Addictions en entreprise : quels liens avec la santé mentale ?

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Philippe Chibani-Jacquot

Temps de lecture estimé 8 minute(s)

Addictions en entreprise : quels liens avec la santé mentale ?
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Le développement des conduites addictives (alcool, stupéfiants) en entreprise est le plus souvent dû à une dégradation de la santé mentale des salariés. Leur prévention n’est donc plus limitée aux enjeux de sécurité dans des activités à risque. Elle concerne l’ensemble des entreprises dans le cadre de la prévention des risques psychosociaux.

L'ESSENTIEL

  • Les conduites addictives concernent les substances psychoactives (alcool, tabac, cannabis, cocaïne, médicaments psychotropes…) mais aussi des comportements comme le sport, les écrans, le travail 1.
  • La prévention en santé mentale est une porte d’entrée pour la prévention des addictions.
  • La prévention passe par la sensibilisation des salariés, la formation des dirigeants, managers et équipes

Pourquoi la prévention des addictions reste un sujet sensible en entreprise ?

Certaines branches professionnelles ont dû faire face, de longue date, aux enjeux de sécurité liés aux addictions : transport, logistique, bâtiments et travaux publics, industrie. Mais pour toutes les autres, la prévention des addictions reste un sujet délicat. « Les dirigeants attendent souvent la situation de crise pour nous contacter », remarque Alexis Peschard, addictologue, président de GAE Conseil, un cabinet spécialisé dans la prévention des addictions au travail.

Malaise d’un salarié sous l’emprise de l’alcool, pratique de chemsex2 sur le lieu de travail, trafic de stupéfiant organisé dans l’entreprise… Ces cas extrêmes se multiplient, mais ne sont que la face émergée de l’iceberg des risques liées aux conduites addictives en milieu professionnel. « Avant même de parler d’addiction, nous faisons de la prévention des usages des substances psychoactives (alcool, tabac, stupéfiants, médicaments psychotropes) », explique Françoise Flahault, chargée de prévention et formatrice au sein de l’association Addictions France.

Prenons le cas de l’alcool. Son usage est légal, voire un facteur de convivialité, notamment lors de moments festifs en entreprise. Mais sa consommation a un impact avéré sur nos facultés psychiques et physiques et ce dès le premier verre. Le facteur culturel, les habitudes, mais aussi le respect de la liberté de chacun rendent la prévention plus difficile à porter pour l’entreprise, d’autant que la consommation peut avoir lieu en dehors du travail (domicile, pause déjeuner). Est-il tout de même possible d’en faire un sujet de prévention ?

Relier santé mentale au travail et conduites addictives

GAE Conseil a publié en 2025 une étude qui met le doigt sur un lien entre conduites addictives et prévention : la santé mentale. 61 % des personnes qui ont un trouble de santé mentale déclarent aussi une pathologie addictive. C’est deux fois plus que ceux qui n’ont pas de trouble. « Il y a deux situations, explique l’addictologue Alexis Peschard. Soit la consommation de substances fonctionne comme une béquille psychique (évacuer l’anxiété, se détacher du stress…). Cela va fonctionner un temps, avant d’aggraver le trouble psychique. Soit, c’est le trouble addictif qui est à l’origine de la dégradation de l’état psychique du salarié. »

La santé mentale est donc un bon point d’entrée pour parler des conduites addictives au travail. S’appuyer sur une charte permet de structurer sa démarche d’entreprise. La charte d’engagement pour la santé mentale en est une, tout comme la Charte « ESPER » pour la prévention des conduites addictives, promue par la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca). 

Identifier le trouble addictif pour agir

VYV Ambulances, comme son nom l’indique, est un service de transport ambulancier. Comme pour tout métier lié au transport, la prévention des addictions est un enjeu stratégique. La consommation d’alcool ou de drogue est strictement interdite. Mais la dépendance aux psychotropes, utilisés comme antidouleurs, fait aussi partie du panel des risques. Car le métier d’ambulancier induit des ports de charge répétés qui peuvent déboucher sur des troubles musculosquelettiques.

Chez VYV Ambulance, la prévention des addictions passe notamment par la formation aux Premiers secours en santé mentale (PSSM) des équipes : manageurs, dirigeants d’agence, régulateurs (professionnels qui planifient la prises en charge de patients). « Cette formation permet d’identifier un trouble et d’activer toutes les ressources disponibles pour la prise en charge », explique Florent Martel, formateur et référent prévention chez VYV Ambulance.

« Pour mesurer l’addiction d’une personne, on estime le retentissement de sa consommation ou de sa pratique sur trois aspects : le détachement de sa vie sociale, l’impact sur sa santé et sur ses revenus », explique-t-il. Florent Martel conseille fortement d’utiliser un Mentalomètre pour objectiver sa mesure. 

Il s’agit d’une grille de lecture des symptômes observés, afin de situer l’état de la santé mentale du vert (tout va bien) au rouge vif (il faut intervenir d’urgence).  « Il existe de nombreux exemples de Mentalomètre. Mais c’est important qu’il soit élaboré par des entreprises d’un territoire ou d’un secteur qui ont les mêmes problématiques. Il sera d’autant plus pertinent », ajoute-t-il. Lorsque le trouble est identifié, le secouriste consulte ses ressources (un carnet d’adresses local, précis et à jour), afin d’orienter rapidement et sans fausse route la personne vers le meilleur accompagnement.

Conditions de travail et conduites addictives 

Dans le milieu professionnel, on identifie trois sources d’aggravation de conduites addictives : 

  • Consommation dans le privé, mais qui se voit ou a un impact sur le travail (qualité, productivité). On parle de consommation d’importation. L’employeur aura à intervenir en cas de mis en danger du salarié concerné ou de ses collègues. Cela relève de son obligation d’assurer la santé et la sécurité de ses salariés.
  • Consommation d’adaptation : les conditions de travail sont difficiles (pression, stress, charge de travail disproportionnée) et certaines personnes auront recours à une substance qui va venir soulager une souffrance physique ou psychique. La consommation permet de « tenir » et ces usages risquent de s’inscrire dans le temps. Françoise Flahault relève l’importance de « repérer et d’analyser les conditions de travail qui pourraient générer ou augmenter des consommations à risque et de les faire passer de ponctuelles à chroniques. »
  • Consommation d’acquisition : consommation lors des pots, séminaires, pauses déjeuner… toutes ces conduites sont perçues comme conviviales. « On ne va pas forcément voir en quoi c’est un problème, dans la mesure où elles sont instaurées depuis longtemps et que cela fait partie de la culture de l’entreprise. Aujourd’hui, l’objectif est de réfléchir à ces pratiques, ces moments de convivialité sans pour autant qu’il y ait de l’alcool. », commente Françoise Flahault.

LES PHASES CLÉS DE LA PRÉVENTION DES CONDUITES ADDICTIVES

  1. En faire un sujet de prévention comment les autres : organiser le dialogue social sur le sujet (possibilité de produire un accord d’entreprise), adhérer à une charte.
  2. Réaliser un état des lieux des usages dans l’entreprise. Ne pas se limiter aux conduites individuelles, mais analyser les conduites collectives (pauses, temps conviviaux…) ainsi que les conditions de travail qui peuvent aggraver des consommations et approfondir une addiction. 

    Les risques d’addiction ne se limitent pas à la consommation de substances. L’hyperconnexion, le surtravail, le jeu pathologique sont des comportements pouvant déboucher sur une addiction. 

  3. Établir le lien entre les usages et les risques professionnels identifiés (poste par poste) dans l’entreprise (physiques et psychosociaux).
  4. Construire un plan de prévention avec des actions à mettre en place : information, sensibilisation, prévention liée aux risques métiers, accompagnement des salariés en difficulté...
  5. Réviser, si besoin, le règlement intérieur pour fixer les règles d’usages et de recours éventuel au dépistage de substances.
  6. Former les acteurs clés de l'entreprise.

Ce que fait la branche transport et logistique

L’AFT Transport et logistique a pour mission de promouvoir et développer l’emploi de sa branche. La branche transport compte plus de 810 000 salariés et 42 000 établissements, principalement des PME. L’association est chargée, notamment, d’outiller les entreprises sur la prévention des risques professionnels. « Nous développons des outils de sensibilisation et d’information depuis 2005 sur les addictions. Nous sommes passés du CD au e-learning, en passant par la clé USB », souligne Thomas Huguen, directeur des opérations et du développement de l’AFT Transport logistique. 

« On a pu avoir du mal à convaincre les entreprises d’agir par le passé. Face aux contraintes de nos métiers (stress, horaires atypiques…), certaines addictions constituaient des mesures compensatrices. On ne peut plus se le permettre aujourd’hui. » reconnaît Thomas Huguen.

Depuis 2021, le dispositif CAP (Conduite addictive prévention) et un format de e-learning (formation en ligne) avec deux types de parcours de formation. Le parcours libre sert à attirer les professionnels qui vont avancer selon leur rythme. Le second, Cap +, plus complet, fait l’objet d’une évaluation finale qui ouvre droit à une attestation de suivi. 

Deux cibles pour ces parcours : 

  • Les salariés, afin de les sensibiliser sur les pratiques et le danger de chaque type de substances.
  • Les employeurs sont informés sur les coûts sociaux et économiques liés à l’absence d’une prévention des risques efficaces.

L’objectif est de lever les tabous et de responsabiliser les professionnels sur les risques. La solution des contrôles et autres éthylotests, en plus d’être difficile à mettre en place, est loin de solutionner l’ensemble des risques liés aux addictions dans une activité qui, par essence est nomade.

  1. Notre article ne traite que des addictions liées aux substances psychoactives.
  2. Chemsex, mot valise anglais pour Chemical Sex : pratique sexuelle sous drogue.

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