Illectronisme : quelles sont les solutions pour le surmonter ?
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Qu’est-ce que l’illectronisme ?
L'illectronisme désigne la situation d'un adulte ne maîtrisant pas suffisamment les outils numériques pour accéder aux informations, les traiter et agir de manière autonome dans la vie courante.
Différentes approches coexistent néanmoins, quant à la prise en charge des personnes concernées. L’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLCI) fait par exemple un lien direct entre illectronisme et illettrisme. « Nous traitons ce que nous appelons le double illettrisme, précise Céline Mézange, chargée de mission "professionnalisation des acteurs". En effet, les difficultés rencontrées avec le numérique sont parfois un prolongement des difficultés éprouvées avec les compétences de base (la lecture, l’écriture et le calcul). Autrement dit, l’illectronisme concerne des personnes déjà fragiles et pour lesquelles le numérique représente une double exclusion. »
D’autres experts considèrent toutefois que la définition de l’illectronisme mérite d’être élargie. « À mon sens, ce terme s’applique à toutes les personnes qui ne sont pas à l’aise avec le numérique, observe Didier Barathon(1), spécialiste de l’économie numérique. Les difficultés rencontrées sont plus ou moins sévères. Cela va du non-usage d’une souris d’ordinateur à une maîtrise insuffisante des outils bureautiques (Word, Excel, etc.) en passant par l’incapacité à télécharger un document. »
Bon à savoir : Selon l’Insee, 15 % des Français de 15 ans ou plus sont concernés. Mais il faut y ajouter 28 % d’individus auxquels il manque une à trois compétences numériques de base : la recherche d’information, la communication, l’usage de logiciels, la protection de la vie privée et la résolution de problèmes (accéder à son compte bancaire ou copier des fichiers, par exemple).
Quelles sont les répercussions de l’illectronisme sur la vie quotidienne ?
L’illectronisme est un puissant facteur d’exclusion tant il représente un handicap en termes d’autonomie. Il engendre en effet des difficultés pour accomplir un certain nombre de démarches dans différents domaines :
▪ La vie sociale et familiale. « Certains parents ne parviennent pas à se rendre sur l’Espace numérique de travail (ENT) de leur enfant, ce qui rend compliqué le suivi de la scolarité », explique Céline Mézange, membre de l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLCI). Il en va de même pour régler les factures de cantine en ligne, réserver une colonie de vacances ou acheter un billet de train. Autre difficulté : la prise de rendez-vous médicaux en ligne, pourtant facilitante, voire incontournable chez certains spécialistes.
▪ La sphère professionnelle. La recherche d’un emploi s’avère très compliquée, par exemple, quand on n’est pas apte à créer son CV, le diffuser via Internet ou déposer sa candidature sur des plateformes numériques.
▪ La vie citoyenne. « La dématérialisation des démarches administratives (déclaration fiscale, déclaration trimestrielle auprès de la Caf, etc.) était censée aider les usagers, on constate qu’elle provoque au contraire beaucoup de malaise chez les gens, remarque Didier Barathon, expert de l’économie numérique. On observe même qu’un certain nombre de personnes ne vont pas au bout de leur démarche et, parfois, abandonnent leurs droits (à une aide financière par exemple) parce qu'ils n'arrivent pas à se connecter. »
Bon à savoir : Dans une récente enquête, le Défenseur des droits s’est intéressé à l’impact de la dématérialisation des services publics sur leur accessibilité. On y apprend que moins d’une personne sur deux parvient à faire ses démarches en ligne sans aide.
Qui est concerné par l’illectronisme ?
Toujours selon l’Insee, les personnes les plus âgées sont les plus touchées par l’illectronisme : 62 % des 75 ans ou plus sont concernés. Pour autant, le reste de la population n’est pas épargnée. « Contrairement aux idées reçues, l’illectronisme est assez répandu dans la jeunesse, précise Didier Barathon, spécialiste de l’économie numérique. On voit même des jeunes diplômés incapables de se servir d’outils basiques (faire un tableau sur Excel, créer un PowerPoint), car ils n’ont jamais vraiment eu l’occasion de le faire durant leurs études. Le problème est que les entreprises partent du principe que tout le monde sait se servir de ces outils et ne leur proposent pas de formation. »
Au-delà du critère d’âge, l’illectronisme est fortement corrélé au diplôme, à la profession et au niveau de vie : l’illectronisme touche davantage les plus modestes. « Il y a des gens qui n'ont pas du tout l'usage d'un ordinateur dans leur quotidien professionnel, souligne l’expert. Il est alors beaucoup plus compliqué d’acquérir et d’entretenir des compétences numériques, ce qui crée un sentiment de honte et d’exclusion très fort. »
Bon à savoir : Le numérique réclame une réactualisation de ses connaissances tant les progrès technologiques sont rapides et fréquents (nouvelles pratiques, nouvelles applications, etc.). Autrement dit, la maîtrise des outils numériques peut se dégrader au fil du temps lorsqu’on les utilise peu.
Quelles sont les solutions existantes pour réduire l’exclusion numérique ?
La principale solution pour réduire la fracture numérique est d’aider les différents publics à monter en compétences en s’appuyant sur un réseau d’aidants, bénévoles ou professionnels :
▪ Dans le monde associatif. Il existe des milliers de bénévoles, partout en France, qui proposent des ateliers pour outiller les personnes en difficulté et développer leur autonomie en ligne, à l’instar d’Emmaüs Connect, pionnier dans le domaine. Retrouvez ses espaces de solidarité sur emmaus-connect.org/nous-trouver
▪ Dans les collectivités territoriales. Un maillage important d’agents publics accompagne les usagers dans la réalisation de leurs démarches. Certaines communes ou départements financent, par exemple, des « bus numériques » itinérants qui sillonnent les territoires à la rencontre des usagers. Le site anlci.gouv.fr contient un annuaire des Centres ressources illettrisme (CRI), qui renseignent et orientent les usagers. Le numéro gratuit "Illettrisme Info Service" (0800 11 10 35) donne aussi accès à l’offre de formation la plus proche.
▪ Dans les services de l’État. Depuis 2021, 4 000 conseillers numériques France Services (CNSF) ont été formés et déployés sur le territoire. Ils interviennent dans les mairies, les Centres communaux d’action sociale (CCAS), les médiathèques, afin d’accompagner gratuitement les Français qui en ressentent le besoin, depuis la prise en main d’un ordinateur jusqu’à la création de contenus en ligne. Le site conseiller-numerique.gouv.fr permet de trouver un conseiller près de chez soi.
Bon à savoir : « Une autre solution pour réduire la fracture numérique est de mener un travail sur le design informatique des plateformes, notamment des administrations publiques, souligne Didier Barathon. Trop souvent, cette question est négligée et l’on se retrouve avec des sites complexes et très peu intuitifs. »
Existe-t-il des outils simples d’utilisation pour acquérir des compétences numériques ou aider un proche à en acquérir ?
▪ pix.fr est un service public en ligne qui permet d’évaluer, développer, et certifier ses compétences numériques. Il s’adresse aussi bien aux demandeurs d’emploi qu’aux parents d’élèves (afin de les guider pour mieux accompagner leurs enfants), les enseignants, les entreprises ou les acteurs de l’insertion.
▪ www.solidarite-numerique.fr propose des ressources pratiques et accessibles pour permettre aux personnes en difficulté avec le numérique de s’en saisir au mieux. Ces outils sont destinés aux personnes ayant des compétences numériques de base et pouvant apprendre seules, mais aussi aux médiateurs numériques.
▪ www.lesbonsclics.fr est une plateforme gratuite créée à l’initiative d’Emmaüs Connect. Elle est conçue pour guider et former les aidants numériques qui interviennent auprès des publics en situation d’illectronisme, en proposant des ressources thématiques et ludiques.
Bon à savoir : La peur des arnaques en ligne est un frein difficile à surmonter lorsque l’on est mal à l’aise avec Internet. Pour naviguer en toute sécurité, l’objectif est donc double : savoir identifier les dangers et les moyens de s’en protéger. « Certains ateliers, dans le monde associatif notamment, se concentrent sur ces questions, souligne Didier Barathon, spécialiste de l’économie numérique. On y apprend l’importance de bien gérer les mises à jour sur son ordinateur ou de renouveler ses mots de passe. » Il s’agit aussi de repérer les pièges : ne jamais verser d’argent, par exemple, à quelqu’un qui propose « son aide » pour réaliser des démarches administratives en ligne à la place des usagers…
Comment se forme-t-on à l’accompagnement numérique ?
S’adresser à une personne en situation d’illectronisme suppose du tact et de la bienveillance et un certain nombre de savoir-faire. L’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLCI) a ainsi développé une démarche de formation baptisée DUPLEX destinée à tous ceux – bénévoles ou salariés – qui accompagnent les publics en difficulté.
« Elle consiste à partir d’un besoin, clairement identifié et ancré dans le quotidien, et à montrer comment le numérique permet d’y répondre, explique Céline Mézange, chargée de mission au sein de l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme. Il peut s’agir de réaliser une démarche administrative (" Je souhaite télécharger une attestation sur le site Ameli "), chercher un emploi, réussir son code de la route, etc. »
Souvent alors, travailler sur ces situations concrètes, via le numérique, permet de mettre au jour d’autres difficultés avec les compétences de base comme la lecture, l’écriture ou le calcul. « Remplir un formulaire peut déjà constituer une difficulté », précise l’experte. DUPLEX permet ainsi de détecter ces problématiques et de combiner l'acquisition des compétences numériques de base avec d'autres compétences comme la lecture et l'écriture.
« L’un des piliers de notre démarche de formation est d’apprendre à adapter sa posture, ajoute Céline Mézange. L’idée est de veiller à ne jamais être stigmatisant et accompagner les personnes sans les infantiliser. Cela signifie ne pas faire "à la place de" et apprendre à valoriser les acquis. »
À ce jour, 23 professionnels ont été formés par l’ANLCI et ont eux-mêmes pour mission de former des aidants numériques partout en France.
(1) Auteur du livre « L’exclusion numérique. Fracture numérique et illectronisme », éd. VA Éditions, 2023.
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