Santé auditive : un enjeu majeur pour les entreprises
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C’est un fardeau invisible qui pèse de plus en plus lourd sur les épaules des salariés. Le bruit sur le lieu de travail représente aujourd’hui une gêne pour près de six actifs sur dix – un des plus hauts niveaux observés ces dix dernières années. Le tableau dressé par la dernière édition du baromètre Bruit et santé auditive au travail, réalisé par OpinionWay pour l’Association nationale de l’audition, est pour le moins inquiétant.
« Tous les environnements professionnels sont aujourd'hui concernés par les nuisances sonores, indique Anne-Laure Marchal, directrice du département corporate et enjeux d'opinion chez OpinionWay. C’est le cas, bien sûr, dans le milieu industriel où 68% des actifs occupés nous disent être gênés par le bruit. Mais c’est également le cas dans les open spaces et dans les bureaux fermés collectifs. Les nuisances sonores constituent un facteur de dégradation assez majeur du quotidien professionnel pour de très nombreux salariés. »
Les impacts multiples du bruit sur la santé
Plus préoccupant encore : près des trois quarts des actifs (74%) déclarent que le bruit a des effets sur leur santé physique et mentale. Ce phénomène est encore plus marqué chez les jeunes, puisque la proportion atteint 81% parmi les moins de 35 ans. La fatigue, la lassitude et l’irritabilité sont les impacts les plus fréquemment cités (58% des répondants), devant les difficultés de concentration (54%) et le stress (52%). Les troubles du sommeil touchent 38% des sondés (un chiffre en hausse de 6 points par rapport à 2023) et la souffrance psychologique 36% (+5 points en trois ans).
De plus en plus de salariés rapportent également des conséquences sur leur audition, que ce soit une diminution momentanée de compréhension de la parole, des sifflements/bourdonnements d’oreille ou des surdités. « En 2023, 45% des actifs occupés nous disaient être concernés par des répercussions auditives du fait des nuisances sonores sur le lieu de travail, détaille Anne-Laure Marchal. Ils sont aujourd'hui majoritaires (52%). Cela peut s’expliquer par une sensibilisation plus large à ces enjeux, mais il n'en reste pas moins que cette évolution est alarmante et nécessite d'être suivie avec attention. »
Les attentes des salariés face aux nuisances sonores
Face à cette problématique du bruit, les entreprises ont déjà mis en place un certain nombre de mesures et elles semblent de plus en plus concernées par le sujet (54% des sondés bénéficient actuellement d’une solution proposée par leur employeur, contre 51% en 2025). La fourniture de protection individuelle (tels que des bouchons d’oreille) reste le dispositif le plus fréquent, suivie par la mise à disposition de casques de communication spécifiques et du réaménagement des espaces de travail. Les dépistages de l'audition arrivent quant à eux en queue de peloton des initiatives ; ils sont même en recul assez net par rapport à l’an dernier (-4 points).
« Les entreprises ne sont pas inactives, mais les salariés attendent des mesures beaucoup plus structurelles, insiste la responsable d’OpinionWay. Ils plébiscitent en priorité le dialogue avec le terrain, autrement dit une meilleure considération de leurs idées et remarques. Ils souhaiteraient également être mieux informés sur les risques liés à l’exposition au bruit. Enfin, on note une demande assez forte d'investissement de la part des employeurs (tels que l’achat de machines ou d’appareils moins bruyants), en particulier au sein de l'industrie et du BTP. »
« Les résultats de cette étude appellent à une meilleure prise en compte de ce que nous appelons la plainte du bruit, relève Sébastien Leroy, porte-parole de l’Association nationale de l’audition (ANA). La décortiquer permet de voir qu’il ne s’agit pas que d’une question de gêne personnelle. C’est quelque chose qui peut nuire à la santé, à la performance collective et qui peut aussi avoir une incidence sur la qualité de la relation au sein des équipes et avec le management direct. »
« Les acouphènes épuisent les réserves cognitives »
Parallèlement à cet enjeu du bruit extérieur, l’ANA alerte aussi sur la nécessité de mieux reconnaître le « bruit intérieur », à savoir les acouphènes. Ces sensations auditives (qui s’expriment, en fonction des personnes, sous forme de sifflements, de bourdonnements ou encore de grincements), concernent près de 30% des adultes en France, de manière occasionnelle ou permanente (1). « L'âge moyen d'apparition des acouphènes est autour de 41 ans, soit en plein milieu de la vie au travail, et leur retentissement est non négligeable, que ce soit sur la capacité à bien entendre, le sommeil, l'attention ou l'anxiété, rappelle Jean-Charles Ceccato, enseignant chercheur et vice-président de l’ANA. Mais ce sujet est aujourd’hui un angle mort de la santé au travail. »
Après avoir évalué, lors d’une précédente enquête (2), le coût socio-professionnel des acouphènes, l’association a décidé de se pencher sur les conséquences de ces sons parasites sur la santé mentale. Elle vient ainsi de dévoiler les premiers résultats de ce travail de recherche inédit baptisé EPPECAe (3). Celui-ci révèle « une corrélation directe et massive » entre ces troubles auditifs et le risque de burn-out. « Les acouphènes ne sont pas une gêne bénigne. Lorsqu’ils sont intenses, ils épuisent les réserves cognitives et causent un handicap qui va mener à un mal-être au travail, explique Jean-Charles Ceccato. Il y a aussi probablement un effet d'entraînement entre ces deux éléments. Plus la santé mentale se détériore, plus le ressenti de l'acouphène est mauvais ; et plus le ressenti de l'acouphène est mauvais, plus la santé mentale se détériore. Cela signifie qu’un acouphène, même débutant, doit être considéré et pris en charge au risque d'avoir un mécanisme d'emballement. »
Reconnaître les acouphènes comme handicap invisible
Face aux symptômes acouphéniques et à leurs répercussions, faire preuve de soutien s’avère d’ailleurs déterminant. D’après l’étude, moins les personnes concernées par ces sifflements ou bourdonnements se sentent considérées, plus leur score de handicap acouphénique est élevé. « La première chose à faire lorsqu’on est en contact avec quelqu'un qui souffre d'acouphènes, c'est écouter sa plainte, recommande le spécialiste. Cette considération permet de désamorcer l'isolement, de mieux supporter le symptôme au quotidien et d'éviter que la détresse ne s'aggrave jusqu'à des arrêts de travail prolongés. »
L’ANA, qui prévoit de rédiger un guide de bonnes pratiques sur le sujet, plaide également pour que les acouphènes invalidants soient reconnus comme un handicap invisible et qu’ils figurent dans les grilles d’évaluation des risques psychosociaux. « A travers tous nos travaux, conclut Sébastien Leroy, nous militons pour que l’entreprise devienne un partenaire fort de prévention dans le domaine de l’audition. »
(1) Ce chiffre est issu de l’enquête PESA (Poids économique et social de l’audition).
(2) L’étude PESA avait montré que les acouphènes coûtent 8,5 milliards d'euros par an en absentéisme et perte de productivité au travail.
(3) L’étude EPPECAe (Évaluation des pratiques de prise en charge des acouphènes en entreprise) vise à mieux comprendre les liens entre qualité de vie au travail et prise en charge des acouphènes. Elle est menée par l’ANA, avec Siopi, la Fondation Écouter Voir et l’association France Acouphènes. Les personnes souhaitant participer à l’enquête sont invitées à remplir ce questionnaire.
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