Pourquoi jouer est-il bon pour la santé mentale ?
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Deux fois par mois, le vendredi, Alexandra Marin participe à des soirées où se réunissent bon nombre d’amateurs de jeux de société. Ces rendez-vous ludiques sont encadrés par l’association Jeux M’Creuse, qu’elle préside, basée en Nouvelle-Aquitaine et lancée par des joueurs passionnés. Au menu : des parties endiablées de jeux de plateaux et autres jeux de cartes qui détendent les participants tout en sollicitant leurs capacités de réflexion, de stratège et d’adaptabilité.
Alexandra Marin est psychosociologue de formation. Elle a dirigé durant une douzaine d’années, en banlieue parisienne, une ludothèque ouverte aux petits et aux grands. Elle a pu constater combien le jeu était bénéfique à la santé mentale et au bien-être de chacun. « Il construit cognitivement, affectivement, émotionnellement, physiquement, socialement », confie-t-elle. Lorsque l’on joue, on passe en principe un bon moment. « C’est du divertissement, du plaisir. »
Le corps libère alors des endorphines (1) qui provoquent un sentiment de quiétude. On est détendu. On décompresse. On se protège des effets négatifs du stress.
Pourquoi le jeu est-il indispensable au développement de l’enfant ?
« Le jeu est central dans le développement psychique de l’enfant », observe Jean-Paul Santoro, psychologue clinicien et conférencier, fondateur du site Psyché Clic. Le psychothérapeute a fait du jeu un outil de soin dont il se sert en séance. « Françoise Dolto, en France, et Donald Winnicott, en Grande-Bretagne, ont travaillé sur l’apport du jeu chez l’enfant. Winnicott distingue le Game, qui est le jeu organisé autour de règles et le Play, jeu libre qui sort de l’imagination. »
Le Play vient spontanément, dès les premiers mois de la vie de l’humain, avec les objets qu’il trouve à portée de main. Le nourrisson va se saisir tout d’abord de son corps et apprendre en gazouillant la préhension. Puis, la gravité avec des cubes… « Ainsi, il va progressivement se découvrir et découvrir la réalité matérielle du monde qui l’entoure », poursuit Jean-Paul Santoro.
Le Game va être un média, un espace de projection entre l’enfant et les autres. « Le langage des plus jeunes n’est pas aussi élaboré que celui des adultes. Le jeu permet de dépasser cela. Il va leur permettre de créer une relation, de communiquer. » Et cela est valable à tout âge. « Socialement parlant, le jeu apporte du lien, permet de garder le contact. »
Les pouvoirs du jeu sur nos émotions
Le jeu, espace ludique, permet de gérer les sentiments et les émotions. « C’est une fenêtre, un moyen d’expression pour dire des choses difficiles pour lesquelles on n’a pas forcément les mots », commente le psychologue Jean-Paul Santoro. Alexandra Marin, l’ancienne directrice de ludothécaire, a observé la fonction cathartique (2) du jeu lorsqu’elle officiait auprès de jeunes publics. « C’était lors des attentats. Les gamins s’amusaient aux terroristes et aux otages comme d’autres, de leur temps, s’improvisaient policiers et voleurs. »
Le jeu reste alors divertissant tout en transcendant la peur et le traumatisme. Il aide à reprendre le contrôle sur les non-dits, sur ce qui échappe. À penser à autre chose. À se protéger. Le jeu va aussi solliciter les fonctions exécutives de tout un chacun, de la planification au raisonnement. Gérer l’impulsivité et la frustration.
« Il apprend l’échec, le recommencement, l’endurance, la patience… ainsi que la vie en collectif, le respect de l’autre et des règles de la société. De ce fait, il aide à mieux appréhender le monde », reconnaît Alexandra Marin.
Les compétences cognitives sont stimulées : la mémoire, la réflexion, l’analyse, le calcul (stratège)… « Le jeu les fait travailler et les maintient. Il aide à la concentration, à la mémorisation, entre autres, des personnes plus âgées ou fragilisées », reprend Jean-Paul Santoro.
Grâce à lui, nous sommes plus ouverts à la coopération, à l’empathie, à l’adaptabilité, à la tolérance, au mieux vivre ensemble… C’est un outil central dans le développement ou la consolidation de la motricité, de l’adresse, de l’attention pour ses usagers comme pour la pratique des orthophonistes ou encore des ergothérapeutes.
Le jeu vidéo peut aider à soigner certains troubles psychiques
Le jeu a un côté libérateur et universel. « Toute l’humanité joue ainsi que les mammifères », remarque la psychosociologue Alexandra Marin. Le jeu est intergénérationnel et fait fi des barrières de la langue. En effet, on peut s’amuser ensemble quand on connaît les règles d’un jeu sans forcément parler le même langage. Les échecs en sont une illustration. « Le football, qui est certes un sport mais aussi un jeu avec des règles, est fortement fédérateur. Il rapproche, quelle que soit la condition sociale, l’âge, le pays », rappelle Jean-Paul Santoro.
Le psychologue ne diabolise pas les jeux vidéo, souvent décriés. Certains peuvent être bénéfiques quand leur usage est encadré ou pensé à des fins thérapeutiques. « On cantonne bien souvent, et à tort, cette catégorie à Fortnite ou à des applications sur le smartphone qui renfermeraient ou abrutiraient. » De nombreux soignants y ont recours, entre autres, pour traiter de problèmes cognitifs ou de troubles du comportement.
Le psychanalyste Michaël Stora est l’un des précurseurs dans l’utilisation des jeux vidéo en pédopsychiatrie de groupe. Il s’est aperçu que les jeunes patients les acceptaient plus facilement que les jeux classiques car ils font partie intégrante de leur culture. « Les psychologues Guillaume Gillet et Yann Leroux ont écrit un livre (3) qui fait part de leur expérience positive d’ateliers thérapeutiques à médiation numérique », indique Jean-Paul Santoro.
En quoi le jeu peut-il créer des liens entre les patients ?
Il peut même arriver que soignants et patients imaginent leur propre jeu. C’est le cas au Centre de réhabilitation psycho-sociale hôpital de jour du GHU Paris psychiatrie et neurosciences. « Il se joue beaucoup de choses dans le jeu. Platon soutenait, à raison, que l’on pouvait en savoir plus sur quelqu’un en une heure de jeu qu’en une année de conversation », témoigne Michael Sarah, infirmier à l’origine, avec son collège Olivier Lefebvre, de la création de Kyrä, le village des émotions.
« On avait remarqué, notamment lors d’escape games, que le jeu créait un lien fort entre les participants et une bonne adhésion de nos patients qui souffrent de troubles bipolaires ou schizophréniques. », poursuit l’infirmier, qui exerce aussi au centre ATPM, unité d'art-thérapie, où il a pu observer l'importance de la création dans le processus de soin. L’équipe s’est alors projetée dans un travail d’élaboration de règles et de mécanismes.
Petit à petit, alors que le jeu prenait forme, les patients gagnaient en confiance et en estime de soi. « Nous avons fonctionné avec un noyau dur de volontaires où d’autres gravitaient. Cette cohésion était importante », raconte Michael Sarah.
Le jeu créé se présente sous forme de cartes exprimant des émotions. « Cela permet d’en parler. Par exemple, quand un joueur tire la colère, il va commencer par : « Dans mon village, les villageois sont en colère car… ». Va alors se dérouler une histoire qui va exprimer des besoins, des frustrations… Elle va évoluer en fonction des cartes tirées par les participants », explique l’infirmier. Cette mise en situation peut être un exutoire, un moyen d’accéder à des mots, des sentiments enfouis. Tout en gardant le côté divertissant, compétitif et l’esprit de partage.
(1) Hormones sécrétées par le cerveau, les endorphines procurent du bien-être et du plaisir, grâce à une action anxiolytique, antalgique et relaxante.
(2) La fonction libératrice.
(3) Guillaume Gillet et Yann Leroux. « Le jeu vidéo pour soigner ? ». Éditions Erès.
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