Audition : comment améliorer la prise en charge des plus âgés ?
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« Quand vous avez 80, 85 ans, que vous partez en Ehpad, vous n'existez plus, plus personne ne parle de l'audition. On s'étonne que cela crée des conflits, de la maltraitance. L'audition est le point mort, le point d'aveugle de la problématique du grand âge », regrette le Pr Jean-Luc Puel, président de l’Association nationale de l’audition (ANA).
À l’occasion de la Journée nationale de l’audition du 12 mars, l’ANA a dévoilé son plan national « Audition & Grand âge » 2026-2028. Objectif : replacer la santé auditive au cœur de l’accompagnement des aînés, en ville comme en établissement, grâce à une feuille de route et un kit de formation destiné aux professionnels.
Comprendre la perte auditive : de quoi parle-t-on ?
La perte d’acuité auditive, aussi appelée surdité ou hypoacousie, correspond à une diminution de la capacité à percevoir les sons. Non prise en charge, elle devient un handicap au quotidien : conversations difficiles, fatigue accrue, retrait social.
Deux grands types de surdité doivent être distingués.
- La surdité de transmission est liée à un obstacle mécanique au passage du son dans l’oreille externe ou moyenne (bouchons de cérumen…).
- La surdité de perception, la plus fréquente chez la personne âgée, résulte d’une atteinte de l’oreille interne ou du nerf auditif.
La presbyacousie, liée au vieillissement naturel du système auditif, entraîne une surdité de perception progressive et permanente, touchant surtout les sons aigus, parfois accompagnée d’acouphènes.
La surdité est classée selon la perte mesurée en décibels (dB) sur l’oreille la plus performante :
- Légère (20-39 dB) : on fait répéter, surtout pour les sons aigus.
- Moyenne (40-69 dB) : comprendre nécessite que l’interlocuteur élève la voix.
- Sévère (70-89 dB) : gêne majeure au quotidien.
- Profonde (≥ 90 dB) : la parole n’est plus perçue.
Les premiers signes sont souvent discrets : difficultés à comprendre au téléphone, gêne en milieu bruyant, impression que les autres « marmonnent ». « La perte est progressive. On développe des stratégies de compensation et la crainte de vieillir pousse à mettre le problème sous le tapis », observe le Dr Alain Londéro, ORL à l’Institut reConnect (hôpital Lariboisière, AP-HP), fondation sous l'égide de l'Institut Pasteur.
S’agissant des causes, celles-ci peuvent être diverses. « Les facteurs environnementaux, l’exposition au bruit reste la plus importante, la toxicité des médicaments (chimiothérapies…) et de certains solvants ; les accidents de la vie (en plongée, par exemple) ; des infections de l'oreille. Ces causes peuvent se cumuler. Il y a aussi un capital génétique à prendre en compte », explique le médecin.
Chez l’adulte âgé, la baisse de l’audition conduit peu à peu à l’isolement. Or, la diminution des interactions sociales prive le cerveau de stimulations essentielles. De nombreuses études établissent un lien entre perte auditive non corrigée et troubles cognitifs, comme la maladie d’Alzheimer. Ainsi, un appareil auditif peut venir soulager les personnes, améliorer leur capacité à communiquer et réduire leur mise en retrait.
L’appareil auditif comme solution
Les aides auditives captent les sons via un micro, les traitent grâce à un microprocesseur et les restituent dans l’oreille. Les modèles actuels différencient les fréquences (graves, médiums, aigus) et adaptent l’amplification au profil du patient. Les réglages sont réalisés par l’audioprothésiste, à partir d’un audiogramme prescrit par un médecin, le plus souvent un ORL (oto-rhino-laryngologiste).
Dès 30 dB de perte, un appareillage peut être recommandé. « En complément, une rééducation orthophonique peut être utile pour améliorer la compréhension, précise le Dr Londero. De plus, il vaut mieux commencer à s'équiper tant que le cerveau est encore apte à interpréter les sons transmis par l’oreille et la personne en mesure de s’adapter aux changements de pile, et à l'entretien de son appareil. »
Depuis la réforme du 100 % santé, les appareils sont regroupés en deux catégories : la catégorie I comprend ceux sans reste à charge pour les patients (offre 100 % Santé) et la catégorie II correspond aux équipements à prix libre (hors offre 100 % Santé). Les prix de ces équipements sont plafonnés, avec un niveau dégressif dans le temps. Concrètement, un audioprothésiste ne pourra vendre un équipement de classe I à un prix supérieur à 1 300 € en 2019, 1 100 € en 2020 et 950 € en 2021 pour les adultes de plus de 20 ans.
Un plan national pour lever les freins à l’appareillage
Malgré la prise en charge, les freins persistent. Selon l’enquête OpinionWay menée pour l’ANA en février 20261, 21 % des Français déclarent souffrir de difficultés d’audition. Chez les 65 ans et plus, ils sont 37 %, mais seuls 24 % sont appareillés. Le coût demeure le premier point de blocage (74 % chez les personnes non équipées). S’y ajoutent l’inconfort (43 %), les difficultés de réglage (42 %) et la méconnaissance des solutions (48 % des Français estiment être mal informés).
À ces obstacles s’ajoutent des idées reçues. « C’est trop tard pour appareiller, entend-on souvent en Ehpad. Or, on peut correctement appareiller les personnes en établissement et en tirer un bénéfice réel, dans les échanges avec les proches ou les soignants. Il n’y a pas de limite d’âge », insiste le Pr François Puisieux, président du gérontopôle des Hauts-de-France. Les inégalités territoriales aggravent aussi la situation. Dans certains départements, l’accès à un ORL peut nécessiter plus d’une heure de trajet. La mobilité des personnes âgées complique encore la prise en charge.
Autre enjeu : la sensibilisation des professionnels de santé de premier recours. « Les médecins généralistes ne sont pas suffisamment formés à ces problématiques », souligne Ghizlène Lahlou, chirurgienne ORL et chercheuse de l’Institut reConnect, fondation sous l’égide de l'Institut Pasteur, à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière (AP-HP). En établissement, la manipulation et l’entretien des appareils auditifs ne sont pas toujours maîtrisés, ce qui favorise leur abandon.
Pour répondre à ces défis, l’ANA propose dans son plan pluriannuel : la mise à disposition d’une « valise » pédagogique, de tutoriels pour apprendre à utiliser le matériel auditif ; la formalisation du stage en gérontologie des étudiants en audioprothèse, et l’extension du Service d’Aide aux Malentendants Institutionnalisés ou Dépendants (SAMID) à d’autres territoires.
« Il faut que la prise en charge auditive de la personne âgée soit une réalité, a conclu le Pr Jean-Luc Puel après la présentation du plan. Au-delà de l’équipement, c’est une question de dignité. »
(1) Sondage OpinionWay pour l’Association Nationale de l’Audition réalisé en février 2026, auprès d’un échantillon de 1 066 individus, représentatif de la population française âgée de 15 ans et plus.
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