Bipolarité : comment s’épanouir au travail ?
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« Je suis dirigeante et je ne peux pas dire haut et fort que je suis touchée par la bipolarité. » Isabelle est cheffe d’entreprise1 et vit avec un trouble bipolaire aujourd’hui stabilisé grâce à un traitement, depuis trois ans. Lors de l’avant-première du documentaire de Léa Vigier retraçant son tour de France en stop, « Je suis bipolaire, tu m’invites ? », elle s’est dite profondément émue et inspirée « de voir qu’il est possible, et nécessaire, de ne plus avoir honte de cette maladie ».
La bipolarité est un trouble cyclique de l’humeur, alternant des phases dites de manie ou d’hypomanie. Elles sont ainsi marquées par des moments d’énergie débordante, de confiance accrue et parfois d’euphorie, et par d’autres périodes de dépression profonde. En France, environ deux millions de personnes sont concernées.
Parmi elles, de nombreux salariés et/ou cadres n’osent pas parler de leur trouble, quand d’autres quittent leur emploi lors d’un épisode maniaque ou le perdent, dans l’impossibilité de maintenir la charge de travail pendant une phase dépressive. Pourtant, des solutions existent pour concilier bipolarité et vie professionnelle, et en parler est d’ailleurs recommandé.
Quand et comment en parler au travail ?
« Il est souhaitable de parler de son trouble bipolaire au travail, car cela crée un espace de solutions et d’empathie. Cela repose aussi les personnes concernées en leur enlevant la fatigue psychique liée au fait de cacher la maladie. Ne pas en parler est au contraire un facteur de rechutes », explique Claire Le Roy-Hatala, docteure en sociologie, consultante en santé mentale au travail et autrice de La vérité sur les troubles psychiques (Payot).
Selon elle, il convient toutefois d’évaluer le degré de proximité que l’on entretient avec son manager ou ses collègues. « Certains choisissent même d’en parler dès l’entretien d’embauche, afin de savoir comment cela sera perçu et d’éviter un environnement potentiellement stigmatisant. »
Dans les faits, il est souvent conseillé d’attendre la fin de la période d’essai pour aborder le sujet. Cela permet de prouver sa valeur professionnelle et d’installer une relation de confiance. D’autant plus qu’il n’existe aucune obligation légale de déclarer sa bipolarité, ou tout autre handicap, à son employeur. Il est en revanche possible d’en parler de manière confidentielle à la médecine du travail, sans que l’information ne soit transmise à l’entreprise.
Claire Le Roy-Hatala nuance néanmoins. « Il existe une corrélation entre le fait de dévoiler ses troubles et les chances de maintien dans l’emploi. Mais cela reste à manier avec prudence, car les risques de stigmatisation persistent, liés à des représentations erronées de la maladie, notamment autour d’une supposée moindre performance professionnelle. »
« Or, la déstigmatisation est un enjeu majeur pour le retour et le maintien au travail », confirme le psychiatre Frank Bellivier, responsable du Centre expert bipolaire et chef du service de psychiatrie d’adultes des hôpitaux de Paris. Pour lutter contre les préjugés, prendre les devants en initiant un entretien avec son supérieur afin d’expliquer son propre fonctionnement face au handicap peut s’avérer bénéfique. Exprimer son ressenti ne vise pas à se victimiser, mais à sensibiliser.
Maîtriser la manière dont on parle de sa maladie met en avant certaines qualités associées au trouble bipolaire, comme la créativité, l’intuition ou l’empathie, et montre comment elles peuvent devenir des atouts pour l’entreprise. À l’inverse, certaines attitudes peuvent fragiliser la démarche, comme réduire la maladie à une excuse, en parler sans cadre de confiance ou se focaliser uniquement sur le diagnostic plutôt que sur les solutions concrètes.
Des aménagements du temps de travail sont possibles
Parler de sa bipolarité, c’est aussi pouvoir demander de l’aide et accéder à des aménagements précieux lorsque les phases deviennent plus difficiles à gérer.
« Il existe des dispositifs comme la reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH), à demander auprès de la maison départementale des personnes handicapées (MDPH). Elle permet de bénéficier d’aménagements de poste, d’horaires, de télétravail ou de formations en cas de réorientation professionnelle », explique Julien Duplouy, pair-aidant et responsable des opérations de l’association HopeStage. « Il n’est pas obligatoire de révéler que l’on en bénéficie, mais cela peut jouer en faveur de la personne, notamment parce que les entreprises de plus de vingt salariés ont une obligation d’emploi de travailleurs handicapés (OETH). »2
D’autres aides peuvent également être mobilisées, comme l’allocation adulte handicapé (AAH), destinée à compenser une perte de revenus. Dans certains cas, un reclassement professionnel est préférable, notamment lorsque le poste implique des contraintes incompatibles avec l’équilibre de la maladie, comme les décalages horaires répétés ou du travail de nuit.
Le psychiatre traitant peut alors collaborer avec le médecin du travail, dans l’intérêt du patient. Des dispositifs comme un mi-temps thérapeutique, le congé de longue durée ou, plus rarement, la pension d’invalidité, peuvent aussi être envisagés selon la situation.
Des ajustements plus simples peuvent parfois suffire, comme la réduction ou l’aménagement du temps de travail, le télétravail ou la diminution de la charge de travail. « Il peut également être utile de se tourner vers sa complémentaire santé pour connaître les accompagnements existants. Certaines proposent, par exemple, des ateliers de gestion du stress en parallèle d’une reprise du travail », ajoute Claire Le Roy-Hatala, qui invite aussi à se renseigner sur la politique handicap de son entreprise. Certaines prévoient des congés spécifiques pour que les salariés puissent se rendre à leurs rendez-vous médicaux.
Du côté des employeurs et des managers, l’enjeu est aussi réel. Adapter un poste demande parfois « une souplesse organisationnelle qui n’est pas toujours évidente », reconnaît la sociologue. Pourtant, encourager une communication ouverte, ajuster les objectifs, instaurer des règles claires de déconnexion à partir de certaines heures et créer un climat de confiance sont autant de leviers pour favoriser la stabilité des équipes.
Des structures comme HopeStage proposent d’ailleurs des accompagnements dédiés aux entreprises, à travers des formations, des ateliers et des actions de sensibilisation car « les personnes bipolaires ont envie de travailler, et le travail contribue souvent à leur stabilité », insiste Julien Duplouy. Sensibiliser au trouble bipolaire et mettre en place des aménagements adaptés ne bénéficie pas seulement aux personnes concernées, mais à l’ensemble du collectif de travail.
(1) Le prénom a été modifié à la demande de l’intéressée.
(2) Depuis 1987, la loi impose aux entreprises de 20 salariés et plus d’employer des personnes en situation de handicap à hauteur de 6 % de leur effectif total. Si cette obligation n’est pas respectée, l’entreprise doit verser une contribution financière.
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