Horaires atypiques et travail de nuit : quels sont les risques pour la santé ?

Publié le

Émilie Gilmer

Temps de lecture estimé 8 minute(s)

Un infirmier exerçant son travail durant un service de nuit.
© Getty Images

Sommaire

Les horaires dits atypiques sont souvent la cause de troubles du sommeil et de la vigilance. Pour mieux dormir, quelques règles sont à observer.

Qu’appelle-t-on le travail de nuit ?

Selon le Code du travail, tout travail accompli entre 21 heures et 6 heures du matin est considéré comme travail de nuit. « En France, il est néanmoins possible de définir une autre période de travail de nuit par convention, accord de branche ou accord d’entreprise, remarque Aurélie Niaudet (2), experte scientifique au sein de l’Anses (3). Cette période doit être de neuf heures consécutives, comprenant l’intervalle entre minuit et 5 heures du matin. » Quant au salarié, il n’est considéré comme un travailleur de nuit que s’il accomplit trois heures de travail nocturne au moins deux fois par semaine.

Le travail de nuit fait partie du travail en horaires atypiques. Ceux-ci s’opposent au travail en « semaine standard » : une semaine de cinq jours, du lundi au vendredi de 7 heures à 20 heures avec deux jours de repos consécutifs hebdomadaires. « Dès lors que l’on s’écarte de cette semaine, on parle d’horaires atypiques », confirme l’experte.

Les horaires atypiques englobent notamment le travail « posté » ou « en rotation » (en 3X8 ou en 2X12), le travail le week-end, le soir (entre 21 heures et minuit) et le travail d’astreinte.

Quel est l’impact du travail de nuit sur l’organisme ?

« Il engendre inévitablement une réduction du temps de sommeil (d’une à deux heures par jour). Ce qui aboutit à une dette de sommeil qui n’est pas compensée, remarque le Dr Sylvie Royant-Parola, psychiatre, présidente d’honneur du Réseau Morphée (4) et autrice de « Notre sommeil, une urgence absolue » (éditions Odile Jacob). En effet, il a été démontré que le sommeil de jour est plus court et de moins bonne qualité que le sommeil de nuit, et donc moins réparateur. »

Le travail de nuit provoque une autre perturbation conséquente, celle de notre horloge interne, située dans le cerveau, et qui régit notre organisme. « À la manière d’un chef d’orchestre, cette horloge coordonne toute une série de fonctions physiologiques : la régulation de la température corporelle, la sécrétion de certaines hormones, le cycle veille/sommeil…, explique Aurélie Niaudet, membre de l’Anses. Or, en désynchronisant cette horloge, le travail de nuit entraîne des effets délétères sur notre santé. »

Néanmoins, certains individus s’adaptent mieux que d’autres à cette double perturbation (privation de sommeil et désynchronisation de l’horloge interne). « Pour supporter le travail de nuit sur le long terme, il vaut mieux être "du soir" et petit dormeur », confirme le Dr Sylvie Royant-Parola.

Quels sont les risques du travail de nuit pour la santé ?

Dans un rapport d’expertise collective (5) publié en 2016, l’Anses a classé les risques associés au travail de nuit en trois catégories (avéré, probable et possible) :
-    Le syndrome métabolique. Il est considéré comme un risque avéré. Il se caractérise, selon l’Inserm, par une augmentation du tour de taille et au moins deux autres troubles : l’hypertension artérielle, les anomalies de la glycémie, trop de triglycérides et/ou pas assez de « bon » cholestérol (HDL).
-    Les maladies cardio-vasculaires. Le risque d’une maladie coronarienne (type infarctus du myocarde) en lien avec le travail de nuit est considéré comme probable selon l’Anses. Celui d’un accident vasculaire cérébral (AVC) est jugé possible.
-    Le cancer. « Dès 2007, le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) a classé le travail de nuit comme cancérogène probable, remarque Aurélie Niaudet. De nombreuses études ont par ailleurs été menées sur le cancer du sein, de la prostate, de l'ovaire, du pancréas ou les cancers colorectaux qui confirment cette probabilité. » Une étude menée en 2018 par l’Inserm sur le cancer du sein fait, elle, un lien direct. Le travail de nuit augmenterait de 26 % le risque de cancer du sein chez les femmes non ménopausées. En 2023, une infirmière française qui avait travaillé de nuit pendant 28 ans a d’ailleurs obtenu la reconnaissance de son cancer du sein comme maladie professionnelle.
-    Les troubles psychiques. Risque probable selon l’Anses, la dégradation de la santé mentale est régulièrement évoquée par les travailleurs de nuit. « Ils sont davantage sujets à l’anxiété, à l’irritabilité et aux troubles de l’humeur, indique le Dr Sylvie Royant-Parola, psychiatre. Plusieurs études récentes font aussi un lien entre travail de nuit et risque accru de dépression. »
-    Les accidents du travail. « Le travail de l’Anses montre que la fréquence et la gravité des accidents survenant lors du travail de nuit sont généralement augmentées, souligne Aurélie Niaudet. Cette hausse des accidents est la conséquence d’une baisse de vigilance en lien avec la somnolence et le manque de sommeil. »

Y a-t-il un effet du travail de nuit sur la vie sociale et familiale ?

« Il existe une discordance temporelle entre le rythme du travailleur de nuit et le rythme de l’ensemble de la société, indique Aurélie Niaudet, experte scientifique au sein de l’Anses. De ce fait, il est plus difficile pour cette population d’accéder aux loisirs et aux activités sociales, culturelles, associatives et/ou sportives en général. »

Lorsqu’on les interroge, certains travailleurs de nuit témoignent aussi d’une diminution de la qualité des liens intrafamiliaux. « Il y a des impacts sur la vie familiale, notamment sur le couple avec une limitation des temps de partage, ce qui génère une altération des relations conjugales de la vie sexuelle », poursuit l’experte.

Comment prévenir les risques pour la santé ?

« Le plus important est de respecter ses besoins en trouvant le timing dans lequel on se sent le mieux, indique le Dr Sylvie Royant-Parola. Un épisode de sommeil d’au moins quatre heures est néanmoins nécessaire durant la matinée, qui peut être associé à une sieste en fin d’après-midi. On observe par ailleurs que certaines personnes ne vont pas se coucher tout de suite en rentrant car un temps de détente leur est nécessaire, surtout lorsque l’emploi occupé est intense sur le plan émotionnel (dans le secteur de la santé par exemple). »

L’objectif est de préserver son sommeil de jour en s’endormant dans un environnement propice. « Il faut absolument l’obscurité et le silence, précise l’experte, car s’il est relativement facile de s’endormir, il est extrêmement difficile de se rendormir en journée lorsque l’on est réveillé. » Des techniques de relaxation et/ou de cohérence cardiaque peuvent toutefois être utilisées afin de mieux maîtriser sa respiration de sorte à prolonger son sommeil.

Dernier conseil : pratiquer une activité physique régulière, car c’est à la fois une manière d’éliminer les calories accumulées du fait du travail de nuit, de réguler plus aisément son activité cardiaque et d’améliorer la qualité de son sommeil.

Quel est le profil des travailleurs de nuit en France ?

Selon la Dares, le travail de nuit concerne davantage les hommes (15,1 %) que les femmes (7 %). « Les secteurs les plus représentés sont le transport et l’entreposage, la fabrication de denrées alimentaires, l'hébergement et la restauration et bien évidemment le monde de l'hôpital et de la santé publique, ainsi que le secteur de la sécurité (police, armée) », note Aurélie Niaudet, experte scientifique auprès de l’Anses.

Par ailleurs, les travailleurs sont plus nombreux dans la fonction publique, en particulier dans les hôpitaux publics (24,3 %), que dans le secteur privé (10,4 %).

Quelles sont les obligations de l’employeur vis-à-vis des travailleurs de nuit ?

Le recours au travail de nuit doit rester exceptionnel. L’employeur est par ailleurs tenu d’évaluer les risques liés aux postes concernés, afin de mettre en œuvre des mesures de prévention. « Les recommandations sont notamment de raccourcir le plus possible les postes de nuit et/ou d’ajuster leur longueur en fonction de la pénibilité des tâches, note Aurélie Niaudet, membre de l’Anses. Il s’agit aussi de favoriser les collectifs de travail, afin de limiter au maximum l’isolement des travailleurs de nuit. »

La loi indique par ailleurs qu’un travailleur n’est affecté à un poste de nuit que s'il a fait l'objet d'un examen préalable par le médecin du travail. Il requiert par la suite une surveillance médicale renforcée (tous les six mois).

Chaque salarié bénéficie en outre d'un repos quotidien de 11 heures consécutives entre deux jours de travail, auquel s’ajoutent un repos compensateur obligatoire et, éventuellement, une majoration salariale.

(1)    Direction de l'Animation de la recherche, des Études et des Statistiques (Dares), « Le travail de nuit », données annuelles, 12 juin 2024.
(2)    Adjointe au chef de l’unité d’évaluation des risques liés aux agents physiques.
(3)    Agence nationale de sécurité sanitaire, de l'alimentation, de l'environnement et du travail.
(4)    Réseau de santé consacré à la prise en charge des troubles chroniques du sommeil.
(5)    Évaluation des risques sanitaires liés au travail de nuit, avis de l’Anses Rapport d’expertise collective, juin 2016.

Rédigé par

  • Émilie Gilmer

    Journaliste spécialisée sur les questions de santé, éducation et société.

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