Changement climatique : comment sortir de l’inaction ?

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Natacha Czerwinski

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Changement climatique : comment sortir de l’inaction ?
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Lors de l’événement « Tech for Climate ? », qui s’est tenu le 13 juin 2024 à Paris, une table-ronde s’est penchée sur la façon dont les entreprises, les citoyens et l’Etat peuvent coopérer pour relever le défi de la transition écologique.

Le constat est terrifiant. D’après le dernier rapport de l’Organisation météorologique mondiale (OMM), tous les indicateurs du réchauffement climatique (température à la surface du globe, taux de concentration des gaz à effet de serre, réchauffement des océans, élévation du niveau de la mer ou encore recul des glaciers) ont atteint des seuils inégalés en 2023. « Nous n’avons pas attendu les Jeux Olympiques pour battre des records », a ironisé la journaliste Anne-Sophie Novel lors de l’événement « Tech for Climate ? » (1), qui s’est tenu le 13 juin 2024 à Paris. « Les sciences nous renseignent depuis des dizaines d’années sur ce qui est en train de se passer, a-t-elle ajouté. Mais on ne croit pas à ce qu’on sait. Qu’est-ce qu’on attend tous pour agir ? »

C’est précisément autour de cette question qu’ont échangé les intervenants de la table-ronde baptisée « Entreprise, Etat, citoyens : comment débloquer le triangle de l’inaction ? » Ce concept a été théorisé par Pierre Peyretou (2), professeur affilié à l’École supérieure de commerce de Paris. Il désigne la tendance que peut avoir chacun de ces trois acteurs à « se renvoyer la balle » et à attendre que l’initiative du changement vienne de l’autre.

Construire un « projet de société enthousiasmant »

Or, l’heure est grave et le temps presse. « Je vous alerte très solennellement », a lancé l’entrepreneur et essayiste David Djaïz aux participants. « Après 2018, année de sécheresses et de giga-feux, il y a eu une prise de conscience écologique, notamment sous l’impulsion de la jeunesse. Ensuite, le Covid est arrivé et nous avons beaucoup rêvé au monde d’après. Là, depuis un an, on assiste à un "backlash" (ou reflux) écologique (3). C’est le moment de tenir bon et de passer à l’étape supérieure, c’est-à-dire celle d’un projet de société enthousiasmant. Certes, il en va du rôle de l’Etat de fixer un cap et de définir les objectifs (neutralité carbone, zéro artificialisation nette…), mais des paramètres techniques ne constituent pas un projet de société. C’est aux entreprises, aux citoyens et aux collectivités locales de se mettre en mouvement. »

Comment procéder ? L’écoute et le dialogue sont évidemment au cœur du processus. « Je pense qu’il faut avoir de l’empathie par rapport à tous les points de vue », a souligné Eric Duverger, fondateur de la Convention des Entreprises pour le Climat (4). Pour lui, dans un contexte d’urgence où « il faut choisir l’endroit où on a le plus de chance d’avoir de l’impact », impliquer les dirigeants est primordial. D’une part parce que les « entreprises sont la racine du mal », et d’autre part parce que « si le mouvement ne part pas des entreprises, le reste ne peut pas être débloqué, a estimé l’expert. Les citoyens ne peuvent pas adhérer s'ils sentent que les entreprises continuent de se gaver sur les ressources de la planète. Qui plus est, il y a chez les entrepreneurs une énergie, une puissance d’action et une rapidité des transformations qu'on n'a pas ailleurs. »


« Réinventer » la façon de penser et de consommer

« Il existe de nombreuses possibilités d’action pour les entreprises, a confirmé Catherine Touvrey, directrice générale d’Harmonie Mutuelle. Prenons les appels d’offres : qu’est-ce qui empêche les directions achat d’être plus exigeantes concernant les points attribués à la question de la RSE (responsabilité sociale et environnementale, ndlr) ? On peut aussi inciter à l’économie circulaire. Depuis quatre ans, nous organisons l’Harmonie Friday, qui consiste à collecter les lunettes usagées. En 2023, nous en avons récupéré 7000 et 120 entreprises se sont engagées avec nous. Je pourrais vous citer de nombreux autres exemples démontrant que nous pouvons collectivement faire mieux avec moins, au bénéfice de notre système de santé et de la préservation du climat. Nous sommes au tout début de l’histoire et on peut agir. »

À condition toutefois d’être « encouragé » par les décideurs politiques, a témoigné l’entrepreneure Sophie Engster, cofondatrice de la marque de souliers sur mesure Chamberlan. « Je me mets à la place des consommateurs : quand ils voient, dans les boutiques, des paires de chaussures pas chères, c’est tentant. Beaucoup se disent : "Pourquoi je m’embêterais à acheter du made in France ?" Sauf que la réalité, c’est que ces chaussures ont fait 6 000 km, qu’elles ont été fabriquées avec des énergies carbonées, par des gens qui travaillent 6 jours sur 7, 14 heures par jour, pour une poignée de cacahuètes. Il faut réinventer notre façon de penser et de consommer, et nous avons besoin d'être aidé pour cela. Car nous ne jouons pas avec les mêmes règles que certains pays. »

Les médias font aussi partie de l’équation

L’enjeu est également d’identifier les bons « leviers d’action » pour initier la transition, a fait remarquer la dirigeante d'Harmonie Mutuelle. Ceux-ci sont en effet davantage « émotionnels et relationnels » que « rationnels ». « Pour changer les comportements, il faut donner envie plutôt que miser sur la répression », a insisté Catherine Touvrey. Une idée partagée par David Djaïz. « Aujourd’hui, si le sentiment de peur et d'anxiété domine, c'est parce qu'il y a un écart béant entre le constat et l'action, a observé le coauteur de l’ouvrage La révolution obligée (Allary Editions). Notre devoir, en tant qu’acteur, c’est de remplacer cette peur par la confiance et l'espoir. Je vois deux clés derrière cela : d’une part, être attentif à la diversité des situations sur le territoire. Et, d’autre part, accompagner toute mesure écologique d’un gain pour la santé, le lien social ou le plaisir. Car si c’est juste du moins, on va avoir une insurrection sociale. »

Les médias font aussi partie de l’équation, a expliqué Eva Morel, cofondatrice et coprésidente de QuotaClimat, une association qui œuvre pour un meilleur traitement médiatique de ces thématiques. « Ils ont un rôle à jouer en créant un risque réputationnel accru, a-t-elle détaillé. En effet, pour une entreprise, une mauvaise réputation impacte le modèle d’affaires. Pour les politiques, cela peut mettre à mal leur réélection. Quant aux citoyens, ils n’ont pas envie de passer un mauvais quart d’heure dans les médias… On a toujours l’impression qu’il faut démontrer que le lendemain sera joyeux. Mais ce qui se passe aujourd’hui n’est pas que positif. »

Enfin, c’est en « embarquant » plus largement tous les acteurs et en misant sur le fait que les « bonnes idées » viennent de partout que l’immobilisme peut être combattu, ont indiqué les intervenants. « Au-delà de l'État, au-delà des citoyens, au-delà des entreprises, il y a des collectifs humains de toutes sortes (associations, syndicats…) qui peuvent faire la différence – les « institutions de l’interaction » selon l’expression de Pierre Rosanvallon – et ainsi transformer le triangle de l’inaction en carré de l’action, voire en cercle vertueux », a indiqué Catherine Touvrey. Certes, « les vents contraires sont énormes, a conclu Eric Duverger. Mais il ne faut pas se décourager. Pour prendre une image, je pense que c’est comme à la fin du jeu Fort Boyard : on ne peut réussir qu’en étant placé chacun sur la bonne lettre. Et le mot à former, c’est celui de "régénération". »

(1) Organisé par le groupe Constellation, l’événement « Tech for Climate ? » a pour mission de sensibiliser et d’unir les acteurs pour agir face au défi climatique.
(2) Pierre Peyretou est aussi animateur et formateur de la Fresque du Climat.
(3) Le terme désigne la montée des résistances à l'égard des politiques climatiques.
(4) Créée en décembre 2020, la Convention des entreprises pour le climat (CEC) est une association dont la vocation est d’organiser des parcours de prise de conscience et de transformation pour les décideurs économiques.

Rédigé par

  • Natacha Czerwinski

    Journaliste spécialisée dans les sujets de société (éducation, famille, environnement, initiatives positives...)

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