Perturbateurs endocriniens : de quoi s’agit-il ?

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Émilie Gilmer

Temps de lecture estimé 9 minute(s)

Des personnes faisant les courses
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Présents entre autres dans l’alimentation, les produits ménagers ou les cosmétiques, les perturbateurs endocriniens (PE) sont des molécules chimiques qui perturbent le système hormonal. On peut néanmoins se protéger de leurs effets par des gestes simples.

Qu’est-ce qu’un perturbateur endocrinien ?

Il s’agit d’une substance d’origine naturelle ou synthétique capable d’interférer avec le fonctionnement du système hormonal, entraînant alors des effets délétères en particulier sur la santé reproductive, le développement cérébral ou le métabolisme.

Le terme perturbateur endocrinien a été énoncé pour la première fois en 1991 par une épidémiologiste et zoologue américaine (Theo Colborn). « L'information a été diffusée progressivement auprès de la population médicale, remarque Brigitte Eyguesier-Pfister (1), endocrinologue et membre de l’Association Santé Environnement France (ASEF). Mais cela fait moins d’une dizaine d’années que le sujet est réellement pris à bras-le-corps par les pouvoirs publics. »

Où trouve-t-on des perturbateurs endocriniens ?

Ils sont présents dans de nombreux produits et objets du quotidien : l’alimentation, les cosmétiques, les médicaments, les produits ménagers, les ustensiles de cuisine, les emballages alimentaires, le textile, le mobilier, etc. « De ce fait, ils peuvent pénétrer dans l’organisme par différentes voies, remarque Nathalie Bonvallot (2), chercheuse en toxicologie. La voie respiratoire (via la pollution de l’air intérieur, notamment), la voie cutanée (lorsqu’on utilise des cosmétiques sur la peau) et la voie orale (quand on consomme, par exemple, des produits contaminés par les résidus chimiques de plastique ou de pesticides utilisés dans l’agriculture). »

Comment les perturbateurs endocriniens agissent-ils sur notre corps ?

Ils miment, bloquent ou perturbent l’action des hormones naturelles, qui sont les messagers de notre organisme. « Les hormones agissent comme des petites clés qui ouvrent ou ferment un récepteur cellulaire afin de provoquer la réaction d’un organe cible à un moment précis et ainsi coordonner l’activité de notre organisme, note Brigitte Eyguesier-Pfister, médecin endocrinologue. En perturbant le travail des hormones, ces molécules étrangères à l’organisme provoquent des dysfonctionnements endocriniens, ce qui peut avoir diverses conséquences en fonction des hormones touchées. »

Notre corps produit un nombre important d’hormones indispensables à son équilibre, mais trois d’entre elles sont spécifiquement concernées : les œstrogènes (les hormones féminines), les androgènes (les hormones masculines) et les hormones thyroïdiennes.

Quels sont les risques pour la santé humaine ?

Les perturbateurs endocriniens (PE) sont suspectés d’augmenter le risque d’un certain nombre de pathologies, parmi lesquelles :

  • les troubles métaboliques (diabète, obésité) ;
  • les troubles du système reproducteur (endométriose, fibrome utérin, issues défavorables de grossesse, altération de la qualité du sperme, puberté précoce, infertilité) ;
  • les troubles du neurodéveloppement (troubles cognitifs, troubles du comportement, troubles du spectre autistique) ; 
  • le cancer (sein, prostate, lymphomes et leucémies, surtout pour les personnes en relation directe avec les pesticides).

« La contribution directe des perturbateurs endocriniens dans les maladies environnementales est néanmoins très difficile à prouver dans la mesure où celles-ci ont de nombreux facteurs, souligne Brigitte Eyguesier-Pfister, endocrinologue. On sait aussi qu’il existe un effet différé : les conséquences d’une exposition in-utéro, par exemple, peuvent se manifester plusieurs années plus tard, voire se transmettre sur plusieurs générations. »

Certaines études ont tout de même permis d’incriminer directement certains perturbateurs endocriniens. Les chercheurs ont par exemple démontré qu’une exposition durant la petite enfance à l’insecticide DDT (aujourd’hui interdit) multiplie par quatre le risque de développer un cancer du sein avant l’âge de 50 ans. 

De même, le cancer de la prostate lié à une surexposition aux chlordécones (3) figure officiellement au tableau des maladies professionnelles depuis 2021.

Y’a-t-il d’autres facteurs qui entrent en ligne de compte pour évaluer le risque ?

« Les perturbateurs endocriniens peuvent agir à faible dose mais leur impact potentiel est très variable selon la période d’exposition, remarque Brigitte Eyguesier-Pfister, endocrinologue. Les 1 000 premiers jours qui s'étendent de la conception aux deux ans de l'enfant, de même que l’adolescence, sont des périodes d'extrême fragilité car l'être humain est en plein développement. »

Les scientifiques ont par ailleurs démontré qu’il existait un « effet cocktail » : « les perturbateurs endocriniens peuvent potentiellement devenir plus nocifs s’ils sont mélangés », comme le précise le CNRS. Ainsi, l’autre élément déterminant pour cerner le risque lié aux PE est le cumul des expositions appelé « exposome », c’est-à-dire l'ensemble des produits chimiques auxquels nous sommes exposés depuis notre conception jusqu’à la fin de nos jours.

Comment s’appellent les perturbateurs endocriniens les plus répandus ?

L’Anses a établi une liste de 906 substances présentant des propriétés de perturbation endocrinienne potentielle. Certaines sont d’ores et déjà interdites (totalement ou partiellement) et beaucoup sont en phase d’évaluation.

  • Les phtalates*. Il est prouvé qu’ils peuvent altérer la reproduction. La commission européenne a d’ailleurs interdit l'utilisation de six d’entre eux dans les jouets destinés aux enfants de moins de 3 ans. Pour autant, ils restent très présents dans les emballages alimentaires, les bouteilles en plastique, les produits cosmétiques (vernis à ongle), les produits ménagers et les peintures.
  • Les bisphénols*, notamment le A (BPA) et le S (BPS). Depuis le 1er janvier 2015, l’usage du BPA est proscrit dans la composition des contenants alimentaires (biberons, bouteilles, conserves). Par ailleurs, il est officiellement reconnu comme PE par l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) depuis 2017.
  • Les parabènes*. Ce sont des conservateurs utilisés essentiellement dans les cosmétiques et les médicaments.
  • Le triclosan. C’est un antiseptique très présent dans les savons liquides et vaisselle, lingettes, désodorisants, dentifrices.
  • Les composés perfluorés* (PFAS). « Ce sont des polluants utilisés dans les traitements textiles imperméabilisants ou les revêtements anti-adhésifs, qui sont très persistants dans l’environnement, notamment dans les sols et dans les ressources en eau, note Nathalie Bonvallot, chercheuse en toxicologie. Ils sont aussi omniprésents dans les emballages cartonnés de fast-food. »
  • Les retardateurs de flamme bromés* (RFB) ou polybromés* (RFP). On les retrouve dans les tissus d’ameublement, le textile et les équipements électriques pour leurs propriétés anti-inflammables.

*Certains, car tous ne sont pas considérés comme des perturbateurs endocriniens.

Quelle réglementation encadre la mise sur le marché des perturbateurs endocriniens ?

« En Europe, le règlement REACh (4) oblige les industriels à évaluer les risques de leurs produits et à apporter des informations précises aux consommateurs, notamment en ce qui concerne les perturbateurs endocriniens, remarque Nathalie Bonvallot, chercheuse en toxicologie. Par ailleurs, depuis 2023, le règlement européen CLP (5) impose des règles d’étiquetage et d’emballages pour indiquer les risques associés à l’exposition aux PE. Ces règles vont toutefois se mettre en place progressivement d’ici 2028 car les industriels disposent d’une période de transition pour leur mise en application. »

La France a également introduit dans sa loi du 10 février 2020 (6) une obligation pour tous les metteurs sur le marché d’informer le public quant à la présence de perturbateurs endocriniens dans les produits à destination des consommateurs, via l’application Scan4Chem. « Pour l’instant, on en est aux balbutiements, indique l’experte. Mais c’est notable, car cela s’ajoute à ce qui se fait au niveau européen. »

Comment faire pour limiter son exposition ?

« Bien sûr, le risque zéro n'existe pas, note Nathalie Bonvallot, chercheuse en toxicologie. Mais on peut agir par des petits gestes très simples, qui permettent de réduire notre exposition globale. »

  • Éviter le plus possible l’utilisation de plastique. « Il est par exemple recommandé de ne pas réchauffer ses aliments dans un contenant plastique, mais d’opter plutôt pour du verre, indique l’experte. On sait en effet que la chaleur fait migrer les molécules nocives vers la nourriture. »
  • Aérer son logement dix minutes par jour. Cela permet une dilution des molécules restées en suspension.
  • Laver ses vêtements neufs avant de les porter. « Une simple machine suffit à les débarrasser des substances chimiques, les retardateurs de flamme par exemple, dont ils sont enduits », précise Nathalie Bonvallot.
  • Choisir des cosmétiques et produits d’hygiène bio ou éco-labellisés, à l’aide d’applications (INCI beauty, Clean Beauty, Yuka ou QuelProduit de l’UFC-Que Choisir).
  • Préférer les produits ménagers naturels : vinaigre blanc, savon noir, savon de Marseille, bicarbonate de soude. « Il faut éviter d’acheter des produits peu qualitatifs dans les réseaux discount type marketplaces en ligne, remarque Nathalie Bonvallot. La DGCCRF (7) met régulièrement en évidence des taux de non-conformité importants, voire une dangerosité, pour ce type de produits. »
  • Éviter l’usage des bougies parfumées, de même que celui des parfums d’ambiance et des sprays désodorisants.
  • Être attentif à l’étiquetage des matériaux de construction. « Je recommande, par exemple, de privilégier des peintures, vernis ou colles sans solvants et étiquetés A+ », note l’experte.

Vrai/Faux sur les perturbateurs endocriniens

Une surexposition au paracétamol pourrait avoir un « effet perturbateur endocrinien ».

Vrai. Le paracétamol n’est pas formellement identifié comme un perturbateur endocrinien mais des études ont démontré son potentiel effet antiandrogénique. « Une surexposition à une période précise de la grossesse pourrait en effet réduire, chez le petit garçon, l’activité des hormones androgènes, comme la testostérone », remarque Nathalie Bonvallot, chercheuse en toxicologie.

Les fruits et légumes sont les aliments les plus contaminés par les pesticides.

Faux. « Cette idée reçue vient du fait que l’on montre souvent des images de fruits et légumes pour illustrer la problématique des pesticides, indique l’experte. En réalité, ils sont tout aussi présents dans les céréales, les gâteaux sucrés et l’ensemble des produits transformés, dont les matières premières sont issues de l’agriculture conventionnelle. Il est pourtant crucial de manger des fruits et légumes chaque jour, même s’ils ne sont pas bios. C’est essentiel pour préserver son capital santé. »

Le soja est un perturbateur endocrinien.

Vrai. « On peut toutefois consommer du soja sans risque, indique Nathalie Bonvallot. En revanche, il ne faut surtout pas utiliser du lait de soja en lieu et place du lait de vache pour l’alimentation du nourrisson. Car il peut exister dans ce cas une action perturbatrice au niveau des œstrogènes. »

(1) Ancienne interne et chef de clinique de Marseille, spécialiste de la procréation médicalement assistée (PMA), diplômée de médecine environnementale.
(2) Autrice de « Perturbateurs endocriniens. Vers une meilleure prévention des expositions », mars 2024, Presses de l’EHESP.
(3) Pesticide utilisé jusqu’en 1993 dans les bananeraies des Antilles (Guadeloupe et Martinique).
(4) Registration, Evaluation and Authorisation of Chemicals et (5) Classification, Labelling and Packaging.
(6) Loi « AGEC » relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire.
(7) La direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes.

Rédigé par

  • Émilie Gilmer

    Journaliste spécialisée sur les questions de santé, éducation et société.

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