Des salariés en quête de sens au travail

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Par Angélique Pineau-Hamaguchi

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Loin d’être une simple lubie post-Covid, le sens au travail est une tendance de fond et une aspiration qui anime aujourd’hui de plus en plus de salariés. Alors comment y répondre ?

Absentéisme, démissions et difficultés de recrutement au sein des entreprises, mal-être au travail, refus de certains emplois et réorientation en milieu de carrière côté salariés. Face à ces constats, il existe peut-être une clé : la quête de sens au travail. Plus de 4 actifs sur 10 songent à quitter leur emploi dans les deux ans, afin d’en trouver un « avec plus de sens ». Et 2 sur 10 s’interrogent - plus qu’avant la pandémie de Covid-19 - sur le sens de leur travail1.

« La crise sanitaire a été le révélateur d’un malaise, mais en réalité elle n’a fait qu’accentuer un mouvement qui existait déjà bien avant, analyse Coralie Perez, socioéconomiste et ingénieure de recherche à l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Le confinement et le télétravail nous ont donné du temps pour réfléchir à la place du travail dans nos vies, à ses finalités, au caractère "essentiel" ou non de notre travail et sa plus ou moins grande reconnaissance. »

Les raisons du mal-être des salariés

Toutes les catégories socioprofessionnelles sont touchées par ce sentiment de perte de sens. En cause : les changements organisationnels récurrents qui conduisent à revoir les objectifs et génèrent de l’insécurité pour les salariés, les modes de management (en particulier le management « par le chiffre » (moyen de mesurer les performances et de piloter l’activité) et les multiples procédures (les « process ») qui pèsent sur le travail au quotidien.

« Ces évolutions contraignent les salariés dans l’exercice de leur travail, les exposent à des conflits éthiques (quand les objectifs assignés ne correspondent pas à ce qui leur semble important dans leur travail) et limitent leur autonomie et leurs capacités d’apprentissage. Elles affectent tant les salariés du privé que ceux du public », indique Coralie Perez. Près d'1 salarié sur 2 se considère en détresse psychologique et 1 sur 3 en risque de burn-out2 aujourd’hui.

Se sentir utile aux autres, pouvoir bien faire son travail et disposer de marges de manœuvre donnent du sens au travail. Mais que se passe-t-il lorsque les salariés n’en trouvent plus ? Ceux qui le peuvent seront tentés de quitter leur emploi. Mais s’ils n’ont pas cette possibilité et qu’ils sont obligés de rester, cela aura probablement un impact sur leur santé mentale.

L’intensification du travail pourrait également avoir sa part de responsabilité dans ce mal-être. 1 salarié sur 2 déclare que le rythme est plus important qu’avant la crise sanitaire2.

Travail : une place moins centrale dans la vie

  • 61 % des salariés français préfèrent gagner moins d’argent mais avoir plus de temps libre (ils n’étaient que 38 % en 2008).
  • Seuls 21 % des actifs affirment que la place du travail dans leur vie est « très importante » (contre 60 % en 1990). Ils sont 21 % chez les 18-24 ans et 23 % chez les 50-65 ans par exemple. 20 % des employés sont concernés, 23 % des ouvriers et 25 % des cadres. L’écart entre les générations et entre les catégories socioprofessionnelles est donc assez faible.

Source : Je t’aime, moi non plus : les ambivalences du nouveau rapport au travail, étude IFOP pour la Fondation Jean-Jaurès (janvier 2023).

Qu’est-ce qu’un travail qui a du sens ?

Dans son livre Redonner du sens au travail. Une aspiration révolutionnaire3, la socioéconomiste Coralie Perez définit ce qu’est un travail qui a du sens. « Il donne le sentiment d’être utile aux autres et permet de respecter ses normes éthiques et professionnelles. C’est aussi un travail dans lequel on a une certaine autonomie et la possibilité d’apprendre. »

Parmi les professions, ce sont les assistantes maternelles qui trouvent le plus de sens à leur travail, et plus généralement les métiers du « care »4 (comme les aides à domicile, les médecins), ainsi que les enseignants, les formateurs et les professionnels de l’action sociale5. « Tous ont en commun d’être en relation avec le public ou les clients, ce qui renforce leur sentiment d’utilité sociale mais les expose aussi à des conflits éthiques quand ils ne disposent pas de moyens suffisants pour faire du bon travail », note Coralie Perez.

Dans son rapport Du sens à l’ouvrage. Comprendre les nouvelles aspirations dans le travail6, le collectif de DRH et de dirigeants ProjetSens parle quant à lui de « l’alignement ressenti entre ce qui se passe dans l’entreprise et ce qui est vécu et attendu par les salariés » pour définir le sens au travail. « Dès lors que le décalage est trop important, le mal-être est grand », estime Jean-Baptiste Barfety, membre de l’Inspection générale des affaires sociales et fondateur de ce collectif.

Ce serait le cas par exemple d’une entreprise qui afficherait publiquement une politique RSE (responsabilité sociétale des entreprises) ou une raison d’être (sa mission d'intérêt général) jugées contradictoires avec ce que les salariés perçoivent au quotidien.

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Parmi les professions qui trouvent le plus de sens à leur travail figurent les assistantes maternelles, les aides à domicile, les enseignants... Crédit Getty images

Les mots du sens au travail

La crise de sens au travail peut se manifester de différentes manières. Et elle a fait apparaître de nouveaux mots pour traduire ces maux.

  • « Brown out » : cette expression anglaise fait initialement référence à une chute de tension électrique. Au travail, cette « baisse de tension » se manifeste par un désintérêt pour son emploi, en raison d’une perte de sens.
  • « Quiet quitting » : cette « démission silencieuse » consiste à se limiter à l’essentiel de sa fiche de poste, sans s'investir plus dans son entreprise, faute de motivation.
  • « Conscious quitting » : cette « démission consciente » est au contraire le fait de quitter son emploi parce que ses valeurs personnelles ne sont pas ou plus en adéquation avec celles de son employeur. Des valeurs environnementales par exemple.
  • « Bullshit jobs » (traduit en français par des emplois « à la con ») : ce terme que l’on doit à l'anthropologue américain David Graeber désigne des jobs dénués de sens, reposant sur des tâches inutiles. Ceux qui les occupent ont parfois eux-mêmes l’impression de ne rien apporter à la société.

Des solutions pour remotiver les salariés

Alors comment couper court à ce mal-être au travail ? Nommer un responsable du bonheur (« chief happiness officer »), proposer une conciergerie d’entreprise (avec des services qui facilitent la conciliation vie familiale-vie professionnelle) ou encore mettre en place un baby-foot en salle de pause ne sont pas de nature à répondre à cette quête de sens au travail. Les attentes des salariés sont plus profondes.

« Redonner du sens au travail passe par une politique du travail davantage tournée vers le prendre soin des travailleurs, de la société et de la nature souligne Coralie Perez. À leur niveau, les entreprises doivent donner du pouvoir d’agir aux salariés. Ils ne sont que trop rarement consultés sur les décisions qui les concernent et impactent leur activité de travail. Non seulement leur expertise est souvent négligée mais insuffler davantage de démocratie au travail permettrait de délibérer sur les finalités et les conditions de travail. »

La concertation peut porter aussi bien sur l’organisation et le temps de travail, l’aménagement des bureaux ou d’un atelier, les questions de sécurité et de qualité de vie au travail… « Cette démarche qui repose sur la co-construction avec les salariés suppose toutefois de prévoir des temps dédiés à ce dialogue et de revoir les modes de management », précise Matthieu Pavageau, directeur technique et scientifique de l’Agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail (Anact). Pour les entreprises qui ont des difficultés à recruter, adopter ces pratiques (et montrer que cela fonctionne) peut être un atout pour attirer les candidats.

Connaître sa place dans l’entreprise

Il est également difficile de se réaliser en tant que salarié si l’on ne comprend pas la finalité de son travail (quel est mon rôle, quelle est ma contribution aux résultats de l’entreprise ?) ou encore si l’on a le sentiment d’être en permanence dans l’urgence, sans avoir le temps de relever des défis à plus long terme.

Au quotidien, les salariés souhaitent aussi avoir des retours réguliers sur leur travail, bien au-delà du simple entretien annuel. « Ils ont besoin de reconnaissance et cela passe par ce "feedback", pas seulement par la rémunération ou la promotion. Cela montre que l’entreprise a conscience de ce qu’ils apportent, estime Jean-Baptiste Barfety, auteur du rapport Du sens à l’ouvrage. La quête de sens est avant tout une quête de lien. »

(1) Source : sondage OpinionWay pour l’Anact, l'Agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail (2022).

EXEMPLE : Quand le sens aide à fidéliser les salariés

Le secteur de la logistique est soumis à un fort turnover, lié principalement à la pénibilité du travail. Alors pour espérer retenir les salariés, certaines entreprises changent leurs pratiques. En Gironde, l’Agence régionale pour l'amélioration des conditions de travail (Aract) de Nouvelle-Aquitaine a accompagné une entreprise de logistique vinicole. Celle-ci a fait le choix d’impliquer davantage les équipes.

Concrètement, elle a proposé des visites chez d’autres acteurs de la filière pour observer différentes manières de travailler. Ensuite, direction et salariés ont décidé ensemble de ce qu’ils allaient mettre en place à leur tour : l’achat de nouveaux matériels pour limiter les efforts physiques, le développement de la polyvalence pour mieux comprendre le rôle de chacun, des actions pour limiter les déchets et le passage à la semaine de quatre jours.

« À travers cette concertation, les collaborateurs se sont sentis valorisés. Ils ont également pu monter en compétences. Des changements de nature à les fidéliser, souligne Matthieu Pavageau, directeur technique et scientifique de l’Anact. En prime, l’entreprise a constaté des gains de productivité. »

Par Angélique Pineau-Hamaguchi

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