Remplir un formulaire, réserver un billet de train, lire la notice d’un médicament… Ces gestes du quotidien demeurent inaccessibles à de nombreux individus. « L’illettrisme1 décrit la situation d’une personne qui, après une scolarité en langue française, ne maîtrise pas les compétences de base, explique Élise Bernert, responsable de l'Observatoire national de l'illettrisme et de l'illectronisme2. Les difficultés sont toutefois variables d’un individu à l’autre : on peut être capable d’identifier les mots, mais ne pas en comprendre le sens, reconnaître les chiffres mais ne pas savoir rendre la monnaie, etc. Cela appelle une réponse personnalisée en fonction du niveau de chacun. »
En parler avec tact et bienveillance
Toutefois, la peur du jugement d’autrui rend compliquée la détection de l’illettrisme. La tâche de l’entourage est alors d’évoquer cette situation, sans brusquer ou blesser la personne concernée. « Le sujet peut être abordé au détour d’une conversation (« Ces deniers temps, tu m’as demandé plusieurs fois de lire un document à ta place, est-ce que tu éprouves des difficultés avec la lecture ? »), tout en soulignant que des solutions existent et que l’on est tous capables de réapprendre à tout âge », suggère Élise Bernert.
L’idéal est de s’être renseigné au préalable sur l’offre de formation existante, en contactant le numéro « Illettrisme Info Service » au 0800 11 10 35. « Pour convaincre une personne de s’inscrire dans cette démarche, il est important qu’elle en perçoive les bénéfices concrets, ajoute Céline Mézange, chargée de mission "professionnalisation des acteurs" auprès de l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLCI). Ne plus dépendre de son entourage pour les démarches administratives, mieux suivre la scolarité de ses enfants, etc. L’important est qu’elle y trouve du sens. »
Rétablir l’estime de soi
Une personne en situation d’illettrisme a souvent perdu confiance dans sa capacité à apprendre. « Restaurer cette confiance est la première étape du processus, souligne Stéphanie Todaro, responsable d’antenne de l’association Savoirs pour réussir(3), en Moselle. Pour cela, nous proposons un accompagnement individuel et, si la personne le souhaite, des ateliers collectifs. » L’idée est de s’appuyer sur le groupe pour progresser. « Personne ne se sent jugé, confirme l’experte. On observe au contraire beaucoup d’entraide et de bienveillance. »
Un autre levier possible est la valorisation des acquis. « Les individus qui rencontrent des difficultés avec la lecture, l'écriture ou le calcul, ont parfois le sentiment qu’ils ne savent rien faire alors que c’est tout le contraire, explique Céline Mézange, chargée de mission à l’ANLCI. En développant des stratégies de compensation pour être autonomes dans leur vie quotidienne, ils ont acquis de multiples compétences. Souvent, ils ont développé une très bonne capacité de mémorisation, de concentration et/ou de réflexion, pour parvenir à surmonter telle ou telle situation du quotidien, malgré les manques. »
Évaluer les besoins sans stigmatiser
Avant d’entamer une démarche de formation, l’objectif est d’évaluer les besoins de la personne en situation d’illettrisme. C’est ce que prévoit le dispositif « Compétences et talents » créé en 2024 dans les Vosges et financé par la région Grand-Est, qui propose une solution aux demandeurs d’emploi (500 heures de formation, réparties sur cinq mois). « Tous ont été repérés par des conseillers emploi de France travail, la mission locale ou Cap emploi et tous ont passé un test, au préalable, afin d’identifier leurs compétences et leurs difficultés, explique David Babey, directeur délégué territorial au sein de la Fondation FACE Iliha(4), qui pilote le projet. »
Ce test, baptisé eva, est un service public numérique conçu sous la forme d’un jeu. Durant une quarantaine de minutes, la personne concernée doit réaliser des activités via une plateforme numérique : ranger des étagères en fonction des consignes données, lire une recette, préparer une commande…. « L’avantage de ce test est qu’il est assez ludique et qu’il transmet au candidat ses points forts et ses réussites, ajoute l’expert. Seul l'organisme prescripteur (France travail, la mission locale, etc.) reçoit les résultats complets pour savoir si la personne est en situation d'illettrisme et de quelle manière personnaliser son parcours de formation. »
Proposer une pédagogie alternative
« Les causes de l’illettrisme sont multifactorielles mais on observe que les personnes concernées ont bien souvent connu un parcours scolaire douloureux et/ou une histoire de vie marquée par des ruptures (situation de harcèlement, changement d’établissements à répétition, maladie ayant entraîné des périodes d’absence, etc.), explique Élise Bernert, responsable de l'Observatoire national de l'illettrisme et de l'illectronisme. Aussi, la formation qu’on leur propose ne doit pas reproduire un schéma scolaire, car cela pourrait réveiller leur traumatisme. »
« Il existe des moyens détournés de travailler les savoirs de base (l’écriture, la lecture, le calcul) : participer à des jeux de société, cuisiner, réaliser des visites d’entreprise etc., confirme David Babey, directeur délégué territorial au sein de la Fondation FACE Iliha. Le but est de faire travailler les individus sans qu’ils aient l'impression de travailler. »
Le lieu de la formation a aussi son importance. « Comme les stagiaires ont bien souvent un très mauvais souvenir des salles de classe, nous évitons de les mettre en difficulté, poursuit l’expert. C'est pourquoi les heures de formation sont plutôt dispensées dans d’autres lieux : une médiathèque, un centre culturel, une agence France Services, un centre social. »
Aider les salariés à gagner en compétences
Parmi les personnes en forte difficulté, une sur deux occupe un emploi. Pour elles, l’illettrisme est un frein quotidien, qui complique les relations de travail, de même qu’il entrave la progression de leur carrière. Face à ce constat, plusieurs entreprises (La Poste, la Sncf ou Aéroports de Paris) se sont réunies au sein d’un réseau baptisé #STOPILLETTRISME. L’initiative est née en 2013 au sein du groupe L’Oréal, qui identifie à l’époque des situations d’illettrisme et d’analphabétisme parmi ses personnels de ménage et décide de leur proposer une solution pour acquérir les savoirs de base.
Depuis, 45 autres entreprises lui ont emboîté le pas. « Concrètement, un travail de sensibilisation est mené auprès des salariés pour leur proposer de suivre une formation d’un an, à raison de six heures par semaine, sur le temps de travail et entièrement financée, explique Samira Djouadi, présidente de l’association. Mais rien n’est imposé, il s’agit d’une démarche volontaire. »
En parallèle, des tuteurs sont désignés parmi les collaborateurs des grands groupes afin de participer à cet accompagnement. « Une heure par semaine, tuteur et tutoré se retrouvent pour échanger, partager leur expérience », précise l’experte. Pour certains, cette formation est alors un vrai tremplin. « On a vu des salariés devenir managers, prendre des responsabilités, gérer des équipes », souligne-t-elle. À ce jour, 2 150 personnes ont déjà bénéficié du programme.
Où trouver de l’aide ?
- Le numéro gratuit « Illettrisme Info Service » (0800 11 10 35) permet d’obtenir des conseils, une information locale et des solutions pour soi ou pour une personne de son entourage. Piloté par l'Agence nationale de lutte contre l'illettrisme (ANLCI), il donne accès, notamment, à une offre de formation adaptée.
- Le site anlci.gouv.fr contient un annuaire des Centres Ressources Illettrisme présents sur l’ensemble du territoire. Il recense aussi les événements dédiés à la lutte contre l’illettrisme ; conférences, forums, Journées nationales d’action contre l’illettrisme (JNAI), etc.
(1) L’illettrisme se distingue de l’analphabétisme qui désigne la situation d’un individu n’étant jamais allé à l’école et du FLE (Français langue étrangère) qui concerne des étrangers n’ayant pas appris notre langue.
(2) Créé au sein de l'Agence nationale de lutte contre l'illettrisme (ANLCI).
(3) L’association www.savoirs-pour-reussir.fr est implantée dans la région Grand-Est et à Paris.
(4) Membre du réseau national FACE, la Fondation Agir Contre l’Exclusion.
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