Médecin du travail : à quoi sert-il ?
Publié le
Temps de lecture estimé 8 minute(s)
Le médecin du travail, chef d’équipe et acteur de prévention
« Depuis mes débuts il y a 20 ans, mon métier a énormément changé, mais il reste méconnu ! » Hervé Baudelocque a longtemps exercé en tant que médecin du travail au sein de grandes entreprises internationales. Il est aujourd’hui directeur médical d’Efficience Santé au Travail, l’un des 200 services de prévention et santé au travail inter-entreprises (SPSTI) qui suivent 18 millions de salariés en France.
Si la médecine du travail continue à pâtir d’un manque de visibilité, Hervé Baudelocque n’est pas amer. Au contraire, il parle avec enthousiasme de son « métier de terrain » qui s’articule autour de trois grands piliers, repris dans la loi du 2 août 2021 sur la prévention en santé au travail :
- l’évaluation et la prévention des risques professionnels,
- le suivi médical en santé au travail,
- la lutte contre la désinsertion professionnelle, c’est-à-dire l’exclusion durable d’une personne du milieu de l’emploi.
Pour mener à bien toutes ces missions, le médecin du travail travaille en équipe. Celle-ci peut comprendre une infirmière, un ergonome, un technicien en hygiène sécurité et environnement, un psychologue du travail ou clinicien, une assistante sociale, etc. Cette pluridisciplinarité, qui fait partie des évolutions majeures du métier, « fait que l’on peut apporter des solutions de plus en plus qualitatives, aussi bien à l’employeur qu’au salarié, estime Hervé Baudelocque. Plus on est sollicité tôt, par l’un ou l’autre, plus les dispositifs seront efficaces ».
Médecins du travail : un métier en pénurie
On compte en France environ 4 500 médecins du travail, qui correspondent à 4 000 équivalents temps plein. En effet, la profession, très féminisée, exerce souvent à temps partiel. De plus, les effectifs ont reculé de 20 % sur la période 2010-2021, une baisse liée à la moyenne d’âge de la profession (55 ans). Le secteur est sous tension : un même médecin du travail doit suivre de plus en plus d’entreprises et ne peut souvent répondre à toutes les demandes. « Le modèle est en train de se réinventer afin de pouvoir répondre à l’ensemble des demandes », estime Hervé Baudelocque.
Dans la grande majorité des cas, le médecin du travail exerce en services de prévention et santé au travail inter-entreprises (SPSTI), des associations d’employeurs qui mutualisent ainsi leurs moyens. Mais dans le secteur privé, il peut travailler au sein même des entreprises si elles emploient plus de 500 personnes. Dans la fonction publique, on parle de médecins de prévention. Enfin, le secteur du BTP dispose de ses propres services de santé au travail.
Le médecin du travail, conseiller de l’employeur sur les conditions de travail
Le rôle du médecin du travail est d’assurer la protection de la santé des salariés au travail. Pour cela, il analyse les conditions de travail ainsi que les risques physiques (port de charges, risques routiers, chimiques, électriques…) ou psychosociaux en se rendant dans l’entreprise. Au moins un tiers de son temps de travail doit être consacré à ces actions sur le terrain.
Le médecin du travail retranscrit son évaluation dans une « fiche d’entreprise » et fait part à l’employeur, avec l’aide de son équipe pluridisciplinaire, de propositions d’actions visant à mieux protéger la santé des salariés. Celles-ci peuvent porter sur la hauteur d’un plan de travail, la nécessité d’un convoyeur, le retrait d’un composant chimique, une organisation de travail, etc.
L’entreprise, qui réalise de son côté sa propre évaluation des risques, est libre d’appliquer ou non les conseils du médecin. C’est elle, et non lui, qui est responsable de la santé et de la sécurité de ses salariés.
Comment s’organise le suivi médical de santé au travail ?
L’employeur a pour obligation d’organiser une visite auprès du médecin du travail dans les trois mois suivant la prise de poste d’un salarié. Ensuite, les visites ont lieu tous les cinq ans. Ce délai est réduit à 3 ans pour les salariés en situation de handicap, titulaires d’une pension d’invalidité, qui travaillent de nuit, ou qui sont exposés à certains risques professionnels.
La loi du 2 août 2021 sur la prévention en santé au travail a également instauré des visites de mi-carrière, de fin de carrière ou de post-exposition (pour les salariés cessant d’être exposés à des risques particuliers). Des rendez-vous encore peu connus des employeurs et des salariés, regrette l’ACMS, le plus grand service de prévention et de santé au travail interentreprises (SPSTI) de France, dans son baromètre 2024.
Enfin, le salarié peut bénéficier d’une consultation à sa demande, à tout moment (voir encadré). Quel que soit le type de visite, il est conseillé d’apporter ses documents médicaux : ordonnances des traitements réguliers, comptes-rendus d’opérations récentes, etc.
« Les deux pans de notre travail – suivi médical et actions sur les conditions de travail – se nourrissent l’un l’autre, souligne Hervé Baudelocque. Si on constate par exemple la présence de lésions cutanées au cours des visites médicales, on va enquêter sur les produits utilisés au sein de l’entreprise ». Si le médecin du travail est à l’écoute des difficultés du salarié, il ne peut pour autant répondre à tous les types de plaintes. « Notre boussole, c’est l’état de santé du salarié, indique Hervé Baudelocque. Si cet état justifie un aménagement de poste (physique, organisationnel tel qu’un mi-temps thérapeutique), on le propose à l’employeur. Mais en l’absence d’un motif de santé sérieux, nous n’avons pas vocation, par exemple, à demander un jour supplémentaire de télétravail. Nous n’avons pas le rôle d’un représentant du personnel ».
Les visites à la demande du salarié
Les visites obligatoires auprès du médecin du travail se sont espacées au fil du temps. Aussi, si vous êtes en difficulté, n’attendez pas la prochaine visite ! Vous pouvez à tout moment demander à le voir. Si la visite a lieu sur le temps de travail, vous devez en informer l’employeur. Si ce n’est pas le cas, vous n’avez pas à le faire.
Si vous êtes en arrêt de travail, vous pouvez également solliciter un rendez-vous. Il s’agit alors d’une visite de pré-reprise, même si cela ne signifie pas toujours qu’une reprise du travail sera possible.
« En fonction de la difficulté dont le salarié nous fait part, nous pouvons activer le bon réseau, souligne le médecin du travail Marielle Dumortier. Mais tout demande du temps : les études de postes, les aménagements de poste, la mise en place de formation, les demandes de reconnaissance de la qualité travailleur handicapé… ».
Le médecin du travail est tenu au secret médical
Quel que soit le type de rendez-vous entre le salarié et le médecin du travail, celui-ci est soumis au secret médical. « J’observe peu de réticences à ce sujet, la grande majorité des salariés nous fait confiance, se réjouit Hervé Baudelocque. Et ils ont pleinement raison, car ce secret est très strict. Par exemple, si l’employeur évoque un salarié atteint de sclérose en plaques, nous ne pouvons pas confirmer ou commenter cet état de fait, même si le salarié en a informé lui-même l’entreprise ».
La lutte contre la désinsertion professionnelle, un enjeu grandissant
La loi du 2 août 2021 sur la prévention en santé au travail a mis l’accent sur le rôle de la médecine du travail dans la lutte contre la désinsertion professionnelle. « Notre travail a toujours consisté à remettre les gens dans l’emploi, dès lors que c’était possible », observe Marielle Dumortier, médecin du travail depuis plus de 30 ans. Mais la situation a évolué, reconnaît-elle : « La population au travail vieillit. Et de plus en plus de salariés sont porteurs de maladie chronique. On estime qu’ils seront 25 % en 2025. Ceci s’explique par le fait que l’on soigne de mieux en mieux et que l’on peut remettre au travail des patients qui ont parfois de lourds traitements et / ou des handicaps ».
Dans ce contexte, la loi a instauré de nouveaux dispositifs, tels que les essais encadrés. Ceux-ci permettent, lorsqu’on est en arrêt de travail, de tester une reprise d’emploi, pendant deux fois deux semaines, dans son entreprise ou dans une autre, et ce sans perdre ses droits de Sécurité sociale. « Un dispositif utile, qui mériterait d’être davantage connu », estime Marielle Dumortier.
« La lutte en médecine du travail contre la désinsertion professionnelle se fait de deux manières, résume de son côté Hervé Baudelocque. D’une part, il s’agit de veiller à ce que les conditions de travail soient les plus optimales possibles. Mais c’est aussi la santé globale des salariés qu’il faut qu’on prenne en compte : s’ils fument, se nourrissent mal, font de l’hypertension ou du diabète, notre travail ne sert pas à grand-chose. Heureusement, nous participons de plus en plus aux campagnes de santé publique, telles qu’Octobre rose, et cette évolution de notre métier est très positive. »
Pour aller plus loin
- Les kits de prévention d’Efficience Santé au Travail : conçus pour les entreprises et leurs salariés, ils regroupent des ressources pratiques dédiées à la prévention des risques professionnels et à la promotion de la santé publique : astuces pour manger mieux et bouger plus, exercices pour des pauses actives, conseils anti-sédentarité, etc.
- Les différents types de suivi et de visites en santé au travail, sur le site de l’ACMS
- Lire l’interview de Marielle Dumortier (2020), auteur du livre « Le monde du travail est devenu fou » (Ed. Le cherche midi), et qui porte notamment sur la montée des risques psychosociaux.
A lire aussi
-
Travail : de plus en plus de salariés en souffrance psychique
Prévention des risques
-
La santé au travail, un enjeu de société
Dirigeants
Prévention des risques
Commentaires