Prévenir les risques auditifs : un enjeu méconnu et essentiel en entreprise

Publié le

Céline Chaudeau

Temps de lecture estimé 7 minute(s)

Prévenir les risques auditifs : un enjeu méconnu et essentiel en entreprise
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Contrairement à une idée reçue, les risques auditifs ne sont pas réservés aux employés du bâtiment. Chaque année, en novembre, l’Association nationale de l’audition cherche à sensibiliser tous les dirigeants à cette question à l’occasion de la Semaine de la santé auditive au travail. Une mobilisation qui porte ses fruits.

L’essentiel : 

  • Plus de 6 actifs sur 10 se disent gênés par le bruit au travail, y compris dans le secteur tertiaire.
  • La réglementation reconnaît un risque d’atteinte auditive au-delà de 80 décibels.
  • Même en dessous de ce seuil, il est utile d’intervenir.
  • Le bruit peut entraîner des risques psychosociaux et une baisse de productivité.
  • Intégrer la santé auditive devient alors un enjeu essentiel à l’échelle des ressources humaines et pour la responsabilité sociétale des entreprises (RSE).

Il faut entendre ce qu’elle dit sur le bruit. Chaque année, depuis près de 30 ans, l’Association nationale de l’audition continue de nous alerter. Selon son dernier Baromètre, plus de 6 actifs sur 10 (62 %) se disent gênés par le bruit sur leur lieu de travail. Sans surprise, ils sont 73 % dans le secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP). Mais ils sont aussi 55 % dans celui du commerce, 58 % dans les services et 62 % dans l’administration.

Quelles sont les obligations légales en matière de bruit au travail ?

« La réglementation reconnaît un risque d’atteinte auditive au-delà de 80 décibels enregistrés sur huit heures, rappelle Sébastien Leroy, porte-parole de l’Association nationale de l’audition (ANA) et de la Semaine de la santé auditive au travail. Au-delà, l’employeur est tenu à des actions préventives sur le lieu de travail comme agir en première intention sur tout ce qui émet du bruit pour voir comment le réduire. »

À partir de 85 décibels, des actions correctives sont exigibles et le port de protections auditives devient obligatoire. Comme le rappelle l’INRS, la question est encadrée par le Code du travail. « Les règles de prévention des risques pour la santé et la sécurité des travailleurs exposés au bruit sont déterminées d’une part par les articles R. 4213-5 à R. 4213-6 et d’autre part par les articles R. 4431-1 à R. 4437-4 du Code du travail. »

Est-ce suffisant ? Selon la coach de dirigeants, Catherine Tetart, ces obligations ne suffisent pas pour traiter en profondeur la réalité et la variété des troubles auditifs au travail. Atteinte d’une dégénérescence de l’ouïe, celle-ci a récemment révélé sa surdité dans un livre (1). Devenue conférencière, elle milite aujourd’hui pour une meilleure prise en charge des troubles auditifs en entreprise. « La santé auditive des salariés est déjà fragilisée parce qu’ils sont exposés à de plus en plus de bruit. Je suis aussi surprise par le nombre croissant de salariés atteints d’acouphènes (2). Sans parler du déclin auditif lié à l’âge ou de problèmes de surdité qui sont encore plus tabous. »

Quels équipements et mesures de protection auditive sont recommandés ?

Que peut faire l’entreprise ? C’est tout l’enjeu de la Semaine de la santé auditive au travail, organisée en France début novembre. « Chaque année, nous constatons de fortes disparités dans l’approche des entreprises, observe Sébastien Leroy. Certaines vont juste donner des bouchons d’oreille en mousse alors que d’autres iront plus loin. Idéalement, un employeur, notamment dans le tertiaire, devrait penser les espaces en fonction de l’activité et pas l’inverse. On peut faire intervenir des acousticiens qui sont spécialisés dans la circulation du bruit ou l’isolation phonique. Il existe beaucoup de normes de l’Afnor, notamment concernant les open-space, encore trop méconnues. »

Pour rappel, l’Association nationale de l’audition a été fondée en 1996 suite à des alertes de médecins ORL. « Ils ont été témoins, en consultations, d’une dégradation générale de l’audition, rappelle Sébastien Leroy. Ils ont pointé l’exposition à de la musique forte. Mais ils ont vite étendu leurs alertes au monde du travail. » Parmi les mesures de protection recommandées figurent des espaces de calme sonore, la configuration de petits bureaux de repli pour une ou deux personnes, l’affichage des niveaux sonores ou simplement la gestion de certains comportements.

Cette année encore, l’association met un kit de prévention à disposition des entreprises et propose différents accompagnements et sensibilisations. En open space par exemple, une discussion un peu vive peut vite dépasser les 70-80 décibels et perturber une équipe. « Au bureau ou en réunion, un volume sonore, perçu comme dynamique, peut aussi être épuisant et incompréhensible par certains, abonde Catherine Tetart. Il peut être utile de revoir certaines pratiques. On peut aussi s’appuyer sur des logiciels. Il y a par exemple des applications que l’on peut installer et activer sur son téléphone pour que des collaborateurs avec des troubles auditifs puissent mieux suivre certaines conversations. »

Comment le bruit réduit-il la productivité et l’efficacité des équipes ?

Si certaines surdités peuvent être reconnues comme maladies professionnelles, l’INRS rappelle que « le bruit est également cause de gêne, de fatigue cognitive, de stress ». Et il n’affecte pas seulement la santé. En empêchant de se concentrer, il nuit également à la qualité du travail et peut même être à l’origine d’accidents. Le Haut Conseil de la santé publique, de son côté, pointe des effets physiopathologiques (perturbations du sommeil, effets sur les systèmes cardiovasculaire et endocrinien, effets psychologiques) ainsi que des risques psychosociaux (gêne, dégradation des performances cognitives et de la qualité de vie).

Catherine Tetart confirme. « Avant d’accepter d’être appareillée, j’ai vécu, pendant plusieurs années, dans un brouillard auditif. Cela génère de la fatigue, des troubles de la concentration mais aussi des soucis d’estime de soi. » Selon la plateforme Preventica, le coût social du bruit au travail estimé s’élèverait à 21 milliards d’euros chaque année. « Dans un service de 20 personnes, le bruit pourrait générer 30 minutes de perte de productivité par individu par jour, ajoute Sébastien Leroy de l’Association nationale de l’audition. Pour un dirigeant, l’absence de prise en charge des troubles auditifs génère des coûts cachés. S’intéresser à cette question et proposer des aménagements acoustiques sont des investissements qui profitent à tous. »

Comment intégrer la prévention auditive dans une stratégie RSE ?

Selon le dernier baromètre de l’ANA, 73 % des actifs occupés subissent au moins une répercussion sur leur santé en raison du bruit, et 49 % une répercussion auditive. Selon le Baromètre Acouphènes 2024, 23 millions de Français de plus de 15 ans font ou ont fait l’expérience d’acouphènes. Et la première cause invoquée, à 58 %, serait l’exposition à des bruits sonores trop élevés dans son environnement professionnel.

« Le bruit reste un risque invisible, encore trop peu pris en compte par les ressources humaines et dans les politiques de santé au travail, déplore Sébastien Leroy. La médecine du travail ne voit pas cette question comme prioritaire dans le tertiaire. On va tester votre vue mais on ne va pas forcément proposer un audiogramme. Mais cela peut changer en donnant les moyens à la médecine du travail. » Campagnes de sensibilisation, dépistages auditifs, webinaires… le site Prévention Santé Auditive, une initiative de l’Association nationale de l’audition, propose des outils pour sensibiliser les dirigeants et leurs salariés aux risques auditifs.

La question, en effet, mériterait sa place dans une stratégie RSE (Responsabilité sociétale des entreprises). « Comme souvent, on est dans le curatif plus que dans le préventif, résume Catherine Tetart. L’enjeu est de s’emparer de cette question pour le bien-être de tous. Mais c’est aussi une question d’inclusion face à des handicaps invisibles et encore tabous. Il faut créer un environnement suffisamment bienveillant pour que les salariés, aussi, osent aborder la question. » 

L’entreprise aura entendu quand il sera question de santé auditive, aussi, autour de la machine à café...

(1) Dialogue de sourdes, de Catherine Tetart, ed. Du Panthéon

(2) Les acouphènes sont des sensations auditives (comme des sifflements, des grésillements ou des bourdonnements) qui ne sont pas émises par une source extérieure.

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