Précarité alimentaire : quelles solutions face à une situation qui s’aggrave ?
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Derrière l’abondance et la variété des denrées sur les étals des marchés et autres supermarchés, se cache une réalité moins visible mais manifeste. Selon le baromètre Ipsos-Secours populaire de 2024, un Français sur trois est contraint « parfois ou régulièrement » de faire moins de trois repas par jour.
Une enquête de l’Observatoire des vulnérabilités alimentaires révélait en 2024 que 27 millions de personnes en France (soit 37 % de la population) se trouvaient dans une situation d’insécurité alimentaire. Parmi eux, on ne compte pas que des sans-abri mais aussi des étudiants, des familles monoparentales où le plus souvent le parent solo est une femme, des retraités ou encore des actifs notamment en CDI. Le travail n’est plus un filet de sécurité depuis longtemps.
« La précarité alimentaire, ou l’insécurité alimentaire, se constate lorsque la disponibilité d’aliments sûrs, variés et adéquats sur le plan nutritionnel, ou la possibilité d’acquérir des aliments appropriés par des moyens socialement acceptables, est limitée ou incertaine », indique Nicole Darmon, directrice de recherche honoraire à l’Inrae, présidente de l’association Action alimentation positive (ActAp). Autrement dit, c’est le fait de ne pas avoir accès à une alimentation choisie qui, qualitativement et quantitativement, permet de se maintenir en bonne santé.
Certains territoires sans offre alimentaire variée, saine et durable
Une alimentation favorable pour la santé doit contribuer de manière durable au bien-être physique, mental et social de chacun. « Elle correspond aux recommandations nutritionnelles telles que faire trois repas et manger cinq fruits et légumes par jour, limiter les aliments ultra-transformés… », observe Chantal Julia, professeure de nutrition à l’université Sorbonne-Paris Nord, cheffe de service de santé publique des hôpitaux Paris-Seine-Saint-Denis.
L’insécurité alimentaire est consécutive à la faiblesse et la stagnation des revenus, l’inflation des prix alimentaires, les logements trop chers qui laissent peu de marge pour se nourrir. « À cela, se rajoutent les conditions de vie : comment le foyer est équipé pour cuisiner ou stocker la nourriture, quels sont les moyens de transport à disposition pour se déplacer et faire ses courses… et un ensemble de facteurs, plus ou moins mesurables, qui vont de la charge mentale à l’accumulation des contraintes du quotidien », souligne Nicole Darmon.
Certains territoires sont dépourvus d’une offre alimentaire variée, saine et durable. « On est parfois face à des déserts alimentaires ruraux et urbains. Avoir une profusion de restaurants à proximité, si ce ne sont que des fast-foods, ne sera pas qualitatif », remarque Chantal Julia, qui rappelle que la malbouffe entraîne un risque d’obésité et que l’insécurité alimentaire peut conduire à la malnutrition et à des carences nutritionnelles.
Vers une Sécurité sociale de l’alimentation ?
La chercheuse honoraire de l’Inrae, Nicole Darmon, a participé en 2021 à l’élaboration du rapport Terra Nova qui portait sur l’étude d’une sécurité alimentaire durable. Après avoir observé ce qui se faisait sur le terrain, le soutien à la proposition d’une Sécurité sociale de l’alimentation s’est imposé, réflexion portée à l’origine par Ingénieurs sans frontière (ISF). « C’est un système universel. Chacun cotise selon ses moyens et reçoit en fonction de ses besoins ».
Chaque bénéficiaire dispose d’une somme mensuelle pour se nourrir. Cet argent est utilisable dans des lieux et pour des produits conventionnés. Le dispositif fonctionne sur le même principe que la Sécurité sociale de la santé, fondée après-guerre dans une France dévastée où l’accès aux soins pour tous était un enjeu national prioritaire. « Aujourd’hui, l’enjeu c’est l’alimentation, alors pourquoi ne pas déployer la même solidarité nationale pour proposer cette Sécurité sociale de l’alimentation ? », soutient aussi Florian Laboulais du Labo de l’ESS.
Des territoires se sont portés volontaire pour expérimenter la Sécurité sociale de l’alimentation. C’est le cas de Montpellier dans l’Hérault via la caisse alimentaire commune, lancée en 2023. Les participants au projet cotisent selon leurs moyens et reçoivent une allocation mensuelle de 100 € convertie en monnaie dématérialisée à utiliser dans des commerces conventionnés (marchés paysans, épiceries, supermarchés coopératifs…).
Le budget consacré aux fruits et légumes souffre toujours des crises
La crise sanitaire du Covid 19, la récession économique durable et les instabilités climatiques ont aggravé la situation. Les demandes auprès de l’aide alimentaire ont explosé ces dernières années. Le poste alimentation est l’un de ceux que l’on sacrifie plus facilement quand les ressources financières sont faibles. « Les foyers voient souvent le budget alimentaire comme flexible par rapport à d’autres plus contraints comme le logement, la consommation d’énergie… », enchaîne Chantal Julia.
D’autres pratiques se mettent alors en place : privilégier les premiers prix, se restreindre en quantité… Un rapport de 2025 du Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Credoc) sur les Précarité(s) et arbitrages alimentaires indique que deux personnes sur cinq ont recours aux offres promotionnelles et aux prix baissés pour date limite de consommation courte. Environ une personne sur deux en situation d’insuffisance alimentaire réduit sa consommation ou se tourne vers des aliments moins appréciés mais moins chers. 19 % empruntent de la nourriture à leurs proches.
« Avec un euro, on peut acheter en pâtes l’équivalent de deux mille calories, le besoin énergétique moyen. On dispose pour la même somme d’à peine un en-cas de tomates (soit 60 kcal). C’est vite vu », confie Nicole Darmon. D’après les études de la chercheuse, c’est essentiellement sur les fruits et les légumes que les sacrifices sont faits. « J’ai pu accéder à 20 ans d’archives de l’INA, dont des micros-trottoirs de Français en temps d’inflation ou des documentaires sur les circuits d’aide alimentaire. Les gens disent que les fruits et légumes sont chers. Ils mangent des pâtes quand il n’y a plus rien. »
L’économie sociale et solidaire peut apporter des réponses à la précarité alimentaire
Aujourd’hui, la principale réponse face à l’insécurité alimentaire est l’aide alimentaire. Elle est certes nécessaire face à l’urgence mais elle ne peut constituer une perspective satisfaisante. En effet, comme le pointe Florian Laboulais, responsable des projets du Labo de l’ESS : « Nous sommes face à une impasse à la fois pour les personnes dépendantes de ce système et pour les associations qui supportent le coût des demandes, toujours plus nombreuses, alors que les moyens dont elles disposent s’amenuisent et que les denrées fournies sont parfois de moindre qualité ».
Le Labo de l’ESS a étudié les alternatives possibles. « Il ne faut pas supprimer l’aide alimentaire mais diversifier la panoplie des réponses en s’appuyant sur la pluralité des actions que porte l’économie sociale et solidaire ». Entendre par là : développer les épiceries solidaires, les dispositifs de solidarité au sein des supermarchés coopératifs et des Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap), ou encore les groupements d’achats.
Contre l’isolement et la culpabilisation liés à la précarité, il faut aussi favoriser l’accompagnement, le collectif et soutenir une agriculture responsable et locale. « Je pense notamment aux paniers solidaires du Réseau Cocagne ou à VRAC », poursuit Florian Laboulais.
Beaucoup d’initiatives, souvent associatives, existent. Des expérimentations sont en cours, comme le chèque alimentaire (projet Vital’Im), lancé par le Département de la Seine-Saint-Denis avec Action contre la faim. « Le tout est de savoir comment on assure leur financement à long terme. Parfois, on aide à l’amorçage mais pas à la pérennisation, car on réfléchit plus au coût immédiat qu’au profit santé dans le temps », constate la professeure de nutrition Chantal Julia.
Une carte pour améliorer le pouvoir d’achat
Trois acteurs de l’économie sociale et solidaire se sont unis pour conjuguer santé, solidarité et transition écologique. Le Groupe VYV, Upcoop et Biocoop lancent dès septembre 2025 une initiative pour favoriser l’accès à une alimentation saine et durable à destination des salariés à revenus modestes.
Grâce à la carte UpCohésia, financée par les fonds de solidarité des régimes de protection sociale, les bénéficiaires, dont l’employeur aura décidé de mettre en place cette action, pourront acheter des produits alimentaires dans un réseau de plus de 4 500 commerces responsables, dont 740 magasins Biocoop. Cette solution s’accompagne d’actions de prévention (ateliers, webinaires…).
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