Lutte contre le réchauffement climatique : que peut apporter l’économie sociale et solidaire ?
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Des acteurs de l’économie sociale et solidaire ont échangé sur la place de cette économie dans la lutte contre le changement climatique lors de la plénière intitulée « Pour une planète vivable : l’urgence à agir ». Celle-ci s’est tenue pendant le congrès de l’ESS, en juin 2024.
« Le rythme du réchauffement n’a jamais été aussi rapide »
D’emblée, Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue, directrice de recherche au CEA et coprésidente du groupe 1 du GIEC, a rappelé les données climatiques concernant l’état de la planète.
Premier constat, les émissions de gaz à effet de serre (GES) continuent d’augmenter. Mais « bonne nouvelle » : dans le monde, les émissions de CO2 dues aux énergies fossiles, semblent stagner depuis la pandémie de Covid-19, « même si on ne sait pas encore si c’est le début d’une baisse structurelle », précise-t-elle. Cela dit, le rythme du réchauffement n’a jamais été aussi rapide. Et dans le monde, l’aggravation de ses conséquences est indéniable.
En France, entre les années 2020 et 2023, « nous avons pu observer la quasi-intégralité des caractéristiques attendues : chaleurs extrêmes et enjeux pour la santé, pénurie d’eau, choc sur la production agricole, inondations…, énumère Valérie Masson-Delmotte. Nous sommes au début du changement climatique ».
Le constat est sans appel. Pourtant, la scientifique souligne que des leviers d’actions sont disponibles, dès maintenant, et qu’ils permettraient de diviser par deux les émissions de GES dans le monde. Ils sont au nombre de trois : la technologie, la maîtrise de la demande, l’efficacité et la sobriété, et troisièmement la protection et la restauration des écosystèmes pour maintenir leurs capacités à stocker du carbone en plus d’agir sur la biodiversité. Et ce, au bénéfice des humains. « Une action pour le climat bien pensée et construite, qui intègre la solidarité, l’adaptation et tous les aspects d’une transition juste, ce n’est pas agir pour le climat mais pour le bien-être, la santé, le confort thermique, la qualité de l’air, des emplois qui ont du sens… », résume-t-elle.
L’ESS devient grand public
Répondre aux enjeux de l’urgence climatique demande des changements de la part du monde économique. Et selon Sylvain Waserman, président de l’Ademe, cette évolution est amorcée. « Tous les indicateurs économiques classiques sont maintenant doublés de nouveaux critères d'évaluation et de nouveaux indicateurs clés de performance liés aux enjeux carbone, à l’économie circulaire… Et ça change la donne, explique-t-il. C’est une bonne nouvelle car, en quelque sorte, l’ESS devient grand public. »
Non seulement, les choses bougent mais le président de l’Ademe porte l’espoir que l’action de tous permettra de relever le défi de la lutte contre le dérèglement climatique. « Chaque Français émet 10 tonnes d’émissions de GES par an. En faisant un effort pour baisser de 10 % leurs émissions, chaque individu pourrait économiser une tonne par an. Potentiellement, ce sont donc environ 65 millions de tonnes qui peuvent être économisées, sur l’objectif de 130 millions d’ici six ans », démontre-t-il.
Lutter contre l’injustice sociale aussi
Cécile Duflot, ancienne ministre aujourd’hui directrice générale d’Oxfam (une ONG de lutte contre la pauvreté) est plus nuancée sur le rôle des individus. Elle rappelle qu’une étude de l’entreprise Carbone 4 a démontré qu’un comportement parfait des citoyens permettrait une baisse des émissions de GES à hauteur de seulement un quart des objectifs. Par ailleurs, 50 % des personnes les plus pauvres produisent moins de 10 tonnes d’émissions de GES par an, contrairement aux plus riches. « Les trois quarts de nos objectifs dépendent de mesures structurelles », soutient-elle. En l’occurrence, il existe trois catégories de responsables et donc de leviers d'actions possibles : la puissance publique, les grandes entreprises et enfin les investisseurs et les banques dont les choix d’investissements sont décisifs pour amorcer le changement.
« On l’a vu au moment de la taxe carbone. Si on n’offre pas de solution aux gens, on arrive à des situations de blocages », insiste Cécile Duflot. D’où la nécessité de s’attaquer en même temps à la lutte contre le réchauffement et à l’injustice sociale. Pour cela, il faut changer les entreprises et de modèle économique, pour répondre aux urgences et enjeux climatiques et remettre de la foi collective dans un modèle viable pour tous. «
Le sujet n’est pas d’avoir quelques organisations exemplaires. À cet égard, le slogan d’Oxfam dit "ne changez pas de banque mais changeons les banques". C’est pareil pour les entreprises. D’autant plus qu’il est possible de prendre des mesures radicales, rapidement. Il n’y a qu’à voir ce qu’il s’est passé durant la pandémie. Très rapidement, des règles européennes ont été changées, des avions sont restés cloués au sol, les salaires ont été nationalisés. »
Défendre un nouveau projet de société
Plus globalement, Catherine Mechkour Di Maria, secrétaire générale du Réseau national des Ressourceries et Recycleries, en appelle à définir et défendre un nouveau projet de société, autre que celui d’une société de consommation destructrice. C’est la première urgence dans l’urgence, selon elle. En cela, l’économie sociale et solidaire (ESS) est une réponse pertinente. « Pour moi, l’ESS, c’est l’économie du soin : le soin des territoires, le soin des gens, des collectifs, de soi… Ce serait un bon angle d’approche pour refonder un projet de société. Refondons notre manière de vivre ensemble. »
Caroline Neyron, déléguée générale du Mouvement Impact France, développe cette idée d’ESSisation de l’économie. « Aujourd’hui, les acteurs de l’ESS ont des indicateurs et des objectifs qu’ils s’appliquent à eux-mêmes et qu’ils peuvent proposer à l’ensemble des entreprises, comme le partage de la valeur et du pouvoir, sur la limitation de l’impact négatif social, climatique et environnemental de leurs activités, sur la question de la sobriété. Et sur l’impact positif aussi : comment on préserve, on régénère… L’ESS peut donner des indications sur la manière de faire », explique-t-elle.
Une projection dans 10 ans
Pour conclure, Valérie Masson-Delmotte s’est prêtée au jeu de la projection dans 10 ans en imaginant un avenir positif. Certes, en juin 2034, le climat de la Terre sera 1,5 degré plus élevé que celui de l’ère préindustrielle, mais il y aura des raisons d'espérer, assure-t-elle.
« On aura fait évoluer nos pratiques alimentaires. On aura élargi la Sécurité sociale à l’adaptation. On aura évité l'aggravation des inégalités. On aura réussi à sortir du charbon, et à avoir une électricité décarbonée. On aura largement engagé une sortie du pétrole. On sera en train de sortir du gaz graduellement grâce à des progrès de recherche et développement. On aura renforcé le fonds pertes et dommages pour aider les plus fragiles à reconstruire. On aura permis de réduire les vulnérabilités et on aura fait de la vulnérabilité une force de solidarité. » On a envie d’y croire, d’y œuvrer surtout.
Congrès ESS : les 10 ans de la loi
Le Congrès de l’économie sociale et solidaire, consacré aux 10 ans de la loi ESS, s’est tenu à Paris les 12 et 13 juin 2024. Plénières et ateliers se sont succédé pour imaginer l’ESS dans 10 ans et son apport pour la démocratie, la cohésion territoriale, l’innovation sociale, la santé…
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