Quelles solutions pour un meilleur accès aux soins ?
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Avez-vous déjà reporté un rendez-vous médical ou un examen en raison du manque de médecins ? Si oui, vous faites partie de la majorité des Français. Selon une étude publiée en juin 2024 (1), 67 % de la population a été contrainte de reporter des soins ou d’y renoncer.
Les raisons sont multiples, mais le manque de médecins arrive en tête des réponses. Plus de la moitié des personnes interrogées considèrent que le temps d’attente avant une consultation chez un spécialiste est trop long. En plus de la difficulté à obtenir un rendez-vous, la distance par rapport au domicile est aussi jugée trop importante par plus d’un tiers des sondés.
D’après l’étude, certaines personnes sont plus susceptibles de renoncer à des soins médicaux : les 18-24 ans, les personnes vivant en milieu rural et celles appartenant aux classes sociales les moins favorisées.
Ce sondage a été réalisé dans le cadre des Assises nationales de l’accès aux soins en 2024. Trois médecins, présents lors de cette journée d’échanges, nous font part de leurs préconisations.
Le renoncement aux soins entraîne des complications
Martial Jardel est le cofondateur de l’association Médecins Solidaires.
D’après le sondage, le report de soins n’est pas sans risque : 16 % des personnes ont vu leurs symptômes s’aggraver. Les répercussions sont encore plus importantes chez les personnes atteintes d’une maladie chronique : 41 % ont expérimenté une augmentation des symptômes.
Une réalité observée par Martial Jardel, médecin généraliste. « Le diabète et l’hypertension, entre autres, sont des pathologies qui ne modifient normalement pas l’espérance de vie lorsqu’elles sont détectées à temps, parce qu’on les traite bien. Mais, aujourd’hui, on voit arriver dans nos centres de santé des personnes avec des pathologies non traitées. Ce sont des gens qui s’exposent peut-être à des complications mortelles sur le long terme. »
« Des cancers ont été dépistés chez des personnes qui n’avaient pas consulté depuis longtemps pour cause de manque d’accès aux soins », signale-t-il.
« Demander peu à beaucoup de médecins »
Pour pallier cette pénurie de soins, la solution pourrait être de solliciter un grand nombre de médecins, mais pour une courte durée. Depuis 2022, l’association Médecins solidaires a ouvert 5 centres de santé dans des zones sous-dotées. D’abord né en Creuse, le projet s’est déployé dans le Cher, dans la Nièvre et en Nouvelle-Aquitaine.
Le collectif a la particularité de réunir des centaines de médecins : chacun s’engage à venir exercer dans un centre pendant une semaine. Cela permet de lutter contre la désertification médicale, sans imposer trop de contraintes aux praticiens. Pour l’instant, 450 personnes ont été recrutées. L’association a pour ambition d’ouvrir 21 centres de santé sur le territoire à la fin de l’année 2026.
« C’est très ambitieux et, en même temps, si 10 % des médecins adhéraient au projet, cela représenterait 8 000 personnes. On pourrait ouvrir 150 centres en France (c’est-à-dire 1,5 par département) », expose Martial Jardel.
Réguler le conventionnement des médecins
Laure Artru est vice-présidente de l’association de citoyens contre les déserts médicaux.
« La santé dépend de votre code postal. C’est très inégalitaire », dénonce la rhumatologue qui exerce dans la Sarthe, un territoire sous-doté. L’association, portée par Laure Artru, appelle donc à réguler le lieu d’exercice des médecins, via un conventionnement sélectif.
Cela signifierait que les médecins ne pourraient plus s’installer dans des zones à forte densité médicale, à moins de remplacer quelqu’un à la suite d’un départ. Ainsi, il y aurait une répartition plus égalitaire des généralistes et des spécialistes sur le territoire. Cette mesure concerne déjà les infirmiers, les kinésithérapeutes et les dentistes.
Travailler temporairement dans des déserts médicaux
L’association défend également l’obligation pour les jeunes médecins de travailler pendant au moins deux ans en zone sous-dotée. « Le code de la Sécurité sociale dit que les médecins peuvent exercer où ils souhaitent, mais dans l’intérêt des patients (2). Sauf qu’aujourd’hui, on oublie les patients. »
Le médecin envisage cette proposition comme une nécessité. « Quand on choisit un métier de soin, il est inhérent que nous sommes au service de la population. Et qui dit service dit contrainte. En tant que médecin, je dois participer à l’effort collectif concernant la santé des Français. »
Des difficultés à consulter des spécialistes
D’après l’étude sur l’accès aux soins, les délais d’attente avant une consultation chez un spécialiste sont particulièrement longs. En moyenne, il faut attendre plus de 2 mois pour un rendez-vous chez un ORL ou un ophtalmologue et près de 3 mois pour un dermatologue.
Afin de limiter ces délais, Laure Artru souhaite lancer un projet qui permettrait aux spécialistes d’exercer dans un désert médical de temps en temps. « S’ils venaient dans les maisons de santé, ne serait-ce qu’une journée par mois, cela apporterait de l’aide aux jeunes généralistes en formation dans les territoires. »
Plus de coopération entre professionnels de santé
Patrice Diot a été doyen de la faculté de médecine de Tours.
Patrice Diot (3) appelle les médecins à mieux comprendre le rôle des différents professionnels de santé. « Il faudrait mettre en place davantage de coopération au sein du système de santé. Les médecins connaissent souvent très mal ce que font les kinésithérapeutes, les orthophonistes, les orthoptistes, les psychomotriciens… »
Selon lui, ce changement doit avoir lieu dès les études de médecine, avec plus d’enseignements partagés. Il envisage notamment la création d’une licence avec 3 années qui seraient communes à l’ensemble des formations en santé. Cette licence pourrait être suivie de masters spécialisés (par exemple, vers la médecine, la pharmacie, ou encore la maïeutique).
Déléguer des tâches
Une meilleure connaissance du rôle de chacun permettrait de rappeler que certains soins peuvent être délégués. Ainsi, les infirmiers de pratique avancée (IPA) peuvent aider à améliorer l’offre de soins via la prescription d’examens ou le renouvellement d’ordonnances.
« Il faut permettre aux patients d’entrer dans le système de soins via d’autres professionnels. Je pense, par exemple, à la possibilité qu’ont les pharmaciens de prescrire des antibiotiques dans les cas de cystites. Le médecin a vocation à être au cœur du dispositif, mais pas forcément la porte d’entrée. »
Privilégier la télémédecine dans certains cas
La télémédecine compense parfois le manque de médecins dans les zones rurales. « Je suis pneumologue et je vois des personnes traverser la région pour venir me consulter au CHU. Alors que la décision que j’ai à prendre est quelquefois fondée sur des mesures de souffle qui pourraient parfaitement être faites au domicile du patient, par une personne formée, mais pas forcément médecin.
Cela ne veut pas dire que le contact entre le patient et le médecin n’a pas d’intérêt. Mais il faut être capable de s’appuyer sur la télémédecine pour aider les personnes qui ont des difficultés à se déplacer », nuance-t-il.
(1) L’étude a été réalisée par l’institut Quorum. Elle a été commanditée par Le Journal des Départements, Le Département de Loir-et-Cher, la Communauté d’Agglomération Territoires Vendômois et Sud Radio. Dans le cadre du sondage, 1 000 personnes ont été interrogées du 2 au 7 mai 2024, selon la méthode des quotas.
(2) Selon l’article L162-2 du code de la Sécurité sociale.
(3) Patrice Diot était le doyen de la faculté de médecine de Tours de 2014 à 2024.
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