Prévenir le suicide des chefs d'entreprise

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Émilie Gilmer

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Prévenir le suicide des chefs d'entreprise
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Quand les difficultés s’accumulent, le moral des chefs d’entreprise est mis à rude épreuve. Face à la souffrance psychique des dirigeants, des dispositifs existent qui visent à repérer et éviter le geste suicidaire.

En France, le phénomène des suicides liés au travail reste peu documenté, si ce n’est pour certaines professions. C’est le cas des exploitants agricoles, chez lesquels on dénombre un suicide tous les deux jours. « Néanmoins, malgré l’absence de chiffres et même si le suicide n’a pas une cause unique, on sait que les chefs d’entreprise constituent une population exposée aux idées suicidaires, notamment les dirigeants de PME-PMI, car ils cumulent plusieurs facteurs de risque », indique Jean-Luc Douillard, psychologue clinicien et cofondateur du dispositif Apesa (Aide psychologique aux entrepreneurs en souffrance aigüe).

Les dirigeants investissent en effet beaucoup de leur temps – ils travaillent en moyenne 52 heures par semaine contre 37 heures pour les salariés – parfois leur patrimoine financier et sont multitâches. « Ils gèrent à la fois le personnel, la comptabilité, les investissements, etc. La charge de ces responsabilités occasionne une pression quotidienne et un stress constant », précise l’expert.

Quelles sont les situations critiques où le risque suicidaire augmente ?

« La santé du dirigeant est directement liée à la santé de son entreprise », poursuit Jean-Luc Douillard, psychologue clinicien et cofondateur du dispositif Apesa. Autrement dit, lorsque des difficultés apparaissent et/ou s’accumulent – un client important qui part à la concurrence, un conflit avec un salarié, la perspective d’un redressement judiciaire, etc. – la charge psychologique s’amplifie et la capacité du dirigeant à faire face est fragilisée.

S’ajoutent parfois des problèmes personnels (un divorce, un deuil, etc.) qui alourdissent encore la situation. « Les difficultés dans la sphère privée peuvent envahir largement la sphère professionnelle et impacter les capacités de travail. De même que les problèmes au travail impactent la vie personnelle… », remarque Fabrice Jollant, psychiatre et auteur de Le suicide : comprendre pour aider l’individu vulnérable,  (éd. Odile Jacob).

« Il faut comprendre que la crise suicidaire est l’aboutissement d’un processus, explique Jean-Luc Douillard. Au départ, l’individu cherche des solutions pour résister à l’angoisse générée par la situation. Mais quand la situation dure et que les solutions s'épuisent, sa capacité de penser se réduit. Apparaît alors un état de déprime qui peut conduire, s’il n’est pas pris en charge, à un passage à l’acte. » 

« Au-delà des événements de vie, rappelons que l’un des principaux facteurs de risque suicidaire est la dépression  », souligne Fabrice Jollant. Près de 70 % des personnes qui décèdent par suicide souffraient en effet d’une dépression, bien souvent non diagnostiquée ou non traitée. « Les problèmes d’alcool constituent aussi un facteur de risque majeur, note l’expert. Car ils alimentent les problèmes de santé mentale et facilitent les passages à l’acte. »

Quels sont les signaux à ne pas négliger ?

L’apparition ou la persistance de troubles du sommeil font partie des signes importants d’épuisement psychique et physique à prendre en compte. De même, l’augmentation de la consommation d’anxiolytiques ou d’alcool, les ruminations, l’impression de plus trouver de solutions sont des indices non négligeables. Les troubles de l'humeur indiquent aussi un mal-être. Le fait, par exemple, d’être sans arrêt agacé par son entourage. Le sentiment de solitude et la déprime du dimanche soir sont aussi des indicateurs à prendre en compte lorsqu’ils durent et montent en intensité. C’est le signe que le stress devient chronique, ce qui peut contribuer à l’apparition d’idées suicidaires.

« En l’absence de service de santé au travail dédié aux chefs d'entreprise, les dirigeants ont tendance à s’enfermer dans un déni, remarque Jean-Luc Douillard. Au moment où ils devraient prendre de la distance, ils ont tendance à travailler encore davantage et à négliger toujours plus les week-ends, les moments en famille, le sport, les rencontres avec les amis, c’est-à-dire tout ce qui peut protéger des idées suicidaires. » Les personnes qui souffrent beaucoup psychologiquement n’ayant plus la capacité de prendre des décisions pour elles-mêmes, un cercle vicieux se met alors en place où le suicide peut finir par apparaître comme la seule issue possible pour arrêter de souffrir.

Comment agir pour stopper le risque suicidaire ?

« L’urgence est de consulter, soit son médecin généraliste, soit un psychiatre, soit un psychologue, soit d’appeler le 3114, le numéro national de prévention du suicide, afin de ne pas rester seul avec ses idées suicidaires », note Fabrice Jollant. Car imaginer que le problème va se régler seul est un leurre. Certains individus ressentent une certaine honte car ils considèrent qu’avoir des idées suicidaires est un signe de faiblesse. Cela est d’autant plus vrai chez les chefs d’entreprise qui ont l’habitude de régler seuls les problèmes qui se présentent. « Il faut alors revoir sa façon de penser et se dire que, dans une situation comme celle-là, être fort, c’est demander de l’aide », remarque le psychiatre.

Même si, tous les experts s’accordent à le dire : lorsqu’on est seul et que l’on souffre, cette démarche est difficile à réaliser.

Côté entourage, quels réflexes adopter ? 

La conduite à tenir est d’oser dire à la personne que l’on voit en souffrance l’inquiétude que l’on ressent pour elle. Il s’agit ensuite de l’orienter vers un professionnel de santé mentale. C’est d’ailleurs la philosophie mise en œuvre, depuis 2013, par le dispositif Apesa (Aide psychologique aux entrepreneurs en souffrance aiguë). Initié au sein du tribunal de commerce de Saintes, il se déploie aujourd’hui dans 98 tribunaux en France. «

L’idée est de former des professionnels du monde économique qui côtoient les dirigeants d’entreprise au repérage de la crise suicidaire », explique Jean-Luc Douillard.

Ces bénévoles sont appelés des "sentinelles". Lorsqu’elles repèrent un chef d’entreprise en détresse, elles sont en capacité de poser des mots sur sa souffrance, d’évaluer le risque suicidaire et de lui proposer un soutien psychologique en passant le relais à un réseau d’experts. « Il faut obtenir l’accord du dirigeant, c’est le rôle essentiel de la sentinelle : le convaincre de la nécessité de se faire aider, précise Jean-Luc Douillard. La sentinelle envoie ensuite une "fiche alerte" auprès de notre coordination nationale et l’un des douze psychologues du dispositif rappelle le dirigeant dans les 20 minutes qui suivent pour un premier échange. »

Tout ce protocole est complètement confidentiel, les seules personnes qui connaissent finalement l’identité du dirigeant sont la sentinelle qui déclenche l’alerte et le psychologue.
Le chef d’entreprise est ensuite orienté vers un psychologue conventionné, proche de son lieu d’habitation.

Cinq consultations lui sont alors proposées, financées par le réseau, afin de stopper ce processus de crise suicidaire. « Dans tous les cas, c’est le psychologue qui prend l’initiative de l’appel. Cette prise d’initiative est un des éléments essentiels de notre démarche de soins psychiques », note le psychologue.

Qui peut se former et devenir "sentinelle" au sein du réseau Apesa ?

Le dispositif concerne tous les professionnels présents au sein des tribunaux de commerce : les greffiers, les juges, les mandataires judiciaires, les avocats et tous les collaborateurs de cette justice commerciale qui traitent le redressement ou la liquidation judiciaire des entreprises.

Mais le dispositif s’étend également aujourd’hui à l’entourage des chefs d’entreprise au sens large : les comptables, experts-comptables, commissaires aux comptes, conseillers des chambres de commerce et d'industrie ou des chambres des métiers et de l’artisanat, conseillers bancaires, experts de l'Urssaf, etc. «

Nous comptons aujourd’hui près de 6 000 sentinelles, précise Jean-Luc Douillard. L’idée est de considérer que l’entourage de proximité est le mieux placé pour repérer un individu en souffrance et/ou un changement soudain de comportement. Car quiconque décèle une souffrance chez un chef d’entreprise peut être un lanceur d’alerte et sauver une vie. »

Rédigé par

  • Émilie Gilmer

    Journaliste spécialisée sur les questions de santé, éducation et société.

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