Cadmium et alimentation : faut-il s’inquiéter ?

Publié le , actualisé le

Nathania Cahen

Temps de lecture estimé 7 minute(s)

Cadmium et alimentation : faut-il s’inquiéter ?
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Le cadmium est un métal toxique très présent dans notre environnement, qui peut contaminer les sols, l’eau ou l’air. Il nous expose notamment au travers de nombreux aliments que nous consommons : les céréales et leurs dérivés, certains légumes, mais aussi le chocolat ou les coquillages par exemple. Quels sont les risques pour la santé ?

En janvier 2025, un reportage de Zone Interdite puis, quelques mois plus tard, un article de l’UFC Que Choisir défraient la chronique et mettent le risque cadmium sur le devant de la scène. Au grand soulagement de groupements et syndicats de médecins, mais aussi de l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) qui, depuis une vingtaine d’années, ne cessent de mettre en garde contre les effets toxiques de cette « bombe sanitaire »

En effet, selon la deuxième étude alimentation totale et l’étude alimentation totale infantile de l’Anses, « une part des adultes et des enfants ont des expositions alimentaires dépassant la dose journalière tolérable par ingestion pour le cadmium ». Cela concerne 0,6 % des consommateurs adultes, 14 % des enfants de 3 à 17 ans, et jusqu’à 36 % des moins de 3 ans ».

Or, « ce métal est un produit CMR, à savoir cancérigène, mutagène (susceptible de provoquer des mutations génétiques) et reprotoxique (c’est-à-dire qui altère la fertilité) », énumère le cardiologue Pierre Souvet, président de l’ASEF (Association santé environnement France).

Un métal absorbé par les plantes

Contrairement au calcium, au fer, au cuivre ou au zinc que l’on peut également trouver dans les sols, le cadmium lui n’a aucune vertu, au contraire. De surcroît, certaines activités agricoles (au travers des engrais phosphatés) ou industrielles en augmentent le taux. Ce métal est ainsi présent dans les plantes via les engrais et l’épandage (55 %), les déjections animales (25 %), la pollution atmosphérique (15 %) et les boues des stations d’épuration (5 %) (1).

Vu qu’il s’accumule dans les sols, le cadmium imprègne les plantes. « Nous en absorbons environ 5 % dans l’intestin quand nous consommons des aliments qui en contiennent, indique le médecin. Et jusqu’à quatre fois plus en cas de carences de métaux utiles à l’organisme (fer, zinc, cuivre, calcium…) car cela facilite l’absorption de cadmium ». 

Également présent dans le tabac, le cadmium expose davantage encore les fumeurs.

Dans les céréales, certains légumes… et même le chocolat

Plus précisément, quels sont aliments les plus susceptibles de receler ce métal ? Les céréales, le blé principalement, sont en première ligne. « Il faut vraiment en limiter la consommation quotidienne par les enfants. Ceux qui en mangent 20 g par jour ont un taux de cadmium supérieur de 8,5 % à ceux qui se contentent de 4G », illustre le Dr Souvet. Suivent le pain et les biscuits salés comme sucrés.

Du côté des légumes, ce sont les variétés à feuilles les plus touchées, notamment les épinards. Mais aussi les champignons et les pommes de terre – et par extension les chips. À cette liste, l’Anses ajoute encore les algues qui « ont aussi particulièrement tendance à accumuler cet élément présent dans le milieu marin : près d’un quart des algues destinées à l’alimentation dépassent la valeur de concentration maximale recommandée ». 

Les autres aliments concernés sont souvent consommés plus épisodiquement : abats, mollusques et chocolat (en particulier en provenance d’Amérique du Sud). 

Toutefois, une méta-analyse de 343 études, réalisée en Grande-Bretagne, indique qu’il y a en moyenne 48 % de cadmium en moins dans le bio, en France.

Une exposition multirisque

Les pathologies induites par une exposition au cadmium sont nombreuses. C’est une fragilité osseuse, ou ostéoporose, avec fractures du col du fémur et du rachis. Puis des liens avec de nombreux cancers, à commencer par le cancer du pancréas. « Le cadmium est suspecté de jouer un rôle dans l'accroissement majeur et extrêmement préoccupant de [son] incidence », alerte Santé publique France qui pointe l’apparition de 16 000 nouveaux cas en 2023, contre 6 000 en 2006.

« Mais le cadmium favorise aussi d’autres cancers - rein, prostate, sein, vessie, ovaires… Et celui des poumons pour les fumeurs, complète le Dr Souvet, qui souligne que le sujet préoccupe les autorités sanitaires depuis de nombreuses années puisque « le cadmium est classé depuis 1993 dans le groupe 1 des agents cancérogènes par le CIRC (Centre international de recherche sur le cancer) en raison, déjà, d’un lien avéré avec le cancer du poumon. C’est aussi un facteur de risque cardiovasculaire. Il provoque également des troubles de la fertilité masculine et féminine. Il est à l’origine de problèmes rénaux… » Le surrisque de mortalité lié au cadmium se monterait ainsi à 44 %.

« Le problème est l’absence de symptôme évoquant une forte contamination, pointe le Dr Souvet. Le cadmium peut s’accumuler pendant des années dans le corps, d’abord dans le foie, les reins, sans prévenir. Puis y rester logé durant des années. » Il est possible d’en mesurer la présence dans l’organisme par une prise de sang (qui va révéler toute exposition récente) ou une analyse d’urine, la cadmiurie, qui permet d’évaluer une contamination sur le long terme, chronique. Ces investigations sont généralement demandées lorsqu’il y a une suspicion de contamination importante, souvent liée au tabagisme ou à l’alimentation. 

En juin 2025, Yannick Neuder alors ministre de la Santé avait promis que le dépistage de l’exposition au cadmium serait remboursé en médecine de ville pour les personnes à risque. Ce sera chose faite d’ici l’été 2026 grâce à un accord entre les syndicats de biologistes et l’Assurance Maladie. Le test (sanguin + urinaire) coûtera 27,50 euros, remboursé à 60% par la sécurité sociale et 40% par les complémentaires santé.

Les personnes plus fragiles en première ligne

Le risque concerne toute la population, mais les plus vulnérables sont les enfants, les femmes, les fumeurs. Les enfants français sont très contaminés, près de quatre fois plus que les enfants américains montre le programme national de biosurveillance Esteban (2). C’est en lien notamment avec une consommation excessive de céréales au petit-déjeuner. 

De leur côté, les femmes sont nettement plus contaminées que les hommes, notamment en lien avec les carences en fer (très souvent liées aux règles) qui concernant un quart d’entre elles. Cela augmente l’absorption du cadmium dans le tube digestif, donc la prise en charge de ces carences est importante pour limiter la contamination.

Comment s’en débarrasser ? « C’est compliqué, admet le Dr Souvet. Quand il y a du cholestérol, il existe des traitements pour le faire baisser. Là, il s’agit de freiner la contamination en diversifiant l’alimentation et en diminuant les aliments les plus concentrateurs. En évitant notamment les céréales ou les pommes de terre tous les jours. Pour le goûter des enfants, penser par exemple fruit, yaourt et fromage ».

Légiférer et informer

En France, dès 2019, l’Anses recommandait dans une publication de limiter l’exposition au cadmium en fixant un seuil à ne pas dépasser dans les urines des adultes français. L’étude Esteban a mis à jour des chiffres inquiétants. Chez les adultes, l’exposition moyenne à ce métal lourd a presque doublé en dix ans (entre 2006 et 2016), passant de 0,29 à 0,57 µg/g (microgramme par gramme) de concentration dans les urines. Cette étude souligne également que près de 48 % de la population française, dont 18 % des enfants, dépassent actuellement le seuil d’alerte fixé à 0,5 µg/g par l’Anses. Ce seuil se base sur le surrisque osseux – un taux entre deux à trois fois plus important qu’en Italie ou aux États-Unis.

Selon l’Anses, « il faut agir à la source, en particulier au niveau des matières fertilisantes en partie à l’origine de l’augmentation de la concentration en cadmium dans les sols et, in fine de sa teneur dans les aliments. À cet effet, l’Agence a proposé de nouvelles valeurs seuils afin d‘éviter la survenue d’effets sanitaires et de mieux protéger les consommateurs comme les travailleurs ».

« L’urgence aujourd’hui est donc d’obtenir un décret gouvernemental pour que les recommandations de l’Anses sur la teneur en cadmium des engrais phosphatés soient suivies. Même si l’on sait qu’il faudrait des dizaines d’années pour assainir les sols », convient le Dr Souvet. Il conclut : « Favoriser et recommander l’agriculture biologique, informer les Français de la diversification alimentaire sont indispensables dès aujourd’hui ».

(1)    Source des chiffres : https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC7147761/
(2)    L’étude a été réalisée avec la participation des ministères des Solidarités et de la Santé et de la Transition écologique et solidaire, des centres d’examens de santé de l’Assurance maladie et du Cetaf (Centre technique d’appui et de formation des centres d’examen de santé).

Rédigé par

  • Nathania Cahen

    Journaliste spécialisée dans les sujets société et économie.

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