Secourisme en santé mentale : pourquoi former ses salariés ?

Publié le

Philippe Chibani-Jacquot

Temps de lecture estimé 8 minute(s)

Secourisme en santé mentale : pourquoi former ses salariés ?
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Sommaire

Dans un contexte de hausse de l’absentéisme et des souffrances psychologiques, la formation de salariés comme secouriste en santé mentale devient un levier concret de prévention. C’est aussi un moyen de changer le regard sur les troubles psychiques.

L’essentiel en cinq points :

•    La formation de premiers secours en santé mentale se développe dans les entreprises comme un moyen concret de prévention des risques psychosociaux. 
•    C’est une formation courte (2 jours) destinée à tout salarié, orientée sur la déstigmatisation des pathologies et la mise en situation pour agir.
•    Les secouristes en santé mentale savent identifier les signaux faibles, aborder les collègues concernés pour les orienter vers les soutiens appropriés. 
•    C’est une démarche qui fait reculer les préjugés et aide à prendre en compte la santé mentale dans la culture d’entreprise.
•    La formation des salariés doit s’intégrer à une démarche globale de qualité de vie et des conditions de travail pour porter ses fruits.

Qu’est-ce que le secourisme en santé mentale ?

À l’image du sauveteur secouriste au travail qui connaît les gestes qui sauvent, les premiers secours en santé mentale (PSSM) reposent sur une idée simple :, tout salarié peut sans être un professionnel de santé repérer les signaux faibles chez un ou une collègue en souffrance psychique. De même, il saura engager un échange et l’orienter vers les bonnes ressources. Il faut toutefois être formé pour être secouriste en santé mentale. Une formation qui s’appuie sur un programme international né en Australie en 2000, aujourd’hui implanté dans 35 pays. Plus de 10 millions de personnes ont déjà été formées à travers le monde.

Importée dans l’Hexagone en 2018, la démarche est désormais encadrée par l’association PSSM France. « C’est une formation qui s’adresse à tous, même si elle peut être organisée dans le cadre du travail. Tout comme la formation aux gestes qui sauvent, elle permet d’aider sans se substituer à un professionnel », résume Hugo Houpert, formateur en Auvergne-Rhône-Alpes. 

La formation a deux objectifs : 

  1. contribuer à déstigmatiser les troubles psychiques grâce à une meilleure connaissance de la santé mentale
  2. donner à l’apprenant une méthode pour aider des personnes qui souffrent mentalement et les accompagner vers des professionnels

Pourquoi former des salariés à la santé mentale ?

L’absentéisme augmente et trois salariés sur quatre estiment que le travail a contribué à leur arrêt (surcharge, rythme de travail, pénibilité…). Dans ce contexte où la souffrance psychologique au travail se développe, les entreprises ont besoin d’agir. « Celles qui nous sollicitent ont, en général, déjà réfléchi à la prévention des risques psychosociaux. Une fois qu'elles ont construit leurs orientations, elles veulent des outils concrets et la formation de premiers secours en santé mentale en est un », souligne Muriel Vidalenc, présidente de PSSM France.

Sophie Mauranges est directrice des ressources humaines de Resmed en France, une entreprise internationale qui développe des solutions numériques sur la santé du sommeil. Elle affiche une politique interne très active pour la qualité de vie et les conditions de travail (QVCT). « Nous portons une attention particulière à l’équilibre vie privée, vie professionnelle. Notre accord d’entreprise sur le télétravail est antérieur au Covid et les collaborateurs de l’atelier de production, travaillant nécessairement sur site peuvent bénéficier de la semaine de 4 jours », résume-t-elle. Ce cadre favorable au bien-être n’a pas empêché Resmed de s’engager sur les PSSM. « Comme dans toute entreprise, le rythme de travail est soutenu et l’exigence de performance élevée. Il faut ajouter, pour le salarié, un environnement sociétal relativement anxiogène. Promouvoir la formation dans l’entreprise nous a permis d’ouvrir un espace de dialogue sécurisant pour déstigmatiser le sujet de la santé mentale. », témoigne Sophie Mauranges.

« Il n’est toutefois pas question d’imposer la formation aux salariés, précise Muriel Vidalenc. Il faut que le salarié ait marqué son intérêt pour la formation, pour que cela fonctionne. » De son côté, Hugo Houpert constate que de plus en plus de salariés souhaitent faire quelque chose pour un collègue en difficulté. « Mais ils ne se sentent pas légitimes. Le secourisme en santé mentale leur donne les bons repères et la bonne posture pour acquérir cette légitimité », explique-t-il.

En quoi consiste la formation PPSM ?

La formation de premiers secours en santé mentale dure 14 heures et s’appuie sur l’acronyme AERER : Approcher, Écouter, Réconforter, Encourager à se faire aider, Renseigner sur les ressources. Elle est structurée autour de jeux de rôles, de vidéos et de protocoles concrets pour agir face à des troubles tels que l’anxiété, la dépression, les addictions ou les idées suicidaires.

« Il ne s’agit pas de former des psychologues en 2 jours, mais de permettre, par la connaissance et les mises en situation, une écoute active, un dialogue bienveillant et une orientation adaptée du collègue vers les professionnels », précise Hugo Houpert, formateur en Auvergne-Rhône-Alpes. Chaque participant repart avec un guide pratique, véritable « bible » du secouriste et peut rejoindre des communautés de pairs pour échanger et consolider ses acquis.

Quel est le rôle du salarié formé une fois de retour en entreprise ?

Le salarié formé au secourisme en santé mentale ne devient pas référent QVCT ou assistant social. Il reste un collègue, mais avec une posture différente. La confidentialité des échanges est la règle, ne serait que pour établir la confiance. Hugo Houpert précise : « hors situation d’urgence qui poserait une question de sécurité au travail, il serait délicat pour le secouriste de partager avec la direction ses échanges avec un salarié. Mais il peut encourager la personne qui ne va pas bien à se tourner vers les RH ou sa hiérarchie.”

Chez Resmed, les collaborateurs formés ont progressivement pris leur place dans l’organisation. « Certains disent “Je mets ma casquette PSSM” pour aller voir un collègue. On a vu se créer une vraie dynamique de communication et d’entraide autour des enjeux de santé mentale », observe Sophie Mauranges, la DRH.

Hugo Houpert le confirme : « Les employeurs ne doivent pas oublier de penser l’après-formation. Cela implique de réfléchir à comment ces personnes sont identifiées, soutenues et mobilisées dans l’entreprise ».

Quel rythme et quel format pour organiser les formations ?

•    Combien ça coûte ? L’effectif recommandé par PSSM France est de 8 à 16 participants par session, avec un coût moyen de 250 € par salarié à la charge de l’entreprise. Un financement par les Opérateurs de compétence (OPCO) des branches est envisageable, dès lors que l’organisme de formation est agréé par l’association PSSM France. L’association milite aussi pour que cette formation puisse être prise en charge par le Compte personnel de formation (ce qui n’est pas encore le cas). Cela pourrait inciter des salariés à prendre l’initiative.

•    Formation intra ou inter-entreprises ? Les formations peuvent être organisées en interne avec uniquement des salariés de l’entreprise ou en réunissant les salariés de plusieurs entreprises.
La formation en interne a l’avantage de favoriser l’ancrage dans les réalités vécues dans l’entreprise.

A l’inverse, mixer les salariés d’entreprises différentes permet de croiser les expériences. « Certains dirigeants apprécient de ne pas être identifiés dans leur fonction, surtout quand il y a des situations complexes dans l'entreprise », explique Hugo Houpert. Il ajoute : « La formation est émotionnellement impactante, il ne faut pas l’oublier ».

•    Un ratio de 10 % de salariés formés dans l’entreprise est préconisé par PSSM France pour couvrir les besoins.

Chez Resmed, l’ouverture à la formation s’est faite progressivement : d’abord une phase de test avec trois collaborateurs formés dont la DRH Sophie Mauranges , puis une dizaine l’année suivante et ainsi de suite, jusqu’à 20 salariés formés en 2023. Chaque année, la formation est proposée à l’ensemble des salariés. Au total, 47 salariés (sur près de 400) l’ont déjà suivie. « Nous faisons vivre ce réseau avec des animations, des conférences, des échanges sans tabou. C’est essentiel pour entretenir la dynamique », note Sophie Mauranges.

Former des formateurs en interne ?

Certaines entreprises vont plus loin en proposant à un ou plusieurs salariés de devenir formateurs PSSM. Cela suppose de suivre une formation spécifique de 5 jours, accréditée pour trois ans, avec un audit mené à mi-parcours. « L’objectif est de garantir une qualité homogène des formations sur tout le territoire, avec une pédagogie très encadrée », explique Muriel Vidalenc, la présidente de PSSM France.

L’intérêt est double : pouvoir animer soi-même des sessions internes, mais aussi nourrir une culture d’entreprise autour de la santé mentale. « De grands groupes ont intégré ces dispositifs pour structurer une politique de prévention cohérente », précise Hugo Houpert. Cette solution est toutefois à privilégier dans des entreprises de grande taille. Pour les PME, le réseau de formateurs agréés par PSSM France couvre correctement l’ensemble du territoire. « Ce qui compte surtout, insiste Muriel Vidalenc , c’est la clarté du rôle, la légitimité du secouriste et l’engagement de l’entreprise à faire vivre cette dynamique dans la durée. »

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