Comment mieux intégrer l’alimentation dans les politiques de santé publique ?
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Il faut bien se nourrir pour mieux prévenir les risques de santé. C’est en substance le principal message diffusé au cours de la table ronde organisée par le Cercle de Giverny (1) autour du thème « Comment mieux intégrer l’alimentation dans les politiques de santé publique ? ».
Les intervenants dressent tout d’abord le constat d’une précarité alimentaire croissante. « L’alimentation, ça commence par la possibilité de se nourrir », souligne Isabelle Aprile, présidente du Syndicat national de la restauration collective. Or, cette possibilité est aujourd’hui loin d’être garantie pour tous.
Selon l’Observatoire des vulnérabilités alimentaires (2), 37 % des Français se considèrent en insécurité alimentaire, un chiffre qui grimpe à 41 % chez les 18-24 ans. Ce qui traduit une réalité inquiétante : une part croissante de la population ne peut plus accéder à une alimentation suffisante, saine et équilibrée.
Les produits ultra-transformés sont nocifs pour la santé
Face à ces difficultés, les produits ultra-transformés – souvent bon marché – apparaissent comme une solution, mais ils sont hélas potentiellement nocifs pour la santé. Selon une récente étude citée par le CNRS, en France, environ 80 % des produits disponibles en supermarché sont des aliments dits « ultra-transformés ». « Ils se caractérisent par des processus de préparation industriels et l’ajout d’au moins un ingrédient de nature synthétique », rappelle le CNRS.
Surconsommés, ces produits représentent 30 % des apports énergétiques des Français (3). Et cette surconsommation a des conséquences directes sur la santé publique. Non seulement elle constitue un facteur de développement des maladies chroniques telles que les pathologies cardiovasculaires, le diabète et l’obésité (4), mais elle semble aussi associée à des troubles de la santé mentale.
Un coût économique colossal
À ces conséquences sanitaires s’ajoute un coût économique vertigineux. L’augmentation des pathologies liées à notre alimentation entraîne un coût de 125 milliards d’euros par an pour les finances publiques (5).
« Le droit à une alimentation saine est considéré comme une dépense, alors qu’il devrait être vu comme un investissement », alerte Isabelle Aprile. Un changement de regard indispensable pour espérer inverser la tendance.
Améliorer la prévention et l’éducation alimentaire
Changer les comportements alimentaires passe d’abord par la prévention. Thibault Deschamps, président du programme Vivons en Forme, insiste : « L’obésité est un peu la mère de tout ».
Avec son programme issu de l’initiative EPODE (Ensemble prévenons l’obésité des enfants), il œuvre auprès des collectivités pour sensibiliser les enfants, les parents et les acteurs éducatifs. Apprendre à reconnaître les fruits et légumes locaux, connaître les bonnes portions, développer l’éveil sensoriel : autant de compétences à acquérir dès le plus jeune âge. Mais l’information ne suffit pas.
« Il faut aller plus loin, en développant une "littératie alimentaire", c’est-à-dire une véritable capacité à comprendre et maîtriser les enjeux de l’alimentation, tout en intégrant la notion de plaisir, essentielle dans la culture française », explique Thibault Deschamps.
Agir collectivement pour une meilleure alimentation
L’amélioration de l’alimentation ne peut reposer sur un seul acteur. « Nous devons embarquer tout le monde », insiste Thibault Deschamps. Collectivités locales, entreprises, mutuelles : chacun a un rôle à jouer.
Émilie Banny, membre du comité exécutif d’Harmonie Mutuelle, donne quelques exemples des actions développées par la mutuelle en faveur de la sécurité alimentaire : soutien à la création de mutuelles alimentaires (6), incitation à changer ses habitudes. « En tant que mutuelle de santé, c’est notre rôle que d’aller chercher les acteurs économiques et les collectivités pour faire avancer les sujets liés à la santé alimentaire », souligne-t-elle. Ces initiatives telles que le soutien aux mutuelles alimentaires permettent d’agir concrètement sur le terrain, sans attendre une hypothétique réforme nationale.
« Sans doute faut-il partir des territoires pour prendre en compte les expériences vécues et leur permettre de contribuer à de véritables politiques publiques de santé », avance Émilie Banny.
La restauration collective, un modèle à consolider
S’il existe un levier structurant et déjà en place, c’est bien la restauration collective. En France, 10 millions de personnes en bénéficient chaque jour. « C’est un modèle spécifique, accessible du plus petit au plus grand âge, qui garantit une alimentation saine et équilibrée à moindre coût, en particulier grâce à des menus plus durables et une sensibilisation à la saisonnalité des produits, rappelle Isabelle Aprile. Cette évolution positive des "cantines" a nécessairement un impact sur la santé puisqu’elles représentent environ 50 % des repas pris hors domicile par les Français. »
Pourtant, ce secteur est mis sous pression. Les normes se multiplient, les budgets se resserrent et le modèle économique devient fragile. « Il faut considérer ce modèle comme un investissement, martèle Isabelle Aprile. Car au-delà des repas, la restauration collective est aussi un formidable vecteur de pédagogie et de transformation sociale à travers le mieux-manger. »
Vers une alimentation comme pilier de la santé publique
Faire de l’alimentation un vrai pilier des politiques de santé publique, c’est donc reconnaître son rôle central dans la prévention, la réduction des inégalités et la maîtrise des dépenses. C’est aussi favoriser les initiatives de terrain, soutenir les modèles existants et s’appuyer sur les synergies entre acteurs publics et privés.
(1) Le Cercle de Giverny est un laboratoire d’idées qui rassemble et accompagne les décideurs engagés pour des entreprises durables. Table ronde organisée en mars 2025.
(2) Observatoire créé par la Fondation Nestlé France (2023).
(3) Source : Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques.
(4) Près d’un adulte sur cinq en France souffre d’obésité (source : Ministère du Travail, de la santé, des solidarités et des familles).
(5) Source : rapport « Fracture alimentaire. Maux communs, remède collectif » de l’Institut Montaigne (octobre 2024).
(6) Souvent initiées par des groupes de citoyens ou des associations locales, les mutuelles alimentaires ont pour vocation l’achat groupé de denrées, généralement issues de l’agriculture locale et bio, pour permettre aux consommateurs d’acheter directement auprès des producteurs (circuit court).
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