Absentéisme : et si les coûts cachés étaient investis dans la qualité de vie au travail ?

Publié le

Philippe Chibani-Jacquot

Temps de lecture estimé 7 minute(s)

Absentéisme : et si les coûts cachés étaient investis dans la qualité de vie au travail ?
© Getty Images

Sommaire

Stabilisé depuis deux ans, le taux d’absentéisme en France reste supérieur à son niveau d’avant Covid. Derrière ces chiffres visibles, les entreprises supportent des coûts cachés importants. Les réinvestir dans la qualité de vie et des conditions de travail (QVCT) peut offrir un retour sur investissement mesurable.

L’ESSENTIEL

  • Les coûts de l’absentéisme dépassent largement celui des indemnités : désorganisation, non-production, perte de clients…
  • L’organisation du travail et le management ont une influence sur l’absentéisme.
  • Évaluer les coûts cachés permet d’investir efficacement dans la QVCT et la performance.

Les baromètres récents convergent : après un pic post-Covid, l’absentéisme ne progresse plus, mais il se maintient à un niveau historiquement haut. Environ 4,2 % par an de l’ensemble des jours de travail des actifs en emploi sur un an.

La nature des arrêts a évolué également. « En 2024, les raisons psychologiques ont été la première cause des arrêts de longue durée. La tendance semble se confirmer », constate Audrey Richard, présidente de l’Association nationale des directeurs/directrices des ressources humaines (ANDRH). 

Selon une étude de l’Observatoire de l’imprévoyance du Groupe VYV de juillet 2024, les deux tiers des salariés touchés par ces arrêts longs établissent un lien avec leurs conditions de travail.

L’absentéisme en entreprise ne peut plus être analysé uniquement comme un phénomène médical ou individuel. C’est devenu un enjeu organisationnel et managérial.

Réduire l’absentéisme autant que possible

Toute entreprise doit compter avec des arrêts de travail inévitables : maladies, congés maternité, pathologies saisonnières. Ces arrêts constituent l’absentéisme incompressible. Son taux s’établit autour de 2,5 % par an, même si certains critères, comme la pyramide des âges, peuvent le faire varier d’une entreprise à l’autre.

« C’est le rôle d’une direction des ressources humaines de distinguer les causes individuelles des causes collectives pour y répondre par des actions de prévention, explique Audrey Richard. Ça peut être un malaise dans l'organisation, un problème de charge de travail, un déficit de reconnaissance dans un service. Cela peut être aussi des actions de formation ou des recommandations de sécurité qui ne sont pas suivies, causant des accidents et des arrêts de travail. »

Des coûts cachés largement sous-estimés

Audrey Richard rappelle que « les coûts de l’absentéisme dépassent largement le seul coût financier de l’absence d’un salarié ». Dans les comptes de l’entreprise, l’absentéisme se réduit souvent à l’addition des différents coûts salariaux (compléments des indemnités journalières de l’Assurance maladie, heures supplémentaires ou rémunération du remplaçant …)

Laurent Cappelletti, professeur en sciences de gestion au Conservatoire des arts et métiers (Cnam), conseille une méthode qui donne une valeur financière aux « coûts et performances cachés » des entreprises. En ce qui concerne l’absentéisme, elle identifie cinq sources de coûts cachés : 

  • La surcharge des collègues
  • La non-production
  • Les défauts de qualité
  • La désorganisation de l’activité
  • La perte de clients.

« Chiffrer ces coûts donne de l’énergie au dirigeant pour chercher des solutions », estime Laurent Cappelletti. L’universitaire a éprouvé la méthode, développée au sein du centre de recherche ISEOR, au fil de recherches-interventions en entreprise. Sur la base de plus de 2 500 cas, il estime en moyenne à 5 000 euros par salarié et par an les coûts cachés liés à l’absentéisme. 

Cela englobe : les arrêts maladie, congés maternité et paternité ainsi que les accidents du travail et les vacances de postes dues à la rotation du personnel (turn-over). « Une fois l’absentéisme identifié, il s’agit de repérer celui qui est « compressible » (turn-over évitable par exemple) pour agir sur ses causes. Et d’anticiper au mieux « l’incompressible », comme les congés maternité, au plan de l’organisation du travail », explique-t-il.

La clé du management

Audrey Richard identifie la sensibilisation des managers comme le levier central d’une approche fine de l’absentéisme. « Ce sont eux qui perçoivent les signaux faibles et régulent la charge, qu’elle soit excessive… ou insuffisante. La sous-charge peut être, également, une réalité et c’est un facteur de mal-être sous-estimé », précise-t-elle. 

Évaluer les coûts cachés rend la prévention rentable. « Un euro investi rapporte 4 euros en moyenne. Dix lorsqu’on est dans une organisation en souffrance », affirme Laurent Cappelletti. Ses travaux alimentent les débats de la Conférence Travail Emploi Retraite, qui se déroule jusqu’en juin 2026, à l’initiative du ministère du Travail.

Lui-même promeut la méthode du management socio-économique, qui fait de l’identification des coûts et performances cachés, le point de départ pour développer de nouveaux modes de management et d’organisation du travail. Ces derniers interviennent dès lors en prévention car ils vont agir sur des leviers de performance durable : régulation de la charge de travail, reconnaissance, rémunération, organisation, dialogue de proximité. 

Réinvestir les gains dans la QVCT : l’exemple de Marché Pernoud

À la tête de Marché Pernoud (120 salariés, 5 magasins de produits frais et de terroirs en Haute-Savoie), Erika Pernoud applique le management socio-économique depuis 2017. 

L’entreprise devait faire face à l’absentéisme et à un turn-over massif, tout particulièrement chez les bouchers, secteur clé des magasins. « Nous faisions appel, presque exclusivement, à de la prestation ou de l’intérim dans nos rayons boucherie. Ce n’était plus de la gestion d’équipe, mais de la gestion de turn-over. Il fallait pallier le manque en permanence et la satisfaction des clients n’était plus la même », raconte Erika Pernoud. 

Une des raisons de ce turn-over : la proximité de la Suisse, avec des niveaux de salaires plus élevés qu’en France. « Il fallait trouver autre chose que le salaire pour fidéliser nos équipes. » Établir la valeur économique et financière des maux de l’entreprise « nous a aidés à relocaliser les investissements là où c’était pertinent : à commencer par s’occuper des personnes », résume la dirigeante. 

Deux axes ont orienté le travail : donner du sens et de la visibilité aux salariés, d’une part. Et leur donner la parole pour améliorer l’organisation et la qualité de vie au travail, d’autre part. 

L’entreprise a revu les modes de communication de sa stratégie afin qu’elle soit partagée :

  • Rendre lisible la stratégie interne et externe à 3/5 ans.
  • Etablir des plans d’action prioritaires lors de séminaires stratégiques semestriels.
  • Déclinaison en plans d’actions prioritaires par service à la main du manager, en lien avec son équipe.

Elle a aussi modifié le dialogue sur le travail avec les salariés :

  • Mise en place de « contrats d’activité périodiquement négociables » : entretiens individuels semestriels pour évaluer la séquence passée et partager les objectifs à venir.
  • Lors des réunions d’équipe : réalisation de « mini-diagnostics » sur les dysfonctionnement afin d’en évaluer les coûts cachés et de partager les pistes d’amélioration.

Des résultats sociaux et économiques

Le résultat est double. D’une part, les dysfonctionnements ne sont plus passés sous silence, mais listés, chiffrés et traités en toute transparence. D’autre part, les indicateurs sociaux se sont améliorés. 

Avec une vingtaine de bouchers en CDI, le Marché Pernoud est parvenu à rétablir des équipes stables. L’absentéisme a diminué de plus d’un tiers en cinq ans. Passant de 11,54 % en 2019 à 7,5 % en 2024. Un sixième magasin devrait ouvrir dans le courant de l’année 2026.

En s’attaquant aux coûts cachés de l’absentéisme, Laurent Cappelletti, voit l’opportunité, pour les entreprises, d’entrer dans une démarche non seulement d’amélioration du management, mais aussi dans ce qu’il appelle une stratégie de « prévention-développement ».

Rédigé par

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.
Tous les champs sont obligatoires.

Ce site utilise un système anti- spams pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

A lire aussi

  • Salarié en arrêt long : garder le lien pour préparer la reprise

    Dirigeants

    Maintien en emploi et inclusion

    La hausse des arrêts longs est une constante des baromètres sur l’absentéisme en 2025. Salariés et dirigeants ont tout intérêt à trouver le bon mode de communication durant ces périodes, autant pour sécuriser l'activité de l'entreprise que ...

    Salarié en arrêt long : garder le lien pour préparer la reprise
  • Le ministre du Travail présente ses chantiers pour 2026

    Dirigeants

    Organisation et évolution du travail

    Prévention des accidents du travail, absentéisme, médecine du travail, transparence salariale… Jean-Pierre Farandou, ministre du Travail et des Solidarités, a évoqué ses choix et priorités lors d’une rencontre avec la presse, le 20 janvier ...