Harcèlement scolaire : comprendre et soutenir les enfants

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Par Pauline Hervé

Temps de lecture estimé 7 minute(s)

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« Priorité absolue du gouvernement », le harcèlement scolaire toucherait un élève sur dix. Face à ce phénomène, les adultes se trouvent souvent démunis. Comment « soutenir le besoin de justice des enfants ? », c'était la question posée à des experts et témoins lors d'une des tables rondes de l'événement « Enfant Demain », début novembre 2023.

« Tous les jours, c'était l'enfer. En primaire, on me baissait le pantalon ou on me poussait… Ma mère n'a jamais rien su. Je pensais que c'était normal parce que cela ne concernait que moi. En 6e, j'ai retrouvé les mêmes élèves qui ont continué. On me disait que ma vie ne valait rien, on m'a poussé dans les escaliers, donné des coups de pied à terre… Je n'ai jamais pensé au suicide mais il y a tant de souffrance avant d'en arriver là, tant d'étapes : perte de confiance en soi, dans les autres, isolement, agressivité… »

Ces mots poignants sont ceux de Kilian Vaysse, lycéen, ancienne victime de harcèlement scolaire. Le silence est lourd lorsqu'il les prononce devant l'assistance de la table ronde « Harcèlement scolaire : soutenir le besoin de justice des enfants », qui s’est tenu le 3 novembre 2023 à Nanterre, dans le cadre de l'événement « Enfant Demain », organisé par le Groupe VYV et la Maif.

« Casser la spirale de la violence »

Plus personne n'ignore le harcèlement scolaire, dont les cas à l'issue tragique font trop régulièrement la Une des médias. Un élève sur dix en serait victime selon l'Éducation nationale, un élève sur cinq selon un sondage de novembre 2023, mené par l’Ifop pour l’association Marion la main tendue.

Le phénomène effraie les parents et soulève de nombreuses questions. « Les auteurs de harcèlement scolaire ont-ils vraiment conscience que leurs actes moralement répréhensibles sont punis par la loi ? Quelle est la mécanique du harcèlement ? Et surtout, comment casser la spirale de la violence ? », interroge en ouverture Omar Zanna, docteur en sociologie et en psychologie. Une certitude : « Les enfants attendent des adultes de réguler ces comportements », ajoute-t-il.

Agressivité, répétition et asymétrie relationnelle

Trop longtemps, le phénomène a été sous-estimé, ramené à des querelles de cour d'école. « Pourtant, dès 1993, Dan Olweus, psychologue suédo-norvégien spécialiste de la question, a défini le harcèlement scolaire, souligne Margot Déage, sociologue et auteure d'une thèse sur le harcèlement à l'école. « Celui-ci repose sur trois piliers : l'agressivité (un enfant agit dans l'intention de nuire), la répétition du comportement, l’asymétrie relationnelle (l'agresseur prend le dessus sur la victime). »

Et les enfants d'aujourd'hui, comment le décrivent-ils avec leurs mots à eux ? Écoliers et collégiens répondent dans une vidéo réalisée pour la conférence : « C'est quand une personne fait subir au quotidien des brimades », « Des gros mots, des insultes », « Ça sape le moral et la personne est mal et reste seule dans son coin ». Beaucoup d'entre eux ajoutent la violence du cyberharcèlement, facilité par l’anonymat des réseaux sociaux.

Sur le terrain, le harcèlement prend des formes, « différentes selon le genre de l'enfant ciblé », a étudié Margot Déage dans différents collèges. Surnoms, insultes, exclusions, moqueries et bousculade, coups, bagarre collective pour les garçons. Humiliations, moqueries, exclusion, mais surtout harcèlement numérique pour les filles. Pour celles-ci, ce phénomène augmente au début du lycée et des premières relations sexuelles supposées.

« Peur de faire du chagrin aux parents »

Alors, pourquoi les enfants en parlent si difficilement aux adultes, à leurs parents ? « Ils ont le sentiment que les adultes sont peu outillés, donc ils en parlent peu, intervient Bruno Humbeek, psychopédagogue spécialiste des violences. Ils ont ce que j'appelle une délicatesse paradoxale : ils ne veulent pas faire de chagrin à leurs parents. En outre, ils veulent entendre des adultes qui connaissent le cyberharcèlement. Leur parler uniquement de ce qui se passe à l'école n'est pas suffisant ».

Ce silence est désarmant pour les parents, effrayés par les faits divers récurrents. Pour Bruno Humbeek, auteur du manuel « Le Harcèlement scolaire. Guide pour les parents », il faut écouter l'enfant, être attentif « aux indices de dommage psychique (perte de l’estime de soi, difficulté à s’investir dans les apprentissages, phobie scolaire, hypervigilance) ». Ensuite, les parents peuvent prendre contact avec l’école pour mettre en place les conditions d’une réaction concertée.

Et si c'est son propre enfant qui est harceleur ? Pour Bruno Humbeek, le harcèlement est le signe d'un manque de discernement au niveau émotionnel, d'empathie. « Si votre enfant dit s'être moqué, se vante d'avoir "cassé" un autre enfant, vous pouvez lui répondre : "Est-ce que tu te rends compte de ce que l'autre a vécu ?", propose-t-il ainsi.

Lutter contre le harcèlement, une obligation de l’État

Quant aux institutions, si le harcèlement scolaire est devenu cette année « priorité absolue du gouvernement », la France est loin d'avoir pris rapidement conscience du problème, retrace Margaut Déage. Les premières recherches menées en Suède datent des années 1970. « En France, il faut attendre 2010 pour une prise de conscience dans le monde politique, après l'assassinat d'un jeune et la révélation qu'il avait été harcelé dans un établissement scolaire sans réaction », détaille-t-elle. Un an plus tard, une première enquête menée par l'Unicef France révèle que 10 % des élèves de primaire sont victimes de harcèlement. Trois ans plus tard, le harcèlement scolaire devient un délit dans le Code pénal, passible d'un an de prison, et est encadré par le code de l’Éducation.

« La lutte contre le harcèlement est une obligation qui s'impose à l'institution scolaire et l’État a déjà été condamné », indique Stéphanie Guttierez, adjointe au sous-directeur de l'action éducative au ministère de l’Éducation nationale. Pour assumer sa responsabilité, l’Éducation nationale a lancé, en 2020, le programme pHARe, plan global de prévention et de traitement des situations de harcèlement, dans le primaire avant de le généraliser aux collèges en 2022 et aux lycées en 2023. Celui-ci prévoit la formation de tous les personnels, des interventions rapides à chaque cas signalé, et créé un numéro unique pour dénoncer le harcèlement : le 3018.

Le plan crée aussi la possibilité « d'exclure de l'établissement un élève harceleur dans le premier degré (école primaire, N.D.L.R.), ce qui n'était pas possible auparavant » détaille-t-elle. En outre, le harcèlement scolaire est devenu une infraction pénale, passible de 10 ans de prison. Enfin, car harceler est aussi le signe d'un enfant en souffrance, « les auteurs de harcèlement peuvent être amenés à être aidés par la protection de l'enfance, surtout les plus jeunes », ajoute Stéphanie Guttierez.

Le 3018, un numéro à retenir

Destiné aux élèves, parents, professionnels, le 3018 et son appli mobile est là pour tout renseignement ou signalement de harcèlement. Gratuit, anonyme et confidentiel, il est disponible 7j/7, de 9h à 23h.

Des adultes marqués pour des années

Malheureusement, le mal-être de la victime ne disparaît pas forcément avec la fin des violences. C'est ce dont témoigne, Agathe Lemaître, auteure du Livre de Liane*, dont la sœur s'est suicidée des années après le lycée. « On a retrouvé son journal intime, qui décrivait son harcèlement depuis ses dix ans, à l'école et en ligne. Cela a stoppé net à la fin du lycée mais elle ne savait pas comment se sortir de ses phobies, de ses terreurs nocturnes ». Agathe Lemaître a romancé son histoire pour témoigner. Aujourd'hui, elle dit « recevoir chaque jour beaucoup de messages d'adultes terrorisés, marqués, même si le harcèlement a pris fin ».

Kilian Vaysse lui, a pu se reconstruire depuis son changement de collège, il y a quatre ans. Il a créé l'association contre les discriminations et le harcèlement en milieu scolaire (ACDH) en 2019, pour aider les familles, faire de la prévention auprès des plus jeunes, et « faire comprendre que le suicide n'est pas une fatalité. Je ne me sens plus victime maintenant. J'aide les autres », conclut-il.

*Agathe Lemaitre, Le livre de Liane, éditions Harper Collins (2023).

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