Quelle est la responsabilité de la pornographie dans les violences faites aux femmes ?

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Patricia Guipponi

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Quelle est la responsabilité de la pornographie dans les violences faites aux femmes ?
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La consommation de la pornographie, importante en France, bénéficie d’une audience de plus en plus jeune. Certains peinent à faire la différence avec la réalité et banalisent l’humiliation et la brutalité envers les femmes véhiculées par ces images.

Dix-sept millions de Français de 18 ans et plus se rendent au moins une fois par mois sur un site pornographique. 3,8 millions le font tous les jours. Selon une enquête de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) de mai 2023, plus de la moitié des garçons de 12 ans et plus et 21 % des garçons de 10-11 ans consomment ces images chaque mois.

En 2023, des experts du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE) ont étudié des milliers de vidéos pornographiques (1). Ils ont relevé que 90 % d’entre elles comportaient des actes de violences physiques, verbales et sexuelles pénalement répréhensibles, certaines relevant de la torture et de la barbarie, dont les femmes sont les principales victimes.

Pour Fabienne El Khoury, épidémiologiste sociale et docteure en santé publique, ces chiffres et ces constats sont inquiétants. « Le rapport entre les violences sexuelles et la consommation de la pornographie est pointé du doigt dans de nombreuses études. Et l’industrie du "porno" a bien identifié les ados comme de futurs clients. » Ces derniers sont ciblés et attirés par le biais de certains jeux vidéo, sites de streaming, mangas… « Et pas seulement les garçons. Cela concerne aussi les filles bien qu’elles soient moins consommatrices. »

Pour les jeunes, le « porno » contribue à l’apprentissage de la sexualité

En 2022, une enquête menée par l’institut d’études Ipsos a dressé un état des lieux des représentations des Français sur les violences sexuelles, les stéréotypes sexistes, les mythes et la culture du viol. « Une femme peut prendre du plaisir à être humiliée et injuriée disent 36 % des 18-24 ans sondés, contre 12 % chez les adultes plus âgés », commente Fabienne El Khoury.

La banalisation des images pornographiques fait qu’un jeune de 18-24 ans sur deux reconnaît que les vidéos de ce type ont participé à l’apprentissage de sa sexualité. Deux tiers des garçons et jeunes hommes de moins de 25 ans déclarent avoir déjà reproduit des scènes ou des positions vues dans les films pornos.

Un rapport de la police britannique de 2024 révèle que les violences sexuelles déclarées sont en hausse chez les jeunes de moins de 18 ans. « Et dans 52 % des cas, les auteurs présumés sont d’autres jeunes. Certes, il s’agit de la Grande-Bretagne mais les tendances sont similaires en France », souligne la docteure en santé publique. Le taux de passage à l’acte serait plus important chez ceux qui consomment de la pornographie.

Depuis quelques années, les violences ont été recatégorisées

Ludi Demol Defe, docteure en sciences de l’information et de la communication, estime que ces chiffres sont à manier avec précaution. Grâce à la médiatisation du féminisme et des violences sexuelles, il y a eu une recatégorisation des violences. « Des agressions sexuelles, comme la main aux fesses, étaient considérées comme banales il y a encore 10 ou 20 ans. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. »

À ce constat, s’ajoute le fait qu’il est plus facile de porter plainte car les forces de l’ordre sont un peu mieux formées à l’écoute des femmes qui se sentent, par ailleurs, plus légitimes à aller au commissariat. « C’est pourquoi, les déclarations de violences sexuelles ne peuvent pas être une mesure de l’augmentation, ou de la diminution, des violences sexuelles », observe la spécialiste de la consommation pornographique chez les jeunes.

Cette dernière a étudié l’impact des images pornographiques notamment pour sa thèse « Les filles face aux productions culturelles sexuellement excitantes », soutenue en 2023. Et selon elle, la pornographie n’est qu’un des maillons d’une société où le sexisme et les violences sont déjà pleinement exprimés, notamment dans les œuvres culturelles. « On en voit certes au journal de 20 heures mais aussi dans les films, les séries…

La pornographie, reflet de ce qui est déjà présent dans la société

Le Larousse définit la pornographie comme la présence de détails obscènes dans certaines œuvres littéraires ou artistiques : spectacles, photos… « C’est une catégorisation très fluctuante et subjective. Quand on évoque la pornographie, personne ne cite la même image ou chose. Des jeunes femmes interrogées m’ont parlé d’un film sur Arte, d’autres des livres… », remarque la spécialiste de la consommation pornographique chez les jeunes.

On retrouve la domination exercée sur la femme et son objectivation dans les contes de fées, les films de James Bond, la violence qui leur est infligée dans des productions comme « Game of Thrones ». L’œuvre du Marquis de Sade, reconnu comme un auteur classique, est un exemple de la violence sexuelle et souvent cruelle faite aux femmes. « La violence et le sexisme dépassent la question de la pornographie, reflet de ce qui est déjà présent dans la société », constate Ludi Demol Defe

Selon elle, une seule catégorie de production culturelle ne peut avoir d’influence directe et immédiate sur les comportements. « Dire que la pornographie est seule responsable des violences sexuelles, c’est comme estimer que les jeux vidéo et les vidéos de rap sont les seules causes des violences de la société alors que le média vidéo dans son ensemble véhicule déjà de la violence. »

Une loi pas assez protectrice envers les mineurs

La loi française permet de prévenir l’accès des mineurs aux contenus pornographiques. Le code pénal en prohibe la diffusion à l’attention des plus jeunes. La loi sur la régulation de l’espace numérique prévoit le blocage par l’Arcom des sites pornographiques mais cela n’empêche pas les mineurs d’en faire usage. D’une part, les plus gros pourvoyeurs de contenus pornographiques sont hébergés dans des pays qui échappent à la juridiction française.

D’autre part, « accéder à ces images par les moteurs de recherche est facile. Il suffit de cocher que l’on a dix-huit ans et la porte est ouverte », déplore la docteure en santé publique Fabienne El Khoury. Pour elle, la meilleure stratégie pour protéger les plus jeunes est de leur parler. « Il faut leur expliquer que les images pornographiques n’ont rien à voir avec la vérité mais que c’est violent et sexiste, que ça déshumanise et qu’il faut de la réciprocité, du respect et du consentement dans la relation avec autrui. »

Ludi Demol Defe insiste sur le fait que focaliser les discours sur la pornographie n’est pas une stratégie efficace de lutte contre le sexisme et la violence. « Nous devons avant tout interroger les jeunes, et aussi nous interroger nous-même, sur leurs représentations des rapports entre les femmes et les hommes, leurs représentations de la sexualité. Nous devons pour cela ouvrir le dialogue. »

(1) Rapport de septembre 2023.

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