Santé des femmes et travail : un état des lieux préoccupant

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Patricia Guipponi

Temps de lecture estimé 7 minute(s)

Santé des femmes et travail : un état des lieux préoccupant
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En raison des inégalités qu’elles subissent, de la charge et des conditions de travail parfois lourdes qu’elles assument, les femmes peuvent être déconsidérées dans leur emploi. Avec des conséquences sur leur santé physique mais aussi psychique. Bien souvent, leurs maux restent incompris, stigmatisés ou ignorés.

Lorsque la question de la discrimination des femmes au travail est abordée, elle l’est souvent à travers la question du salaire. Selon l’observatoire des inégalités, ces dernières gagnent 24 % de moins en moyenne que les hommes pour un emploi similaire. L’accession aux postes à responsabilités montre aussi combien elles sont moins représentées, bien que la législation œuvre à renforcer la parité notamment aux fonctions de direction (1).

« Ces inégalités affectent le pouvoir économique des femmes. En étant moins rémunérées, elles vont forcément limiter certaines dépenses dont celles liées à la santé », reconnaît Laurence Cohen, ancienne sénatrice (PC), à l’origine du rapport « Santé des femmes au travail : des maux invisibles » avec trois autres sénatrices de la délégation aux droits des femmes (2), rendu en 2023.

Les femmes sont également pénalisées en raison des responsabilités qu’elles doivent porter à l’extérieur de la sphère sociale. « Ce sont souvent elles qui gèrent les tâches ménagères et s’occupent des enfants en plus de leurs activités professionnelles, elles qui composent la plupart des foyers monoparentaux », rappelle Laurence Cohen. « Cette charge parentale peut les conduire à accepter des temps partiels subis avec tout ce que cela comporte en termes de salaire et droits amoindris (retraite…) », ajoute la sociologue et chercheure Caroline de Pauw (3).

Troubles musculosquelettiques : les femmes plus touchées

Leur condition de femmes, avec tout ce que cela suppose de particularités liées à leur constitution et leur intimité, peut avoir des incidences sur le plan du travail et sur leur évolution. « L’endométriose, l’infertilité, la ménopause… tout ce qui concerne la santé sexuelle et reproductive de la femme reste tabou, stigmatisé ou ignoré. Lorsque nous avons mené nos entretiens avec mes collègues sénatrices, nous avons bien vu que le fait qu’une femme soit enceinte est toujours considéré comme handicapant pour l’entreprise », relève Laurence Cohen.

On pense à tort que les métiers postés, les tâches plus difficiles ou celles qui requièrent le port de charges ou la répétition de gestes incombent principalement aux hommes. Il n’en est rien. « Les femmes occupent majoritairement des métiers dits féminisés très exposés, tels qu’aides-soignantes, infirmières, aides à domicile, caissières… où il faut soulever des patients, répéter des mouvements à des cadences élevées… avec parfois des horaires atypiques ou nocturnes », poursuit l’ancienne sénatrice.

Le risque de cancer du sein chez la femme est de 26 % plus important en cas de travail de nuit. 60 % des personnes atteintes de troubles musculosquelettiques (tendinites, douleurs aux épaules, au dos…) sont des femmes. Elles sont aussi plus fortement impactées par les souffrances chroniques associées au travail : arthrose, lombalgie, cervicalgie…

« Et tout est sous-déclaré. Il y a des femmes qui préfèrent se taire car elles sont en situation de fragilité sociale. Un licenciement pourrait être catastrophique pour elles d’un point de vue économique et elles ne peuvent pas se le permettre », souligne Caroline de Pauw.

Des postes avec des risques psychosociaux importants

Laurence Cohen a constaté cette crainte et cet oubli de soi à plusieurs reprises lorsqu’elle a mené avec ses consœurs des auditions pour le rapport sur la santé et le travail des femmes. « Elles encaissent les remarques, les allusions, les contraintes, la pénibilité… Une femme enceinte, par exemple, ne va pas mettre en avant le fait qu’elle est fatiguée. Elle doit être aussi productive que les autres salariés ».

Selon les chiffres avancés dans le rapport qu’elle a co-élaboré, les femmes représentent 67 % des salariés du secteur du nettoyage. Elles sont de ce fait plus exposées aux agents cancérigènes présents dans les produits d’entretien couramment utilisés. Par ailleurs, elles occupent souvent des postes où les relations humaines et les risques psychosociaux sont prépondérants (commerce, tourisme, aide à la personne, accueil…).

Au sein de ces emplois, il peut se développer des tensions entre personnes, des remarques sexistes, des confrontations à des situations d’urgences dramatiques où l’on se sent démuni… « Si les femmes souffrent, ce n’est pas parce qu’elles sont de petites choses fragiles mais parce que leurs conditions de travail sont souvent déplorables », insiste Caroline de Pauw.

La femme : un être dévoué et patient ?

D’autres maux et maladies, éprouvés par les femmes, restent quasiment ignorées ou minimisées. C’est le cas notamment du burn-out et de la fibromyalgie. « Cette pathologie chronique touche le plus souvent les salariées qui travaillent dans le secteur social ou dans la relation d’aide où le don de soi est demandé », explique Caroline de Pauw, sociologue et chercheuse. Des secteurs où la dégradation des conditions de travail et le manque de reconnaissance sont aussi omniprésents. « La fibromyalgie, par exemple, est l’expression d’une fatigue intense, de la crainte de ne pas y arriver au boulot comme dans sa vie personnelle ».

Une bonne santé mentale passe notamment par une reconnaissance dans le travail, la possibilité de dissocier la sphère privée de l’espace professionnel. Trop d’investissement, d’empathie sont nuisibles. « Malheureusement, cette société patriarcale ne voit encore la femme que comme un être dévoué et patient que l’on va très jeune orienter vers des métiers de services, d’aide… Les choses évoluent certes, mais lentement, constate Laurence Cohen. Pourtant, les femmes font évoluer la société et le monde du travail. Elles ont conquis leur place dans la sphère du travail, notamment quand elles ont remplacé les hommes partis à la guerre. »

Lorsqu’elles obtiennent des progrès dans leurs conditions de travail, cela bénéficie aux deux sexes. « On l’a vu par exemple quand le métier de facteur s’est féminisé », raconte Caroline de Pauw, rapportant les propos de Muriel Salle, historienne et spécialiste des questions de santé de genre. « Les musettes, trop lourdes sous le poids du courrier, créent des problèmes de dos, des douleurs aux épaules… Elles ont été allégées. » Et il a été fait l’acquisition de charriots-suiveurs ou de vélos équipés de sacs de transport profitables à tous.

(1) Comme la loi du 19 juillet 2023 visant à renforcer l'accès des femmes aux responsabilités dans la fonction publique.
(2) Les rapporteuses sénatrices de la délégation étaient Annick Jacquemet (Union centriste), Marie-Pierre Richer (Les Républicains) et Laurence Rossignol (PS) et Laurence Cohen (PC). Durant plus de six mois, elles ont auditionné plusieurs femmes et multiplié les déplacements pour rencontrer les travailleuses et mener leur enquête.
(3) Caroline de Pauw a écrit « La santé des femmes La santé des femmes : un guide pour comprendre les enjeux et agir », aux éditions Mango.

Où en est-on avec le congé menstruel ?

Le 15 février 2024, le Sénat a rejeté la proposition visant à instaurer un congé menstruel de deux jours par mois pour les femmes souffrant de règles douloureuses et invalidantes. L’Assemblée nationale l’a suivi en mars. Quant au ministre de la Santé, Frédéric Valletoux, il s’est déclaré défavorable à cette proposition jugée « discriminante », tout en reconnaissant l’importance d’engager un débat à ce sujet.

Dans leur rapport traitant de la santé des femmes au travail de 2023, les quatre sénatrices de la délégation aux droits des femmes n’avaient pas trouvé de consensus sur la mise en place d’un tel dispositif. « Nommer ainsi ce congé est délicat puisque ça relève de l’intime. Je suis plutôt favorable à l’accord de jours de congé sans devoir en donner les raisons et à la prise en compte de l’endométriose dans la liste des affections de longue durée », indique Laurence Cohen, vice-présidente de la délégation.

La sociologue Caroline de Pauw estime que l’appellation donnée à ce congé est contraire « au respect de l’intimité d’autrui et à la confidentialité médicale ». Le mettre en place pourrait paraître discriminant pour celles et ceux qui souffrent de pathologies chroniques et/ou aiguës. « Ils pourraient se dire "Pourquoi elles et pas nous ?". Il serait préférable d’ajuster les conditions de travail des personnes concernées en fonction de toutes les pathologies particulièrement épisodiques mais invalidantes et de poser la question de l’accompagnement de la douleur pour tous les travailleurs ».

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