Quelles sont les conséquences des rendez-vous médicaux non honorés ?

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Par Patricia Guipponi

Temps de lecture estimé 8 minute(s)

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Entre 6 et 10 % de patients ne se présentent pas aux consultations programmées chez leurs médecins. Cela représente plus de 27 millions de rendez-vous non honorés à l’année. Cette problématique sérieuse impacte notamment l’accès aux soins des Français dans un contexte tendu de désertification médicale.

« Entre 6 et 10 % des patients ne se présentent pas à leurs rendez-vous médicaux chaque année », comme l’ont annoncé de concert l’Académie nationale de médecine et le Conseil national de l’Ordre des médecins. Cela représente en moyenne deux heures de consultations hebdomadaires perdues par praticien et plus de 27 millions de défections par an. Si ce constat n’est pas nouveau, le phénomène s’est toutefois accru ces dernières années et pèse lourd en France où une commune sur trois ne dispose pas de médecins.


La majorité de ces rendez-vous gâchés ne peut pas être redistribuée et a un impact certain sur la santé des Français. « Ces créneaux vacants pourraient profiter à d’autres patients. À ce jour, 8 millions de personnes attendent d’avoir un rendez-vous médical », déplore le docteur Yannick Frezet, membre du bureau des Généralistes de la Confédération des syndicats médicaux français. Et d’indiquer : « Si chacun prenait la responsabilité d’avertir à temps de son absence, cela permettrait à tous les Français de consulter au moins trois fois par an un médecin ».


98 % des médecins disent subir les défections de certains patients


En mars 2022, le docteur Michel Virte a coordonné une enquête sur les rendez-vous non honorés en médecine libérale pour l’Union régionale des professionnels de santé du Grand Est. « Il était pertinent de montrer combien ces défections bouleversaient notre organisation à l’heure où l’on nous demandait d’absorber les soins non programmés en réorganisant nos plannings pour libérer des créneaux d’accueil ».


Des courriers et courriels ont été envoyés à plus de 7 300 professionnels de santé. 15 % d’entre eux y ont répondu. « 98 % des sondés nous ont confirmé être confrontés au quotidien à cette problématique de défections », confie l’oto-rhino-laryngologue nancéen. Tous les médecins sans exception sont touchés par ces abandons : des généralistes de la médecine de premier recours aux praticiens exerçant des spécialités chirurgicales.


L’enquête a dévoilé que les rendez-vous non honorés représentent 4 % des consultations programmées dans le Grand Est. « Si on ramène ce pourcentage au temps de travail d’un médecin par an, on est entre 50 et 100 heures impactées par praticien. Entre 350 000 et 700 000 heures pour les médecins de ma région et entre 5 et 10 millions d’heures pour toute la France », analyse le docteur Michel Virte.

Trois bonnes raisons de toujours prévenir le professionnel de santé


1.    Prévenir un médecin de son absence à un rendez-vous permet d’attribuer le créneau vacant à un autre patient qui en a besoin et qui attend peut-être depuis un certain temps d’être reçu.
2.    Cela garantit au praticien et au personnel qui l’entoure de ne pas perdre leur temps et de ne pas engendrer de frais inutiles (coût de fonctionnement d’une salle d’opération, d’un cabinet dentaire…).
3.    Le suivi médical est à prendre avec sérieux et le médecin à respecter. C’est la base de toute relation de confiance saine et l’assurance d’être bien soigné.

La cause des défections : l’oubli, l’incivisme et l’impossibilité d’annuler


Selon une étude menée par la plateforme de prise de rendez-vous en ligne Doctolib, trois causes sont à l’origine des défections : l’oubli, l’impossibilité d’annuler et l’incivisme. Les deux-tiers des défections portent sur des premières consultations. Les professionnels de santé les plus impactés sont les chirurgiens-dentistes. Les rendez-vous manqués représentent pour les cabinets dentaires 6,2 % des consultations programmées contre 4,5 % pour les médecins spécialistes et 3,4 % pour les généralistes.


« Nous avons toujours connu ce problème car nous sommes craints mais avec la tension actuelle sur la démographie médicale, les conséquences s’alourdissent », reconnaît le docteur Alain Vallory, secrétaire général des Chirurgiens-dentistes de France. Pour beaucoup de patients, la peur des soins dentaires est un frein qui joue sur le respect des rendez-vous. Cette réticence s’est souvent accompagnée de la crainte du coût des actes à réaliser. « Depuis l’entrée en vigueur du 100 % santé, c’est nettement moins le cas », observe le médecin.


En principe, les soins dentaires supposent que le patient s’engage sur plusieurs rendez-vous. « Un plan de traitement se déroule rarement en une fois. Il faut s’astreindre à une certaine rigueur sur son déroulement ». Tout oubli, toute négligence vont entraîner des conséquences multiples. « Le patient va en priver un autre de l’horaire bloqué non honoré et nous obliger à trouver un créneau de repositionnement pour lui alors que nous avons un grand problème d’offre de soins par rapport à la forte demande ». En France, on compte en moyenne un chirurgien-dentiste pour 1 500 habitants.


Les soins dentaires non terminés ne peuvent pas être facturés


Tout rendez-vous manqué va induire des coûts liés au fonctionnement du plateau technique. « Quand on a préparé le bloc opératoire ou la salle de soins, si le patient ne vient pas, on remballe et on restérilise le matériel mais le coût fixe de fonctionnement du cabinet n’est pas couvert. C’est une perte à tous points de vue », explique le docteur Alain Vallory. Les chirurgiens-dentistes sont rémunérés à l’acte. « C’est-à-dire une fois que l’ensemble des soins sont terminés ».


Si la prise en charge s’arrête prématurément, la perte financière peut être importante. « On ne pourra pas facturer l’acte. Les chirurgiens-dentistes ont souvent des salariés et nous devons rémunérer le personnel qui intervient à nos côtés qu’il ait travaillé ou pas ». Le coût de fonctionnement d’un cabinet dentaire se situe entre 100 et 200 € de l’heure, sans compter le salaire du chirurgien-dentiste.


Mêmes conséquences sur la gestion, le déploiement des moyens humains et le coût des rendez-vous opératoires qu’un patient laisse choir. « Un collègue urologue suivait une personne peu scrupuleuse à qui il a rappelé plusieurs fois l’intervention qu’elle devait subir en ambulatoire. Tout le monde s’est préparé et l’a attendue en vain. Elle faisait la sieste », témoigne le docteur Michel Virte. Et son confrère, le docteur Frezet, d’ajouter : « On passe une énergie folle à essayer de débloquer un rendez-vous dans un planning chargé et le patient ne vient pas. C’est de l’irrespect pour nous et pour les autres patients ».


Le soin médical serait-il devenu un bien de consommation comme un autre ?


Les études constatent la fréquence des rendez-vous pris en double chez plusieurs praticiens en fonction de la convenance du patient et témoignent d’une déconsidération pour l’acte médical. « On consomme du médecin comme un steak ou une banane », poursuite le docteur Frezet. Selon le docteur Michel Virte, cela dénote un malaise plus général : « C’est un problème de société, de tout consumérisme dans l’immédiateté et de manque d’éducation ». Les professionnels paramédicaux (kinésithérapeutes, psychologues…) comme les personnes qui travaillent sur rendez-vous (coiffeurs, restaurateurs…) sont aussi touchés par cet incivisme.


Les plateformes en ligne ont considérablement simplifié la prise de rendez-vous. Elles ont désengorgé les secrétariats médicaux des nombreux appels et suppléé l’absence de standard téléphonique dans certains cabinets médicaux. Toutefois, elles ont leur revers. « C’est plus facile de prendre deux ou trois rendez-vous chez plusieurs médecins qui exercent la même spécialité et de se défiler derrière un écran », souligne le docteur Alain Vallory.


Doctolib indique avoir renforcé ses fonctionnalités pour lutter contre les défections : multiplication des rappels de rendez-vous pour limiter les oublis, impossibilité de cumuler plusieurs rendez-vous chez le même professionnel de santé ou pour une même spécialité à moins de six jours d’écart, blocage du patient qui n’a pas honoré plusieurs rendez-vous par le médecin quand ce dernier le décide…

Vers une pénalité pour répondre aux défections ?


L’État envisage de responsabiliser ceux qui font faux bond aux professionnels de santé en les sanctionnant financièrement. De ce fait, l’assuré qui n’annulerait pas un rendez-vous devrait payer une somme forfaitaire. La possibilité d’une taxe, appelée communément « lapin », a déjà fait l’objet de discussion en novembre 2023, lors de l’examen du projet de loi de financement de la Sécurité sociale par le Sénat. Une majorité de soignants y est favorable.


« C’est la seule façon efficace de faire prendre conscience des conséquences des défections aux patients. Pourquoi ne pas suivre l’exemple des hôteliers ? Quand on réserve une chambre, on enregistre sa carte bancaire et on dispose d’un temps pour pouvoir annuler. S’il n’est pas respecté, on s’acquitte de frais », remarque le docteur Yannick Frezet, membre du bureau des Généralistes de la Confédération des syndicats médicaux français. Ce dernier suggère que le solde généré par les taxes serve à améliorer la qualité des soins, à aider la recherche ou les associations qui œuvrent pour la santé.


Le 13 février 2024, des députés de la majorité ont déposé une proposition de loi visant à s’attaquer aux rendez-vous médicaux non honorés. Si le texte aboutit, les professionnels de santé pourront déclarer les défections répétées de leurs patients à l’Assurance maladie. Ce procédé sera aussi possible pour les absences non prévenues au moins 24 heures avant la consultation programmée. Un avertissement ou une pénalité pourront alors être décidés par la Caisse primaire d’Assurance maladie. D’autres solutions de sanctions pour lutter contre l’incivilité sont à l’étude.

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