Frank Bellivier : « Faire de la santé mentale une cause nationale durable »
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Délégué ministériel à la santé mentale et à la psychiatrie depuis 2019, le Pr Frank Bellivier revient, en cette année de Grande cause nationale sur la feuille de route lancée en 2018. Elle est constituée d’une cinquantaine d’actions pour prévenir, soigner et améliorer les conditions de vie des personnes vivant avec un trouble psychique. 3,3 milliards d’euros sont engagés pour leur mise en œuvre depuis 2018 et jusqu’en 2026.
Une surconsommation d’écrans et de réseaux sociaux
La santé mentale s’est dégradée depuis la crise du Covid. Peut-on l’expliquer ?
Pr Frank Bellivier : Les indicateurs de dégradation étaient antérieurs à la crise Covid, en particulier chez les jeunes. La crise Covid a toutefois accentué les troubles chez certains : les jeunes, les femmes et les publics précaires. Plusieurs facteurs peuvent l’expliquer : chez les jeunes pendant le Covid, il y a eu une surconsommation d’écrans et de réseaux sociaux avec des contenus angoissants, et un impact sur les rythmes de sommeil. Par ailleurs, les violences intrafamiliales ont augmenté, l'accès au sport était réduit, le contexte économique s’est dégradé…
Une cause nationale durable
La santé mentale est la Grande cause nationale de cette année. Quels sont les enjeux ?
Pr F. B. : Cela vient concrétiser une mobilisation sociétale sur les questions de santé mentale, qui existe depuis plusieurs années. La Grande cause confirme l’engagement politique dans cette direction. Depuis 7 ans, il existe une feuille de route santé mentale et psychiatrie qui démontre un engagement politique et financier inédit dans ce domaine.
Cette Grande cause entérine également une mobilisation interministérielle, dans chaque secteur. Tous les ministères ont un rôle à jouer pour agir sur les déterminants de la santé mentale (lutte contre les violences, les addictions, logement, sport, culture…). L’objectif est de faire de la santé mentale au-delà de 2025 une cause nationale durable.
Expérimentation de premiers secours en santé mentale « ados »
Quels sont les dispositifs mis en place pour les jeunes en souffrance psychique ?
Pr F. B. : L’objectif est de repérer les jeunes qui ne vont pas bien. On essaye donc de structurer des dispositifs de première ligne comme les Maisons des adolescents. Celles qui existent ont été renforcées, d’autres ont été créées. Il y en existe 125. Ce dispositif relève de l’offre de 1er recours, comme les médecins généralistes ou encore Mon soutien psy, mis en place en 2022.
Pour rappel, 12 séances avec un psychologue sont dorénavant remboursées et accessibles à partir de 3 ans. D’ailleurs, 15 % des consultations concernent des mineurs. Il existe toujours des inégalités de santé territoriales, on n’est pas encore au rendez-vous des besoins, même si nous recevons une quarantaine de candidatures de psychologues par semaine. Au 1er octobre, 6 800 psychologues étaient conventionnés.
Et toujours dans l'objectif de repérer les jeunes en souffrance, nous travaillons avec l’Education nationale. Une expérimentation des premiers secours en santé mentale « ados » a été menée. Une étude d’impact doit être lancée avant un éventuel déploiement au collège et au lycée. Avant de déployer ce module auprès des adolescents, les adultes qui les entourent doivent être formés (module standard ou module « jeunes). Au 1er septembre, 225 000 secouristes le sont, aussi bien en milieu étudiant que dans le monde du travail.
VigilanS : un dispositif de prévention de la récidive suicidaire
75 % des récidives ont lieu dans les 6 mois suivant une tentative de suicide. C’est pourquoi le dispositif VigilanS a été mis en place dans toute la France. Le principe est de garder le contact avec la personne ayant fait une tentative de suicide. « Le maintien de contact permet de réduire de 38 % le risque de nouvelle tentative dans l’année qui suit l’inscription dans le dispositif de suivi », précise le Pr Frank Bellivier, délégué ministériel à la santé mentale et à la psychiatrie. Dix jours après le geste, un professionnel (infirmier, psychologue…) appelle la personne pour prendre des nouvelles. Selon la situation, elle pourra la rappeler à plusieurs reprises et adapter le projet de soin si besoin.
Former plus de pédopsychiatres
L’offre de soins reste inégale et insuffisante. Quelles mesures pourraient changer cela ?
Pr F. B. : Pour répondre à cet enjeu, il faut mener conjointement tout un panel d’actions. Premièrement, il existe une diversité de besoins en matière de santé mentale, certains doivent être mieux pris en charge dans le premier recours avec des solutions d’appui et d’outillage par la psychiatrie si nécessaire. C’est une des mesures du plan annoncé en juin dernier.
Ensuite, il faut poursuivre les transformations à l’œuvre, mobiliser des compétences multiples comme les infirmiers en pratiques avancées, et les nouveaux métiers pairs aidants professionnels, cases managers, faciliter l’accès aux soins psychologiques.
Paradoxalement, il faut construire cela dans un moment de « désamour des soignants » pour l’hôpital et un creux démographique de psychiatres. Il y a donc un enjeu d'attractivité en redorant le blason de la psychiatrie. Les professionnels souhaitent travailler différemment, les soins orientés vers le rétablissement attirent les professionnels de santé et répondent mieux aux besoins des personnes. Nous allons former plus de pédopsychiatres dans le cadre de la réforme de la formation des internes de psychiatrie. Les effets sont attendus dans les années qui viennent. Ce sont ces mesures de la feuille de route santé mentale et psychiatrie qui n’ont pas un effet immédiat, mais à moyen terme.
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