Sédentarité, fatigue, inégalités… quels sont les travers du télétravail ?

Publié le

Natacha Czerwinski

Temps de lecture estimé 6 minute(s)

Sédentarité, fatigue, inégalités… quels sont les travers du télétravail ?
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Apprécié pour les avantages qu’il procure en matière de qualité de vie, le télétravail (ou travail à distance) peut aussi avoir certains effets indésirables. Tour d’horizon.

Pour une grande majorité de travailleurs, le télétravail est entré dans les mœurs. C’est même devenu, pour de nombreux actifs, un critère de choix dans leur recherche d’emploi. D’après une récente enquête de l’Apec (Association pour l’emploi des cadres), près de la moitié des cadres seraient ainsi prêts à démissionner de leur entreprise si l’accès au télétravail était supprimé.

Plébiscitée pour les avantages qu’elle procure (gain de temps de transport, flexibilité d’organisation, meilleure conciliation entre les sphères personnelles et professionnelles…), cette pratique comporte toutefois certains pièges.

L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a récemment fait le point sur la base des études scientifiques publiées. Dans son avis daté du 12 février (1), elle met ainsi en évidence quelques impacts potentiellement indésirables du télétravail sur la santé (perturbation des rythmes circadiens, comportements addictifs, risques psychosociaux…), tout en restant nuancée.

Télétravail : une sédentarité accrue

« La littérature sur le télétravail est très contradictoire parce qu'il y a vraiment des effets de contexte, de populations, voire de pays, souligne Yves Roquelaure, professeur de médecine du travail au CHU d’Angers et directeur de l’équipe Ester à l’Irset, qui a dirigé l’étude. Je pense qu’il ne faut pas inquiéter les gens. Le travail à distance n’est pas dangereux en soi. Mais il y a un point en particulier sur lequel il faut faire attention, c’est celui de la sédentarité et ses risques associés : surpoids et maladies cardiovasculaires notamment. Car, en télétravail, on bouge moins. »

Concernant les troubles musculosquelettiques (TMS), une vigilance s’impose aussi, même si, là encore, l’incidence du télétravail s’avère ambivalente. « D’un côté, celui-ci diminue les douleurs liées aux déplacements et aux situations d'hyper-sollicitation (2), explique le Pr Roquelaure. Mais, de l’autre, il majore celles associées à une forme d’hypo-sollicitation. En effet, en télétravail, nous avons tendance à travailler de façon plus immobile qu'au bureau et les postures fixes génèrent des douleurs d'origine musculaire, aussi bien du cou, des épaules que du haut et du bas du dos. »

Quelles sont les solutions ?
-    Varier ses positions (idéalement toutes les 30 minutes).
-    Avoir des périodes de travail debout (par exemple téléphoner en marchant).
-    Interrompre régulièrement ses tâches.
-    Bien aménager son espace de travail, en particulier en ce qui concerne l’éclairage. En effet, « la fatigue visuelle peut renforcer les TMS et s’exprimer par des douleurs de la nuque et du cou », précise le Pr Roquelaure. Veillez donc à positionner votre poste de travail à proximité d’une fenêtre pour bénéficier de l’éclairage naturel. Pour réduire les reflets sur l’écran, il est également recommandé de le placer perpendiculairement à la fenêtre.

Moins de pauses et de temps de récupération

Des précautions d’autant plus nécessaires que les journées de télétravail sont souvent plus intenses que les journées de bureau. « Les études montrent que les télétravailleurs prennent moins de pauses et de moins longue durée que leurs collègues en entreprise, indique Émilie Vayre, professeur en psychologie du travail et des organisations à l’Université Lumière Lyon 2. Qui plus est, les micro-temps de récupération et d’échanges informels qu’on peut avoir au bureau entre deux réunions ou deux rendez-vous sont restreints en télétravail. Au final, les journées s’avèrent beaucoup plus fatigantes au niveau cognitif. »

Sans compter que les chercheurs ont identifié qu’une lassitude spécifique, baptisée « zoom fatigue », s’était développée avec l’essor des outils de visioconférence. En cause ? Un contact visuel rapproché et trop soutenu avec ses interlocuteurs, un effet « miroir » déstabilisant (on a constamment une image de soi à l’écran), une diminution de la mobilité et une concentration accrue sur les aspects non verbaux de l’échange.

« Les chercheurs ont montré que lors de rencontres virtuelles, les gens ont tendance à acquiescer de façon exagérée (verbalement ou physiquement) à ce que les autres disent dans le but de démontrer qu’ils sont attentifs et impliqués dans la rencontre, écrit la neuroscientifique Sonia Lupien dans son ouvrage Le stress au travail vs le stress du travail (3). On hoche exagérément de la tête, on sourit plus qu’on ne le ferait en présentiel et on rit plus fort aux plaisanteries de nos collègues. (…) Cette surcompensation constante des signaux non verbaux (…) crée une fatigue cognitive. »

Des stéréotypes qui pèsent sur les télétravailleuses

Au-delà des enjeux sanitaires, le télétravail « a également contribué à l’émergence de nouvelles inégalités sociales et professionnelles », constate le rapport de l’Anses. « Tous les travailleurs ne sont pas concernés par la possibilité de télétravailler, ce qui peut créer des situations d’injustice ou vécues comme telles », pointe l’instance scientifique.

Cette pratique n’affecte pas non plus de la même façon les hommes et les femmes. « Il y a un risque de renforcement des inégalités de genre et on l’a très bien vu pendant la pandémie, analyse Émilie Vayre. Les femmes sont d’autant plus associées à leur rôle de mère ou de femme au foyer qu’elles travaillent à domicile et elles subissent davantage de stéréotypes. D’ailleurs, des études montrent qu'elles sont beaucoup plus anxieuses que les hommes concernant leur évolution de carrière quand elles sont en télétravail. »

Le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE) avait tiré la sonnette d’alarme sur le sujet en 2023. Dans un rapport, il avait proposé des pistes pour que cette pratique « ne soit pas un frein mais un levier pour l’égalité professionnelle ». Parmi elles : le développement du télétravail dans des tiers lieux pour permettre l’accès à de bonnes conditions de travail, le renforcement des politiques d’accueil de la petite enfance ou encore un droit à la déconnexion garanti.

(1) À la suite d’une demande de la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC), l’Anses a sollicité l’Irset (Institut de recherche en santé, environnement et travail) pour réaliser cet état des lieux.
(2) Celles-ci sont caractérisées par un exercice excessif des muscles et des articulations.
(3) Publié aux éditions Va Savoir (novembre 2023).

Rédigé par

  • Natacha Czerwinski

    Journaliste spécialisée dans les sujets de société (éducation, famille, environnement, initiatives positives...)

Commentaires

Je fais du télétravail 1 fois par semaine. Et j'ai pu constater que je suis moins fatiguée, je n'ai pas mal à la tête après ma journée de travail J'apprécie également le temps gagné ( en effet j'ai 2 h de transport par jour pour me rendre sur mon lieu de travail) qui me permet de faire davantage de sport. Ludivine

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