Qualité de vie au travail : de quoi parle-t-on ?
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La dernière enquête de la Dares sur les conditions de travail pointait encore de multiples points à améliorer, qu’il s’agisse de pénibilité, d’exposition à des produits toxiques, ou de reconnaissance. « Il y a notamment une intensification du travail avec des effets sur la santé mentale et la persistance de risques psychosociaux (1) », commente Amandine Brugière, responsable des développements techniques et scientifiques de l’ANACT, l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail.
Une majorité de salariés exerce désormais dans le tertiaire, où les pressions cognitives sont plus importantes, impliquent davantage la subjectivité et ne coïncident pas toujours avec leurs valeurs en matière d’autonomie, de choix d’appréhender les tâches. « Le travail au quotidien et les directives de l’entreprise peuvent différer et générer un mal-être. Il faut alors pouvoir en discuter, et proposer des ajustements de part et d’autre », indique-t-elle.
Encourager le dialogue entre directions et salariés
L’ANACT a justement été créée pour installer et améliorer le dialogue entre les directions et les travailleurs, dans le sillage de la promulgation en 1982 des lois Auroux, (qui portaient notamment sur davantage de démocratie dans les entreprises). Elle a fêté ses 50 ans en 2023. D’abord tournée vers la réparation, aujourd’hui elle se dédie surtout à la prévention, au relais et au partage d’initiatives et mesures impliquant les salariés et leur entreprise. C’est ainsi qu’elle a mis en place un événement récurrent : la Semaine de la QVT (qualité de vie au travail), qui se tient du 17 au 21 juin 2024 dans toute la France.
Cette 21e édition s’intéresse plus particulièrement aux façons d’anticiper collectivement les questions du travail de demain pour l’améliorer. Elle propose notamment des éclairages, méthodes et expérimentations pour mieux appréhender, ensemble, les changements à venir.
Des rendez-vous sont ainsi organisés par les agences régionales (Aract) ainsi que des webinaires destinés aux employeurs, responsables RH, manageurs, aux salariés et leurs représentants.
Qualité de vie au travail : de quoi parle-t-on ?
« Soyons clairs. Quand on parle de qualité de vie au travail, on ne pense pas à l’installation d’un baby-foot ou à la programmation de cours de yoga. Mais on cherche des pistes sur la manière dont les travailleurs peuvent améliorer leurs conditions de travail, dans le cadre de dynamiques collectives. La démarche consiste à identifier des projets et expérimenter de nouveaux modes d’organisation, de nouvelles manières de travailler ensemble », précise Amandine Brugière.
Il n’y a pas de « projet type » de qualité de vie au travail, réplicable à loisir. Tout dépend de la nature de l’activité, la composition des effectifs, la culture d’entreprise, les attentes des uns et des autres… Ces projets doivent être discutés paritairement, entre représentants des employés et de la direction.
Un exemple ? « Une banque nous a sollicités pour amener l’organisation vers une gestion plus flexible des horaires. Il s’agissait notamment de ne plus retourner systématiquement au bureau après un rendez-vous extérieur », évoque Amandine Brugière. Un tel projet est discuté, puis testé dans le cadre d’un process impliquant les commerciaux, les managers, les assistants… C’est là que l’ANACT intervient, pour aider dans le choix des scénarios possibles, la forme et le fond des discussions, évaluations, ajustements. Pour éventuellement battre en brèche certains a priori. « Nous encadrons les discussions par un dispositif paritaire, une organisation pertinente et efficiente pour tous. »
Des problématiques d’horaires, d’organisation et même de lessive
À Aubagne, l’entreprise d’insertion LVD Environnement (150 personnes) a depuis quelques années intégré la plupart de ces sujets. Pour preuve, le taux d’absentéisme y est d’environ 3 % quand il dépasse 5 % au national. Ainsi, sur un problème d’horaire pour l’accueil des clients, il a été décidé d’avancer la prise de poste dans toutes les agences pour démarrer la journée plus sereinement. Des salariés ont également exposé que pour le nettoyage de leurs équipements de protection individuelle, plutôt qu’une prime pour le lavage à domicile, ils préféraient que l’entreprise le prenne en charge. Ce qui a été validé.
Côté emploi, si l’entreprise s’est bien développée ces dernières années, elle privilégie toujours les mobilités internes, « parce que c’est une marque de respect et de reconnaissance du travail fourni jusqu’alors, et parce que c’est possible. La progression ne repose pas forcément sur des diplômes, mais aussi sur la valeur », estime Benjamin Vives, le directeur de LVD Environnement.
Les incertitudes du monde du travail de demain
La crise sanitaire liée au Covid, la période instable économiquement, géopolitiquement et écologiquement… constituent un potentiel vivier d’incertitudes, de crise multifactorielle. « Nous sensibilisons les entreprises sur ce qui peut advenir, aiguisons la prise de conscience des transformations en cours, en quoi elles peuvent impacter l’entreprise, détaille Amandine Brugière. Télétravail, intelligence artificielle, urgences climatiques… Anticiper, expérimenter, cela permet de mieux adapter le travail à l’Homme, et non l’inverse. Les conditions de travail ne doivent jamais être périphériques, car elles sont au centre même de la performance. »
De nouveaux défis surgissent en permanence, comme l’écologie récemment. « Nous sommes de plus en plus souvent sollicités sur des enjeux de transition écologique. Le travail par forte chaleur devient un sujet pour beaucoup de secteurs d’activité, dans le bâtiment, l’agriculture… », confirme la représentante de l’ANACT.
L’équipe de LVD Environnement se montre ainsi très attentive à la crise climatique. « Nous avons organisé une fresque du climat qui a changé la vision de l’équipe. Et débouché sur des constats : mieux consommer les ressources, couper les moteurs, acheter des machines parfois moins puissantes… », rapporte Benjamin Vives. Puis, évoquant les périodes de chaleur estivale désormais plus longues et importantes, il témoigne : « Nous essayons de sensibiliser nos clients sur l’aménagement de zones arborées ou ombragées, des horaires mieux adaptés. Nous avons aussi un rôle dans l’impulsion de ces changements et le partage de solutions. »
Climat, formation, minorités, intelligence artificielle…
Autre enjeu, la démographie du monde du travail avec une société vieillissante, la féminisation de nombreux métiers, les migrations. « Quelles seront demain les compétences manquantes ? Comment prendre appui sur l’immigration ? Quelles seront les populations au travail ? », énumère Amandine Brugière.
Se posent aussi les questions de genre, de religion, la vague #metoo, le sexisme, les maladies chroniques dont l’endométriose, les minorités, tout ce qui peut donner lieu à des discriminations. Et puis le coût de l’énergie, le manque de matières premières, l’ajustement des compétences…
« Comme nous faisons société, il faut trouver comment faire entreprise », souligne Amandine Brugière. Autant de sujets dont les entreprises doivent s’emparer. « Il n’existe pas de recette universelle, d’autant qu’entre un Ehpad, un restaurant, un cabinet de conseil… les rythmes sont très différents. Nous produisons des méthodes appropriables par les PME notamment, qui ont moins de moyens pour du conseil ou de l’accompagnement. Une méthode qu’il faut adapter à chaque contexte et aux exigences de chaque activité. »
L’idée-force est donc d’anticiper le pire comme le meilleur, et « faire parfois des choix stratégiques dans les projets pour rester dans une dynamique de continuité d’activité favorable à la santé au travail ».
Encore trop de nuisances et de stress
Selon le rapport établi en 2017 par la DARES (un organisme d’études et statistiques rattaché au ministère du Travail), les nuisances et sources de stress pour les employés restent nombreuses. Les secteurs de l’industrie et de l’agriculture sont davantage concernés par les bruits perçus comme intenses. Ici, un salarié sur dix est exposé à un bruit supérieur à 80 dB (A) 10 heures ou plus par semaine.
11 % des salariés sont exposés à au moins un produit chimique cancérogène, notamment les salariés de la fonction publique hospitalière (FPH) très largement surexposés aux agents biologiques (73 % d’entre eux le sont). Par ailleurs, 985 000 salariés sont soumis à « la répétition d’un même geste ou d’une série de gestes à une cadence élevée », 20 heures ou plus par semaine.
(1) Les « risques psychosociaux » (RPS) regroupent généralement le stress au travail (surcharge de travail, manque de moyens, manque d’autonomie…), les violences internes à l'entreprise (harcèlement, conflit…) et les violences externes à l’entreprise (insultes, menaces, agressions…). Source Ameli.
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