Absentéisme au travail : quelles solutions face à son augmentation ?

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Par Damienne Gallion

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Tous les baromètres le montrent : en France, l’absentéisme s’accentue. Avec le vieillissement de la population entre autres, la tendance devrait se poursuivre. Les entreprises peuvent-elles agir, et comment ?

En 2022, près de la moitié (47 %) des salariés ont été absents au moins une fois au cours de l'année. C’est l’un des chiffres marquants du 15e baromètre de l’engagement et de l’absentéisme d’Ayming-AG2R La Mondiale publié en septembre 2023. L’enquête fait ressortir un taux d’absentéisme de 6,7 % en 2022 contre 5,5 % en 2019, soit un bond de 21 %.

Même constat dans le baromètre de WTW publié en août 2023 sur la situation dans le secteur privé : « En augmentation de 35,4 % depuis 2019, l’absentéisme a poursuivi sa dégradation en 2022, affirme le cabinet. Il touche désormais les sociétés de services et d’ingénierie en informatique, la finance et l’assurance, ainsi que les cadres et les professions intermédiaires, qui étaient jusque-là plutôt épargnés par ce phénomène ».

Absentéisme : de quoi parle-t-on au juste ?

Absences au travail ou absentéisme, est-ce la même chose ? L’ANACT fournit à ce sujet des repères éclairants : « Toutes les absences ne sont pas de l’absentéisme. Certaines absences (formation, activités syndicales, maternité, congés payés, etc.) sont prévisibles par leur régularité, et s’appuient sur des droits sociaux ».

Dès lors, l’ANACT propose cette définition de l’absentéisme : « toute absence qui aurait pu être évitée par une prévention suffisamment précoce des facteurs de dégradations des conditions de travail entendus au sens large : les ambiances physiques mais aussi l’organisation du travail, la qualité de la relation d’emploi, la conciliation des temps professionnel et privé, etc. ».

Concrètement, entrent dans l’absentéisme les catégories suivantes, « car reliées, même indirectement, aux conditions de travail et à la vie organisationnelle » :

  • les arrêts pour maladies ordinaires ;
  • les accidents de travail ;
  • les maladies professionnelles découlant de restrictions d’aptitudes ;
  • les accidents de trajet ;
  • les absences injustifiées.

Des arrêts plus nombreux, et plus longs

Comment expliquer la progression de l’absentéisme ? Sur le plan strictement sanitaire, le virus du Covid-19 et son variant Omicron contribuent encore à une partie des absences en 2022. Mais d’autres facteurs, plus structurels, entrent en jeu. En premier lieu, celui, inéluctable, du vieillissement de la population active et de son corollaire : la hausse de la durée moyenne des arrêts, car celle-ci augmente avec l’âge. « Les arrêts de travail longs sont un phénomène d’ampleur, confirme une étude menée par le Groupe VYV avec l’institut Audirep, et publiée en juillet 2023. 9 % des salariés du privé et des agents de la fonction publique ont connu une période d’arrêt de travail de plus de 3 mois au cours des 3 dernières années. »

Cette évolution pousse inévitablement à l’aggravation de l’absentéisme dans les années à venir. « Les maladies chroniques évolutives, qui touchent particulièrement les seniors, concernent actuellement 15 % de personnes au travail, indique Thierry Rousseau, chargé de mission à l’ANACT (agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail) et rédacteur en chef de la Revue des conditions de travail. En 2025, ce taux pourrait atteindre 25 %. »

L’organisation et les conditions de travail : un facteur clé

De manière générale, les entreprises n’ont guère les moyens d’agir sur les arrêts longs. Les arrêts plus courts se prêtent davantage à l’action, d’autant qu’ils sont reconnus comme ceux qui désorganisent le plus l’activité. Avant tout, il faut rappeler une évidence : chaque entreprise représente, en termes d’absentéisme, un cas particulier. Si elle veut bâtir un plan de prévention, elle doit mesurer les données adéquates et savoir les analyser en fonction de son propre contexte.

Une entreprise confrontée à un fort taux d’absentéisme doit obligatoirement se questionner sur sa propre organisation, ses conditions de travail, et se demander comment travailler autrement. « À l’ANACT, nous sommes convaincus que le travail lui-même peut être un opérateur de santé, souligne Thierry Rousseau. S’il est bien organisé, les salariés s’absenteront d’autant moins ».

À cet égard, la situation du commerce et de la santé est éloquente : ces deux secteurs, « comme en 2021, affichent les taux d’absence les plus élevés en 2022, respectivement de 7,11 % et de 8,68 % », indique une note d’analyse de l’IFOP pour la Fondation Jean Jaurès « Les absents n’ont pas toujours tort »*. Or, le commerce et la santé ont en commun « un volume consistant de postes vacants qui impacte fortement l’organisation du travail » et se retrouvent donc confrontés à un cercle vicieux.

Des salariés plus exigeants sur l’équilibre vie privée-vie professionnelle

Au-delà des arrêts maladie qu’elle a générés, l’épidémie de Covid-19 est venue bouleverser en profondeur le monde du travail. D’une part, avec l’extension du télétravail : si cette pratique est appréciée par un certain nombre de salariés, sa généralisation (qui touche un tiers des actifs) représente aussi un défi organisationnel pour les équipes et les entreprises. D’autre part - sans que cela puisse pour autant être attribué à 100 % à l’épidémie - « les salariés sont devenus plus exigeants sur l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle mais aussi sur le sens du travail, et ce toutes générations confondues », estime Fabienne Simon, co-fondatrice de l’Observatoire de l’engagement et consultante sur les champs RSE auprès d’entreprises de différents secteurs.

Selon Thierry Rousseau, la donne a effectivement changé. « Les entreprises doivent se mettre à l’écoute des nouveaux besoins sociaux, estime-t-il. Elles font face à une forte demande d’adaptation individualisée, qui se superpose à ce qu’elles ont déjà réalisé en termes de qualité de vie au travail. Elles doivent inventer de nouveaux parcours de compétences, notamment pour les jeunes. Quand on entre dans une entreprise, on a besoin d’horizon ! ».

Pour Lætitia Vitaud, autrice et conférencière sur les mutations du travail, « les entreprises commencent à s’adapter aux nouvelles attentes des salariés et aux évolutions socio-démographiques. Elles proposent par exemple de plus en plus d’avantages pour les parents : aide à la garde d’enfants, services psychologiques, congé second parent amélioré, etc. En revanche, la prise de conscience doit encore progresser sur les dispositifs d’aide aux aidants, dont la nécessité va s’imposer de plus en plus ».

Petites ou grandes entreprises : la donne n’est pas la même

Pour mettre en place des plans de prévention contre l’absentéisme et des dispositifs répondant aux nouveaux besoins, tous les employeurs ne sont pas logés à la même enseigne. « Les grandes structures disposent de plus de ressources (…) : vaste service de ressources humaines, médecine du travail interne, formations et même expertise des syndicats », soulignent ainsi dans un article du Monde de septembre 2023, le sociologue Damien Cartron et l’économiste Philippe Askenazy.

Les grandes entreprises semblent également plus avantagées quand il s’agit de se lancer dans des changements d’organisation conséquents, comme la semaine de 4 jours. Ce qui n’empêche pas de plus en plus de petites structures, tous secteurs confondus, de tenter aussi cette expérimentation pour garder leurs salariés et en attirer de nouveaux.

Un levier commun : le manager de proximité

Dans la lutte contre l’absentéisme, un levier important est néanmoins commun à toutes les entreprises, qu’elles soient petites ou grandes : le manager de proximité. « Les salariés réclament plus de dialogue, souligne Romain Bendavid. Les managers de proximité occupent une place centrale, en lien avec les employés, les décisionnaires RH, les dirigeants, la médecine du travail. Mais ils ont beaucoup de choses à gérer : chez eux aussi, d’ailleurs, l’absentéisme est en progression ! »

Selon l’étude de l’IFOP, le frein le plus fondamental réside au fond dans le manque d’échanges autour de l’absentéisme : « [Celui-ci] demeure fortement vécu comme tabou par les personnes concernées comme par les autres acteurs de l’entreprise qui le subissent ». Or, concluent les auteurs, « l’enjeu de la prévention santé/sécurité sur le temps long (c’est-à-dire ne se limitant pas à des actions ponctuelles en matière de qualité de vie au travail) est essentiel. Il en est de même pour l’accompagnement des managers, acteurs de confiance centraux, afin de les aider à échanger sereinement avec leurs équipes et de relayer les leviers d’actions en matière d’organisation du travail ».

*Note co-rédigée en septembre 2023 par Romain Bendavid, directeur de l’expertise Work Experience à l’IFOP et Sabeiha Bouchakour, directrice Prévention QVT chez Diot Saci.

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