« Sharenting » : pourquoi partager des photos de ses enfants sur les réseaux sociaux est-il si risqué ?

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Paola Da Silva

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« Sharenting » : pourquoi partager des photos de ses enfants sur les réseaux sociaux est-il si risqué ?
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Partager sur les réseaux sociaux une photo de son enfant sur la plage ou profitant de ses vacances avec ses copains… Ce fait très répandu, nommé « sharenting », peut sembler anodin. Or, il fait en réalité courir de nombreux risques aux enfants exposés : on parle alors de cyberharcèlement, menaces pédocriminelles… Quelles sont les bonnes pratiques pour protéger son enfant de ces menaces ?

Ce sont des photos souvent innocentes, prises pendant un match de foot, lors d’un anniversaire ou pendant les vacances. Sur ces photos postées par la famille sur les réseaux sociaux, des enfants qui posent ou tout simplement jouent. Personne n’y voit de mal. Et pourtant. « De très nombreux parents postent des photos de leurs enfants sur les réseaux sociaux. Le plus souvent, ils utilisent leurs vrais noms et prénoms. Et parfois sur des comptes paramétrés en mode « public », et là, la menace augmente très fortement », explique Véronique Béchu, directrice de l'Observatoire de l'Association e-Enfance/3018

Ce phénomène porte un nom : le « sharenting », qui vient de la contraction des termes « to share » (partager) et « parenting » (par les parents). Un terme désormais connu et adopté par tous les professionnels de l’enfance. Mais quelles sont les menaces qui peuvent peser sur les enfants ainsi exposés ?

Harcèlement, sextorsion… 

Toutes les photos ou vidéos d’enfants et d’adolescents peuvent être récupérées à des fins malveillantes. Les risques encourus sont tout d’abord de contribuer à alimenter le phénomène de cyberharcèlement

« Un enfant harcelé à l’école l’est désormais également une fois chez lui, en ligne, par l’usage qu’il fait de son outil numérique. Une photo de lui peut par exemple être récupérée par d’autres, détournée puis partagée sans cesse », détaille Véronique Béchu. Une photo ou vidéo dénudée, en partie ou totalement, peut par ailleurs donner lieu à ce qu’on nomme de la sextorsion : un chantage contre argent ou faveurs sexuelles par lequel l'auteur menace la victime de publier ces contenus à son entourage, ou en ligne au plus grand nombre.

Le 3018, numéro dédié au cyberharcèlement : 

Le 3018 est le numéro dédié aux jeunes victimes et aux témoins de harcèlement et de violences numériques. Il est gratuit et anonyme, accessible 7 jours sur 7, de 9 heures à 23 heures par téléphone et par Tchat sur 3018.fr et via Messenger et WhatsApp. Le 3018 dispose d’une procédure de signalement accélérée pour obtenir en quelques heures la suppression de contenus ou comptes préjudiciables.
 

 … Mais aussi et surtout pédocriminalité

« Mais le risque le plus prégnant est celui de la pédocriminalité, appuie Véronique Béchu. Les pédocriminels sont sur tous les réseaux sociaux, sans exception, les messageries, les jeux en ligne… Ils vont là où sont les enfants. Et ils sont là où sont mises à disposition des images et des vidéos d’enfants. Ils récupèrent des photos anodines partagées par la famille et peuvent désormais les déshabiller grâce à des outils d’intelligence artificielle. Elles servent également à alimenter les forums sur lesquels les pédocriminels se retrouvent en ligne ».

Ces menaces concernent tous les enfants, de toutes les catégories sociales. En France, on estime que trois enfants par classe seraient actuellement victimes de faits d’inceste ou d’agressions sexuelles. Un chiffre qui double dès que l’enfant est visible en ligne ou connecté selon le Conseil de l’Europe. « Enfin, partager la vie de ses enfants ou petits-enfants en ligne revient à prendre le risque de donner des informations personnelles précises qui le concernent à des prédateurs sexuels. Où il vit, où il va à l’école, ce qu’il aime faire, où il fait du sport… Il devient alors une proie facile à repérer et à contacter ».

L’enfant a le droit à une vie privée

Outre ces risques très forts, réels et directs, partager des photos de ses enfants ou petits-enfants revient à nier leurs droits à une vie privée et à l’intimité. « En 2022, nous avons rédigé avec la Défenseure des droits, Claire Hédon, un rapport sur le droit à la vie privée des enfants. Nous avons été très clairs : quand les parents diffusent des photos sur les réseaux sociaux, ils en perdent le contrôle », appuie Eric Delemar, Défenseur des enfants1. Or, l’enfant dispose de droits sur son image et sa vie privée, exprimés dans la convention internationale des droits de l’enfant, ratifiée dès 1989. 

Plus récemment, la loi du 19 février 2024 visant à garantir le droit à l’image des enfants a été promulguée en France. Elle rappelle que c'est aux parents de protéger en commun le droit à l'image de leur enfant mineur, dans le respect du droit à sa vie privée. Si l'un des parents ne respecte pas le droit à l’image de l'enfant, l'autre parent peut saisir le juge aux affaires familiales dont dépend la résidence habituelle de l'enfant. Le juge peut interdire au parent de publier ou diffuser l’image de l’enfant sans l’accord de l’autre parent.

L’exemplarité des parents

En matière de publications d’images comme sur beaucoup d’autres sujets relatifs à l’enfance, c’est le comportement des parents qui devrait faire office de modèle. 

« Les parents devraient être exemplaires. En publiant de nombreuses photos de leur enfant, ils prennent le risque de le faire entrer dans la tyrannie de l’image « likez moi, dites-moi que j’existe » ! Ne prenons-nous pas ainsi le risque d’exacerber leur narcissisme ? », questionne Eric Delemar. 

Malheureusement, peu de formations aux usages du numérique sont dispensées auprès de toutes les générations. « Les parents doivent s’éduquer bien souvent seuls2 pour pouvoir faire preuve de pédagogie auprès des enfants. C’est un enjeu d’éducation et de démocratie. La plupart des parents sont bien entendu conscients que c’est l’intérêt supérieur de l’enfant qui prime, bien avant leur envie de se valoriser à travers eux, et même si pour les autres il n’y a pas d’intention de nuire. »

Quelles sont les bonnes pratiques à adopter en ligne ?

  • Toujours paramétrer ses comptes en mode privé sur les réseaux sociaux et dans l’idéal, ne rien y partager sur ses enfants.
  • Ne jamais montrer le visage d’un enfant sur une photo. L’application d’un « smiley » ne change rien car il peut être ôté via l’intelligence artificielle.
  • Parler de ces règles à ses proches en étant très direct et en interdisant le partage des photos. Ne pas hésiter à expliquer le risque de récupération par des pédocriminels.
  • S’il est en âge de donner son consentement, demander l’accord de l’enfant avant d’envoyer une photo à des proches (grands-parents par exemple).
  • Ne jamais publier de photo de l’enfant en maillot de bain.
  • Ne pas partager de photos d’enfants à des collègues ou à des parents d’élèves sur des messageries de type WhatsApp (on connaît rarement les mœurs de toutes les personnes du groupe).
  • Au sport ou à l’école, s’opposer par écrit au partage de photo.
  • Expliquer à ses enfants dès le primaire les risques de partager des photos de soi.

(1) Le Défenseur des droits est une autorité administrative indépendante inscrite dans la Constitution. Il est chargé de défendre les droits et libertés et notamment ceux de l'enfant consacrés par la loi ou un engagement international. 

(2) L’association E-Enfance/3018 propose des sessions de sensibilisation aux adultes, parents et professionnels.

Rédigé par

  • Paola Da Silva

    Journaliste généraliste spécialisée en santé et développement durable.

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