Qu’est-ce que l’hypersensibilité ?
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« La haute sensibilité – je préfère ce terme à celui d’hypersensibilité, qui renvoie au champ médical – n’est pas une maladie, ni un trouble du comportement, ni une anomalie, rappelle Saverio Tomasella, docteur en psychologie clinique et psychanalyste, auteur de plusieurs livres consacrés à ce sujet (1). C’est un tempérament, une façon d’être au monde. Ces personnes ont une sensibilité plus élevée que la moyenne, tout simplement. »
Cette particularité qui, d’après les études, touche environ 30 % de la population, peut avoir plusieurs origines. « C’est en partie héréditaire, détaille le spécialiste, qui est lui-même ultrasensible. Mais d’autres paramètres (vie intra-utérine, circonstances de la naissance, éducation reçue, traumatismes ou encore facteurs hormonaux, notamment chez les femmes) entrent également en jeu. »
Le haut potentiel sensible (HPS) ne doit pas être confondu avec le haut potentiel intellectuel (HPI), même s’il existe de nombreux points communs entre ces deux spécificités. « L’un n’empêche pas l’autre. D’ailleurs, je vois de nombreux HPI qui sont aussi hypersensibles, indique Sophie Koubbi (2), coach spécialisée dans l’accompagnement des personnes hypersensibles et neuroatypiques (3). Mais on ne peut pas dire que tous les hypersensibles sont HPI. »
Comment l’hypersensibilité se manifeste-t-elle ?
Les chercheurs ont mis en évidence que l’hypersensibilité se caractérise par cinq éléments :
- Un traitement approfondi des informations. « Les personnes hautement sensibles sont sans filtre. Elles reçoivent toutes les informations – qu’elles soient sensorielles, émotionnelles, intuitives et cognitives – sans sélection », explique Saverio Tomasella.
- Une tendance à la surstimulation, qui débouche sur une saturation. « Recevant trop d’informations, les ultrasensibles se sentent souvent débordés et ce trop-plein va générer de la fatigue et de l’irritabilité », analyse le psychanalyste.
- Des émotions très intenses. « Celles-ci sont non seulement plus variées que la moyenne, mais aussi plus durables, fait remarquer l’expert. On constate souvent aussi une forte empathie. »
- Un grand sens des nuances et des subtilités. « Les personnes très sensibles vont être attentives au langage implicite, à la communication non-verbale, aux gestes, aux intonations, aux regards », ajoute Saverio Tomasella.
- Une sensibilité dite « avantageuse ». « Autrement dit, les ultrasensibles profitent davantage des bons moments, des bonnes relations, des beaux paysages, bref de tout ce qui est agréable dans la vie », résume le psychologue.
Ces cinq caractéristiques peuvent varier d’un individu à l’autre. « Il existe autant de formes de sensibilité élevée qu’il existe de personnes hautement sensibles, précise Saverio Tomasella. Néanmoins, on retrouve quelques traits communs : beaucoup de méticulosité, une propension au doute, un manque de confiance en soi et une grande importance accordée au regard des autres. »
De quelles manières l’hypersensibilité s’exprime-t-elle chez les enfants ?
Contrairement aux idées reçues, ce tempérament peut se retrouver autant chez les filles que chez les garçons. « L’enfant hautement sensible n’aime pas être observé, cela lui fait perdre tous ses moyens, décrit Saverio Tomasella. Par exemple, en classe, il peut très bien connaître sa récitation mais ne plus savoir quoi dire une fois au tableau.
Le changement est également très perturbant pour lui, car réapprendre une nouvelle tâche va lui demander beaucoup de temps. Enfin, la fatigabilité due à l’ultrasensibilité va l’amener à être plus remuant lorsqu’il est épuisé ou au contraire plus rêveur. C’est une façon pour lui d’évacuer sa nervosité. »
Les enfants très sensibles ont aussi tendance à réagir avec virulence à certaines sensations corporelles. « Les coutures de chaussettes ou les étiquettes de culottes peuvent être insupportables pour eux », note Sophie Koubbi.
Quelles difficultés la haute sensibilité peut-elle engendrer ?
Souvent à fleur de peau, les hypersensibles prennent tout à cœur et sont plus durement impactés par les émotions négatives (stress, anxiété, peurs, injustices…). « Des études ont montré qu’ils ressentent les douleurs morales et physiques 40 % plus fort que les autres », signifie Saverio Tomasella.
Perfectionnistes et investis, les HPS se mettent une grande pression sur les épaules, au risque de frôler le burn-out. Ils ont également une tendance à la rumination, ce qui peut altérer leur sommeil. « Ils ne font pas exprès de ressasser, c’est juste que leur cerveau s’active sans cesse car il a besoin de temps pour traiter les informations », souligne le docteur en psychologie.
Dans une société où la sensibilité est peu valorisée, beaucoup de personnes ultrasensibles souffrent du regard des autres. Qualifiées de « susceptibles », « douillettes » ou « excessives », elles se sentent incomprises, voire « anormales ». Et ce décalage peut générer une forme de mal-être. « Avant de mettre un mot sur ma façon de fonctionner, j’ai toujours eu l’impression d’être la fille compliquée, témoigne Sophie Koubbi, qui est également hypersensible. Tout le monde me disait que je réfléchissais trop, que je me posais trop de questions. Mes émotions s’expriment souvent par des larmes et le moindre petit truc va prendre, chez moi, des proportions qui peuvent paraître démesurées pour mes proches. »
Quelles solutions pour mieux vivre son hypersensibilité ?
Pour les grands sensibles, qui saturent rapidement, il est fondamental au quotidien de se ménager des temps de pause et de repos. « Il a été prouvé que les personnes hautement sensibles ont besoin d'une heure de sommeil de plus que la population générale », relève Saverio Tomasella. Se créer un lieu refuge pour décompresser et recharger ses batteries peut également être bénéfique.
Pour gagner en sérénité, les HPS doivent aussi s’écouter et identifier ce qui leur convient ou pas, que ce soit au niveau de l’alimentation (le sucre et les excitants tels que le café, le thé ou l’alcool sont souvent moins bien tolérés) ou du rythme de vie. « Je sais que me retrouver dans un événement professionnel, où il y a beaucoup de monde et où on parle de tout et de rien, c’est épuisant pour moi, confie Sophie Koubbi. J’ai arrêté d’y aller, mais il m’a fallu du temps pour l’assumer. »
L’entourage peut également jouer un rôle apaisant en reconnaissant et en valorisant ce tempérament. « Valider l’émotion ressentie en disant : "Je comprends que tu puisses être en colère" plutôt que "Tu en fais trop", c’est très important, affirme la coach. Cela va aider les hypersensibles à se sentir en confiance et à trouver des ressources. »
À noter que, si sa haute sensibilité devient trop handicapante, il est possible de se faire accompagner. Le site de l’Observatoire de la sensibilité propose un annuaire de professionnels (coachs, psychologues, sophrologues…) formés à cette particularité.
En quoi l’hypersensibilité peut-elle être une force ?
« Lorsqu’on accepte et qu’on accueille cette sensibilité élevée, on se rend compte que c’est un don, assure Saverio Tomasella. Les personnes hautement sensibles sont enthousiastes, bienveillantes, généreuses, inventives. Elles ont le goût de l’art et de la beauté et une vie intérieure riche. » Elles disposent aussi souvent d’un fort potentiel créatif, quel que soit leur domaine d’expression (musique, danse, théâtre, peinture, cuisine, bricolage, mode…).
Leur empathie et leur intuition hors-norme leur permettent également de nouer des relations de qualité. « Elles comprennent bien les autres parce qu’elles se mettent facilement à leur place, confirme Sophie Koubbi. Qui plus est, des liens profonds se tissent car les hypersensibles, qui aiment les discussions profondes, vont chercher à comprendre vraiment leur interlocuteur. »
Dans la vie professionnelle, la grande capacité d’écoute, la minutie et le sens de l’observation prononcé sont également des atouts à faire valoir. « Les personnes ultrasensibles sont précieuses pour leur employeur car elles apportent des informations très utiles pour améliorer la qualité de la vie, les conditions de travail, la communication autour d’un projet, la prise en compte des impératifs écologiques ou des aspects humains, signale Saverio Tomasella. Malheureusement, cette particularité reste encore trop souvent un capital inexploité… »
(1) Il a notamment publié : Hypersensibles - Trop sensibles pour être heureux ? (Eyrolles), L’hypersensibilité pour les nuls (First) ou encore Ultrasensibles au travail (Eyrolles).
(2) Sophie Koubbi est l’auteure de l’ouvrage Hypersensible mode d’emploi (Améthyste éditions).
(3) On parle de neuroatypie pour désigner un fonctionnement cognitif particulier. Sont concernées les personnes présentant un trouble du spectre autistique, un trouble « dys » (dyslexie, dysphasie, dyspraxie), un trouble de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) ou encore celles dotées d’un haut potentiel intellectuel.
« L’hypersensibilité est évolutive au cours de la vie »
Trois questions à Colette Aguerre et Jimmy Bordarie (1), enseignants-chercheurs et membres du laboratoire QualiPsy de l'Université de Tours.
Que dit la science sur le cerveau des hypersensibles ?
Colette Aguerre et Jimmy Bordarie : Le cerveau d’une personne hautement sensible est le même que celui de tout autre individu. C’est son fonctionnement qui diffère. En effet, des travaux ont montré que le traitement approfondi de l’information et des stimulations – qui caractérise l’hypersensibilité – reposerait sur un mode particulier d’activation du système nerveux.
Chez les personnes ayant une sensibilité élevée, les parties du cerveau impliquées dans le traitement d’informations complexes (notamment une zone appelée « insula ») seraient ainsi davantage en éveil. Des chercheurs ont aussi constaté que l’hypersensibilité est partiellement régie par l’activation de différents gènes intervenant dans le métabolisme de la dopamine et de la sérotonine, ce qui tendrait à montrer son caractère en partie inné.
Toutefois, les manifestations et les conséquences d’une sensibilité élevée dépendent du parcours de chacun…
C.A. et J.B. : Oui, car l’environnement précoce vient façonner la manière de réagir aux stimuli externes et internes. Si la personne hautement sensible grandit auprès de parents aimants, à l’écoute de son ressenti, elle aura appris à gérer son émotivité et peut-être même à en faire un atout. Si, en revanche, le cadre familial n’a pas été soutenant et structurant sur le plan émotionnel, l’hypersensibilité peut devenir un facteur de vulnérabilité psychopathologique à l’âge adulte.
Mais cela ne veut pas dire que tout est figé. L’hypersensibilité est évolutive au cours de la vie. Les environnements dans lesquels on s'insère facilitent plus ou moins notre gestion des affects et des stimulations. Pour les personnes qui se sentent particulièrement en difficulté sur le plan émotionnel, une démarche psychothérapeutique peut s’avérer très bénéfique. Celle-ci peut les aider à gérer l’inconfort lié à certaines nuisances (« trop de lumière », « trop de bruit », « trop de monde »…) qui donnent souvent lieu à des stratégies massives d’évitement, restreignant parfois drastiquement le mode de vie.
La question de l’hypersensibilité ne relève pas uniquement du vécu des individus, elle peut aussi avoir des impacts plus larges. Lesquels ?
C.A. et J.B. : Nous nous intéressons en effet aux applications de la sensibilité élevée dans différents contextes, notamment le monde du travail (que change-t-elle en termes de performance, de relations avec les collègues, de management ?). Les liens entre hypersensibilité et fonctions cognitives (notamment l’attention ou la mémoire par exemple) méritent également d’être étudiés.
Nous aimerions aussi déterminer dans quelle mesure les personnes hautement sensibles sont davantage enclines à souffrir de désordres somatiques et de douleurs physiques chroniques, et si tel est bien le cas, pour quelles raisons précises. Les possibilités de recherche sur ces sujets sont très vastes et peuvent offrir des idées novatrices de dispositifs bienfaisants.
(1) Colette Aguerre est maître de conférences en psychopathologie clinique, psychologue clinicienne et psychothérapeute. Jimmy Bordarie est maître de conférences en psychologie sociale, du travail et des organisations.
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Commentaires
Anny
11 juillet 2024 à 13h07
François
02 mai 2025 à 17h05
En réponse à (sans sujet) par Anonyme (non vérifié)
En effet, je viens de découvrir une approche toute particulière qui me permettrait (peut-être) de mettre des mots sur des maux ! François
Philippe
04 mai 2025 à 08h05
Laurent
27 août 2025 à 15h08
En tout cas je me suis retrouvé dans mes deux qualités, l'empathie et appréciation des belles choses comme par exemple regarder un ciel étoilé. Laurent
Isabelle
07 septembre 2025 à 12h09