Quatre pistes pour réduire les arrêts maladie
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L'ESSENTIEL
- Les arrêts longs représentent 45 % des indemnités journalières et seulement 7 % des arrêts.
- La visite de pré-reprise chez un médecin du travail est le premier pas pour diminuer la durée des arrêts longs.
- Le temps partiel thérapeutique réduit, en moyenne, de 67 jours un arrêt long.
- Une meilleure coordination entre médecins généralistes, service de prévention santé au travail, Assurance maladie et entreprise contribue à limiter certains arrêts.
Pourquoi faut-il réduire les arrêts de travail ?
L’Assurance maladie a versé 11,4 milliards d’euros d’indemnités journalières (IJ) en 2024 pour des salariés en arrêt maladie. « Le montant de ces « IJ » a augmenté de 60 % en dix ans, rappelle Mohamed Ali Ben Halima, économiste de la santé et maître de conférences au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam). Selon l’Assurance maladie, ce sont des causes conjoncturelles qui expliquent près des deux tiers de cette hausse : le vieillissement de la population et l’augmentation des maladies chroniques »1.
Avec le recul de l’âge de la retraite « nous avons constaté une explosion des arrêts maladie dans les deux dernières années travaillées », ajoute l’économiste. Contenir la hausse nécessite de s’intéresser aux moyens d’éviter certains arrêts et d’améliorer le suivi pour diminuer les rechutes.
Au-delà de participer à l’effort national, les entreprises ont un autre intérêt à agir pour contenir cette hausse. Clément Duret, médecin du travail à l’hôpital de Garches et directeur médical d’Holicare, explique que « les entreprises n'ont pas suffisamment conscience qu’une bonne partie du coût de l'arrêt leur revient. Il faut remplacer la personne, former les collègues, qui eux-mêmes devront se répartir la charge de travail supplémentaire... » Ces coûts cachés sont autant de motivations à agir pour les dirigeants.
Comment contenir la hausse ?
L’Assurance maladie a mis en place la régulation des arrêts de travail depuis quelques années. Concrètement, chaque médecin généraliste reçoit annuellement un relevé d’activité qui dénombre les arrêts de travail. Si l’Assurance maladie estime qu’il y a une surprescription, le médecin doit la justifier, sous peine d’être soumis à un plafonnement de ses prescriptions contrôlé par des agents de la Sécurité sociale, voire, à des amendes.
Yohan Saynac, médecin généraliste et vice-président du syndicat MG France critique les critères de contrôle. « Ce système ne prend pas en compte la diversité des profils d’activité des généralistes. Si vous avez beaucoup de patients atteints de troubles dépressifs, alors vous aurez un taux d’arrêt de travail très élevé, car ce sont des arrêts longs ».
Pourtant, c’est bien sur certains arrêts longs qu’il est possible d’agir afin d’en réduire la durée. Les arrêts de plus de 90 jours représentent 7 % des arrêts prescrits, mais 45 % des indemnités journalières versées.
Améliorer le suivi des salariés en arrêt long
Les facteurs psychologiques sont les principaux déclencheurs des arrêts longs aujourd’hui. « Dans notre consultation en santé mentale, nous voyons des personnes en arrêt de très longue durée, faute de driving (de suivi, nldr) à l’étape de la reprise professionnelle », explique le médecin du travail. Selon lui, trop souvent, un patient atteint de troubles anxieux va mieux durant l’arrêt, jusqu’à l’approche de la reprise, où son état se détériore à nouveau. « Si vous oubliez de traiter la cause professionnelle (du trouble anxieux), vous ne traitez pas les conditions de la reprise du travail », alerte le médecin.
C’est pourquoi il rappelle l’importance de la visite de pré-reprise que tout salarié peut demander, sans attendre la fin de son arrêt. Encore faut-il qu’il soit au courant. « Cette visite permet de mettre le médecin du travail dans la boucle des soins pour traiter la cause professionnelle. » Durant cette visite, le médecin et le patient envisagent l’échéance et les conditions d’une reprise de l’activité : au même poste ? Avec aménagement ? A temps partiel pour commencer ?
Et l’entreprise ? Contrairement à ce que pensent beaucoup d’employeurs, « un manager a le droit de prendre des nouvelles, s’il le fait avec la bonne intention », explique Clément Duret. Le secret médical reste un principe fondamental qui protège le salarié. Le médecin du travail en est le garant. Mais des entretiens de liaison sont aussi possibles entre le médecin du travail, le salarié et l’entreprise, représentée par un responsable des ressources humaines ou un manager. Là encore, ils servent à anticiper les mois à venir au-delà des seules échéances de renouvellement d’un arrêt.
Bien utiliser le mi-temps thérapeutique
Le temps partiel thérapeutique (on commence souvent à mi-temps, mais l’ampleur peut varier de 20 à 80 % d’un temps plein), offre au salarié une reprise progressive, si son état de santé le nécessite. Il est prescrit par le médecin traitant. « C’est un dispositif qui fonctionne très bien, remarque Mohamed Ali Ben Halima qui a produit une étude sur le sujet. En moyenne, il permet d’économiser 67 jours sur un arrêt long. »
Selon l’économiste, le dispositif est « sous-utilisé avec 220 000 bénéficiaires sur une population cible d’environ 4 millions de personnes en arrêt de longue durée ». En France, le choix du temps partiel thérapeutique doit faire l’objet d’un consensus entre le médecin qui le propose, le salarié et l’employeur qui ont toute liberté de l’accepter. Aux Pays-Bas, le dispositif est obligatoire pour certaines pathologies, y compris celles liées aux risques psychosociaux.
Les cellules de prévention de la désinsertion professionnelle
Depuis la loi sur la santé au travail de 2021, chaque service de médecine du travail (désormais dénommé service de prévention et de santé au travail), doit organiser une cellule de prévention de la désinsertion professionnelle (PDP).
« Les cellules PDP ont deux missions, explique Clément Duret. La première est la prévention en détectant les profils exposés à la désinsertion professionnelle, comme la déclaration d’inaptitude ou d’invalidité pour des troubles musculosquelettiques ». Ces situations conduisent à des arrêts qui peuvent durer des mois ou des années, avant de déboucher vers l’arrêt du contrat.
La deuxième mission est d’orchestrer l’amélioration de la situation de ces salariés par toute décision en faveur de son maintien en emploi : changement ou aménagement de poste, modulation des horaires de travail... « Le salarié doit être sensibilisé à ces questions car, encore une fois, s’il ne souhaite pas répondre à une convocation du médecin du travail, il en a le droit. » Mais il y aura une perte de chance pour son maintien en emploi en bonne santé.
Expérimentation de « SOS IJ »
De son point de vue de médecin généraliste, pour Yohan Saynac, « il manque encore des espaces de dialogue et de détection précoce des situations problématiques ». Il vise, lui, le dialogue avec l’Assurance maladie et ses médecins conseils. MG France a toutefois obtenu l’expérimentation d’un tel espace, par l’Assurance maladie dans deux départements (Rhône et Eure-et-Loir) sous le nom de « SOS IJ ».
L’objectif est de faciliter le contact entre le médecin généraliste et la Caisse primaire d’assurance maladie, dans des cas où un arrêt risque de se prolonger, si toutes les ressources ne sont pas activées (travailleur social, médecin du travail…).
Mi-janvier 2026, durant la grève des médecins, Stéphanie Rist, ministre de la Santé a annoncé que le dispositif « SOS IJ » serait étendu à tout le territoire « d’ici juin 2026 ».
1. Toutes les citations de cet article sont issues d’une table-ronde organisée par l’Association des journalistes d’information sociale (Ajis)
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