Serge Guérin : « L’image des seniors en entreprise reste à améliorer »
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Les entreprises ont-elles fait leur « révolution culturelle » en matière d’emploi des seniors ? Visiblement pas : si huit personnes sur dix sont en emploi à 55 ans, elles ne sont plus que cinq sur 10 à l’être à 61 ans (2). Auteur d’une quarantaine de livres sur le vieillissement, la transition démographique et l’innovation sociale, le sociologue Serge Guérin (3) pointe un retard français sur ce sujet.
Dans cet entretien, il brosse également le portrait des seniors d’aujourd’hui, une population très hétérogène, mais dans laquelle la génération des « baby-boomers » semble plus revendicatrice que les précédentes. Seule certitude : entre la situation réelle des seniors et leur image dans la société, il y a comme un décalage…
À partir de quel âge est-on considéré comme « vieux » aujourd’hui en France ?
Serge Guérin : Cela dépend d’où on se situe et c’est très relatif. Dans l’entreprise, les salariés sont considérés comme « vieux » à partir de 45-50 ans, et cette perception est plutôt stable. En revanche, dans la société, avec le vieillissement de la population, cet âge a tendance à être constamment repoussé, surtout par les principaux concernés. Aujourd’hui, on est considéré comme « vieux » à partir de 65 ans, voire 70 ans, et dans le « grand âge », après 85 ans.
Une chose est sûre : on est en bonne santé plus longtemps qu’auparavant. Selon la DREES, en 2023, l’espérance de vie sans incapacité à 65 ans était de 12 ans pour les femmes et de 10,5 ans pour les hommes (4). Et cette meilleure santé se voit ! Lors de mon enquête sur les Quincados (5), je demandais à ces 50 ans et plus qui se sentent jeunes d’amener des photos de leurs parents au même âge qu’eux. Tous ont réagi en disant : « Ils faisaient beaucoup plus âgés que moi ! »
Vous évoquiez le monde de l’entreprise. Alors que la réforme des retraites prévoit (en l’état actuel des choses) un recul de l’âge de départ, quel regard portez-vous sur l’emploi des seniors par les entreprises ?
S.G. : Cette question de l’emploi des seniors est l’un des angles morts de la réforme. En France, nous sommes très en retard sur ce sujet, par rapport aux pays nordiques ou à l’Allemagne, même si, sur les dix dernières années, des progrès ont été faits. Dans l’Hexagone, le taux d’emploi des 55-60 ans est d’environ 60 %, contre plus de 80 % en Suède. Et passé 60 ans, ce taux d’emploi s’effondre. Nos dispositifs de maintien en emploi visent souvent à faire partir progressivement les seniors, et non à les former. Et ce, alors qu’il est tout à fait possible de se former au-delà de 60 ans.
En France, l’un des enjeux reste donc d’améliorer la représentation des salariés seniors par les dirigeants d’entreprises. Ce n’est pas dans leur intérêt de n’embaucher que des jeunes. La pyramide démographique d’une entreprise doit ressembler à celle de son marché. Or, les plus de 50 ans représentent plus de 50 % de la consommation.
Quel portrait sociologique peut-on faire des seniors d’aujourd’hui ?
S.G. : Les plus de 65 ans représentent 14,8 millions de personnes. Ils forment une population très hétérogène : elle n’a même jamais été aussi diverse. Deux personnes de 70 ans n’ont pas la même vie, selon l’importance de leurs liens sociaux et selon qu’elles vivent en centre-ville ou à la campagne, seules ou en couple, avec une retraite convenable ou faible.
On peut cependant répartir les seniors de manière schématique en quatre catégories.
Ceux que j’appelle les « seniors traditionnels » représentent environ un tiers de cette population. Ces seniors vieillissent d’une manière « classique », sont assez conservateurs, très centrés sur leur famille, leurs proches. Ils sont en majorité propriétaires, leur retraite leur permet de vivre correctement. Mais ils se montrent inquiets sur l’évolution de la société.
On distingue ensuite les « seniors fragilisés », qui représentent environ 10 % des plus de 65 ans. En général plus âgés que les précédents, ils connaissent des fragilités physiques, cognitives ou économiques et se sentent insécurisés, socialement ou culturellement, par exemple dans leur rapport au numérique. Une partie d’entre eux est propriétaire, mais leur habitat n’est pas forcément adapté à leur âge, ou bien se trouve loin des commerces et des services.
Viennent ensuite les « boomers bohèmes ». Ces enfants du baby-boom, nés entre 1946 et 1964, forment 40 % des seniors. Ils n’ont pas envie de vieillir. Ils ont accompagné le développement de la société de consommation et veulent continuer à consommer, à « rester dans le coup ». Ils sont plutôt actifs, souvent aidants auprès de leurs enfants ou d’autres proches ou faisant partie d’associations.
La dernière catégorie est celle des « boomers fragilisés ». Ils appartiennent à la génération du baby-boom et rencontrent des difficultés liées à l’âge ou à des problématiques économiques. Ils forment 15 % des plus de 65 ans, mais cette proportion va augmenter à partir de 2031 : les premières générations du baby-boom auront alors plus de 85 ans.
Cette génération du baby-boom est, dites-vous, plus bruyante que la précédente. Que voulez-vous dire par là ?
S.G. : Elle se distingue en effet de la génération d’avant 1946, plutôt silencieuse et imprégnée de l’esprit du devoir. Les baby-boomers se font davantage entendre, sont plus récalcitrants et plus désireux d’être soutenus. Alors qu’ils vont arriver en grand nombre dans la « tranche » des plus de 80 ans, la pression va être plus forte.
Mais pourront-ils continuer à « donner de la voix » face aux difficultés auxquelles ils vont être confrontés ? La question se pose. Parmi les plus de 85 ans, 30 % sont en maison de retraite médicalisée. Or, on manque en France de tels établissements ainsi que de personnels soignants et accompagnants. L’Hexagone n’a pas pris assez en amont et à bras-le-corps cette question du grand âge.
La guerre des générations n’aura pas lieu, affirmiez-vous en 2017 dans l’un de vos livres (6). Les difficultés économiques, la transition démographique et climatique ne risquent-elles pas d’attiser les tensions ?
S.G. : Sur le plan démographique, nous vivons un moment particulier. En 2025-2026, les plus de 65 ans, qui représentent actuellement 21 % de la population vont devenir plus nombreux que les moins de 20 ans (22 % de la population).
Pour autant, j’observe que les discours politiques ou médiatiques cherchant à attiser une guerre de générations ne fonctionnent pas. C’était particulièrement visible lors de l’épidémie de Covid. Certains messages comme « les jeunes se sacrifient pour les vieux » ont circulé, mais n’ont donné lieu à aucune manifestation des premiers contre les seconds. Tout cela reste de l’ordre du discours. Dans les faits, les jeunes ont pensé à leurs parents et grands-parents, et réciproquement.
Que ce soit sur la question des retraites ou de l’écologie, il peut y avoir certes des frictions et des différences entre les générations. Mais ça ne s’appelle pas une guerre ! Mon livre Et si les vieux aussi sauvaient la planète ? montre qu’il est idiot d’opposer les générations. Il n’y a pas seulement de « vieux pollueurs » et de « formidables jeunes écolos ». Selon moi, ce type de défis se relève en grande partie « par le bas », grâce à des initiatives locales dans lesquelles des représentants de toutes les générations se retroussent les manches.
Pour finir, y a-t-il un décalage selon vous entre la situation réelle des seniors et leur image dans la société ?
S.G. : Il y a effectivement des contradictions conséquentes. Une image courante consiste à assimiler les retraités à des privilégiés. Mais encore une fois, dans la réalité, les situations sont très hétérogènes. 75 % d’entre eux sont propriétaires, contre 60 % dans la population globale. Mais leurs logements ne sont souvent pas adaptés à leurs besoins, sur le plan pratique ou géographique.
Par ailleurs, lors de la pandémie de Covid, on les a souvent assimilés à des gens malades, fragiles, à la place desquels il fallait qu’on décide. Or, c’est oublier qu’une grande partie des 65 ans est en pleine forme. Ils représentent par exemple un tiers des élus.
A l’inverse, l’épidémie a permis, en raison des confinements, de mettre en exergue leur rôle associatif, social et familial. Cet engagement des seniors dans la société est toujours d’actualité, mais il me semble qu’on s’oriente vers des formes d’engagement plus souples. Les longues réunions, les contraintes, les seniors d’aujourd’hui n’en veulent plus. Ils souhaitent davantage une retraite « à la carte », où ils se sentent plus libres. L’âge n'est pas un marqueur complet, les retraités ne vivent pas tous de la même manière, les grands-parents ne le sont pas nécessairement à 100 %. Après avoir inventé la jeunesse dans les années 1970, les plus de 65 ans d’aujourd’hui inventent une autre vieillesse !
(1) Source : INSEE, chiffres à fin 2022. L’estimation des 23 millions de retraités en 2050 provient du Conseil d’orientation des retraites (COR) de septembre 2022.
(2) Source : INSEE, chiffres 2023.
(3) Serge Guérin est également professeur au Groupe INSEEC, où il dirige le master Directeur des établissements de santé.
(4) L’espérance de vie sans incapacité correspond au nombre d’années que peut espérer vivre une personne sans être limitée par un problème de santé dans ses activités quotidiennes. Entre 2008 et 2023, elle a augmenté de 1 an et 11 mois pour les femmes et de 1 an et 10 mois pour les hommes. Source : DREES, « Etudes et résultats », décembre 2024.
(5) Les Quincados, de Serge Guérin, éd. Calmann Levy, 2019.
(6) La guerre des générations aura-t-elle lieu ? de Serge Guérin et Pierre-Henri Tavoillot, ed. Calmann Lévy, 2017.
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