Allergie à la pénicilline : attention aux idées reçues
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C’est une fausse croyance qui peut avoir de lourdes conséquences. Près d'un Français sur dix se dit allergique à la pénicilline, sans que cela ait été confirmé par un bilan médical spécifique. Or, dans une grande majorité des cas, ce constat est erroné.
« Les études montrent que moins d’1 % de la population est réellement allergique à la pénicilline, indique le Dr Luc Colas, allergologue et immunologiste au CHU de Nantes. Beaucoup de gens confondent en effet allergie et réaction. Ce mauvais "étiquetage" doit être retiré, car son impact est important, aussi bien au niveau individuel que collectif. »
Découverte en 1928, la pénicilline est un antibiotique appartenant à la grande famille des bêtalactamines (1). « Ce sont les molécules les plus prescrites pour combattre les bactéries, explique le Dr Colas. Elles permettent de traiter de nombreuses infections (angine, otite, bronchite…). Elles sont bien connues, efficaces, peu toxiques et pratiques. Les doses sont extrêmement adaptables et leur spectre d’action est large. »
Des effets secondaires et des réactions souvent sans gravité
Comme tout médicament, la pénicilline peut néanmoins avoir des effets indésirables. Les plus courants sont les troubles digestifs (diarrhée, nausées, perte d’appétit…), les maux de tête, les vertiges ou les mycoses. « Il s’agit là d’une réaction d’intolérance de l’organisme, certes gênante, mais sans risque, insiste Luc Colas. Ce n’est pas une manifestation allergique. »
Il peut aussi arriver qu’une éruption cutanée survienne à la suite de la prise de pénicilline. « Ce qu’on observe le plus souvent (en général dans les 4 à 15 jours après le début du traitement), ce sont des plaques ou des boutons : la peau devient rouge, elle est un petit peu en relief et elle gratte, décrit le spécialiste. Ce n’est pas grave mais cela peut être anxiogène pour le patient. Cette réaction n’est pas forcément une allergie. Elle peut être liée à un mécanisme de défense du corps contre l’infection qui n’a rien à voir avec l’antibiotique lui-même. Chez les enfants notamment, ces manifestations bénignes ne touchant que la peau ne sont quasiment jamais d’ordre allergique. »
Des antibiotiques alternatifs moins efficaces et plus coûteux
Or, il est fréquent que, face à ce genre de symptômes, la pénicilline soit perçue comme dangereuse et définitivement exclue des traitements potentiels. Ce rejet – qui ne repose que sur une suspicion d’allergie – est loin d’être anodin pour le patient.
« Certes, il existe des antibiotiques alternatifs à la pénicilline, mais ils ne sont pas aussi efficaces, prévient le Dr Colas. Ils rallongent les temps de traitement et exposent à davantage de risques d’effets secondaires. Cette supposée allergie à la pénicilline peut aussi retarder la prescription : le médecin va attendre de voir si l’infection passe toute seule afin d’éviter de donner un antibiotique moins adapté. »
Bannir la pénicilline a priori a aussi des effets à plus large échelle. « Même s’ils sont remboursés, les antibiotiques de deuxième intention coûtent plus cher, poursuit l’expert. Ils nécessitent également de rallonger les durées d’hospitalisation. Tout cela pèse sur notre système de santé. »
Enfin, l’utilisation d’autres classes d’antibiotiques augmente le risque de résistance bactérienne. « L'avantage de la pénicilline, c’est qu’elle tue vite les bactéries. Celles-ci ont donc peu le temps de créer des mécanismes de défense, souligne le Dr Luc Colas. Avec d’autres antibiotiques, l’action n’est pas la même et le risque de résistance est accru. Or, on sait que si des germes résistants prolifèrent dans l’environnement (notamment dans les établissements de soins), les patients font face à un danger supplémentaire de contracter des infections. »
Une définition précise de l’allergie
Pour lutter contre les effets néfastes de ces surdiagnostics, la pédagogie joue un rôle essentiel. « Cela passe par une éducation à la santé et c’est à nous, soignants, de bien expliquer les choses pour rassurer les patients, fait remarquer le Dr Colas, allergologue et immunologiste au CHU de Nantes. Il convient déjà de rappeler que, pour parler d’allergie, il faut deux éléments. D’une part, mettre en évidence une mémoire contre l’allergène (ici la pénicilline), ce qui suppose d’y avoir déjà été exposé par le passé. Et d’autre part, une reproductibilité, c’est-à-dire qu’à chaque contact avec l’élément déclencheur, les mêmes symptômes apparaissent. »
Ainsi, si vous pensez être allergique à la pénicilline parce que vous avez été incommodé pendant un traitement mais que vous en avez repris depuis sans qu’il ne se passe rien, inutile de vous inquiéter. Vous n’êtes pas allergique (pensez d’ailleurs à le signaler à votre médecin qui pourra supprimer cette mention de votre dossier). À noter également que les allergies médicamenteuses ne peuvent pas être héréditaires.
Une consultation d’allergologie pour évaluer le risque
Toutefois, si vous êtes confronté à certaines manifestations, que ce soit dès la prise du médicament (telles que de l'urticaire, des vomissements importants, des difficultés à respirer, un malaise ou une perte de connaissance) ou quelques heures ou jours après (sous la forme de réactions cutanées notamment), stoppez le traitement et consultez votre médecin. Il vous orientera vers un allergologue.
« Celui-ci procédera à un interrogatoire précis (nature et évolution des symptômes, délai de survenue…), détaille le Dr Luc Colas. Les instances européennes et françaises d'allergologie ont mis au point une échelle permettant d’évaluer le risque de réaction lorsque le patient reprend la molécule. Si celui-ci est faible, la pénicilline pourra en général être réintroduite d’emblée. En cas de risque plus important, l’allergologue s’aidera d’un test cutané pour évaluer la mémoire vis-à-vis de la pénicilline et de ses cousins. »
Un test cutané pour rechercher une sensibilisation
Ce test consiste à examiner la réaction de la peau au contact d’une toute petite quantité d’allergène pour savoir si la personne présente une mémoire (on parle de sensibilisation). Le diagnostic d’allergie à la pénicilline est retenu à deux conditions : un test positif et des symptômes compatibles avec une allergie immédiate ou retardée. Si tel est le cas, la pénicilline est alors contre-indiquée à vie.
« Souvent, le test cutané sert aussi à évaluer la tolérance du patient aux cousins de la pénicilline (ceux qui font partie de la famille des bêtalactamines), précise le spécialiste. Il s’avère que, dans plus de 99,9 % des cas, ces tests-là sont négatifs. Ces molécules, qui ont à peu près les mêmes caractéristiques que la pénicilline, peuvent donc être prescrites sans problème. » Des tests oraux (prise du médicament sous surveillance) sont aussi susceptibles d’être réalisés pour compléter le bilan.
Une fois le diagnostic posé, une carte est remise au patient : celle-ci indique les molécules autorisées et celles proscrites. « J’encourage les patients à scanner cette carte et à la mettre dans leur "espace santé" mais aussi à la faire enregistrer dans leur dossier par leur pharmacien, souligne l’allergologue. Ainsi, si jamais un médicament contenant de la pénicilline est malencontreusement prescrit, une alerte apparaîtra lors de la délivrance en officine. »
(1) Dans la famille des bêtalactamines, on trouve : les pénicillines, les céphalosporines, les carbapénèmes et les monobactames.
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