Addictions au travail : comment organiser une action de prévention utile et bienveillante

Publié le

Philippe Chibani-Jacquot

Temps de lecture estimé 6 minute(s)

Addictions au travail : comment organiser une action de prévention utile et bienveillante
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Sommaire

La prévention des conduites addictives (alcool, écrans…) est encore un sujet délicat à aborder dans les entreprises. Organiser des actions de sensibilisation ludiques aide à ouvrir le dialogue, sur un enjeu qui concerne tous les milieux professionnels.

L’ESSENTIEL

  • Les addictions concernent tous les secteurs et tous les métiers.
  • Les formats ludiques facilitent le dialogue et la sensibilisation.
  • Les patients experts apportent une parole concrète et crédible.
  • Une action ponctuelle doit s’inscrire dans une prévention durable.

Au moment d’aborder le sujet des conduites addictives, beaucoup d’entreprises redoutent de mal faire. Sur un tel thème, la peur de stigmatiser certains salariés, de provoquer un malaise ou de donner l’impression de « surveiller » les comportements l’emporte encore parfois sur la volonté d’agir.

La prévention des addictions est délicate parce qu’elle se situe à la frontière du respect de la vie privée. Le sujet relève de l’intime et reconnaître sa propre addiction est loin d’être une démarche facile. Mais l’entreprise se doit de s’en préoccuper car une addiction ne fait pas de différence entre sphère professionnelle et privée. Elle peut créer un risque pour la sécurité du salarié et de ses collègues, mais aussi pour la santé du salarié. Le sujet est donc aussi sensible qu’incontournable pour l’employeur.

Pourquoi la prévention des addictions concerne toutes les entreprises ?

Le développement des addictions (alcool, stupéfiants, écrans, médicaments, jeux d’argent…) est le plus souvent dû à une dégradation de la santé mentale des salariés. Leur prévention n’est donc plus limitée aux enjeux de sécurité dans des activités à risque. Elle concerne l’ensemble des entreprises dans le cadre de la prévention des risques psychosociaux.

Comment éviter la stigmatisation des salariés

Pour limiter l’effet de stigmatisation des pratiques addictives, la première règle est d’aborder le sujet sans cibler un produit en particulier. Mieux vaut parler des pratiques addictives dans toutes leur diversité. Cela inclut :

  • Les produits psychoactifs, c’est-à-dire les stupéfiants, mais aussi l’alcool et le tabac.
  • Les médicaments psychotropes, et tout particulièrement les opioïdes.
  • Les addictions comportementales au travail ou au sport.
  • Les usages problématiques des écrans ou des jeux d’argent.

Deuxième règle : en faire un sujet pour l’ensemble des salariés, plutôt que de le restreindre aux seuls métiers réputés à risque. « Tous les milieux, tous les métiers et tous les secteurs d’activité sont concernés », rappelle Alexis Peschard, président de GAE Conseil , un cabinet de conseil spécialisé en addictologie (lire l’encadré). Cette approche réduit le sentiment de jugement.

Ces deux règles consacrent une prévention en phase avec le développement des conduites addictives, qui sont le plus souvent dues à une dégradation de la santé mentale des salariés. Depuis le Covid, Alexis Peschard constate une évolution de la demande. « Nous ne sommes plus seulement appelés pour traiter des cas individuels. Cela devient un sujet pour l’ensemble d’une d’organisation et l’employeur sait qu’il a, aussi, intérêt à agir en prévention »

Des actions ludiques pour sensibiliser les salariés

Troisième règle : débuter par des animations ludiques pour parler des addictions. Dans beaucoup d’entreprises, une action de prévention est d’abord perçue comme un passage obligé, plus que comme une opportunité. Pour lever ces résistances, des serious games, ou jeux sérieux, combinent un format ludique (quiz collectif), avec des questions sur la thématique des addictions. Cela aide à briser la glace entre les participants et libère la parole.

Autre exemple, GAE Conseil a développé un format mixte entre casino et quiz qui place les joueurs en situation de ressentir, sans risque, les effets addictifs des jeux d’argent et d’approfondir leurs connaissances en même temps.

Ces formats répondent aussi aux attentes des entreprises qui recherchent des supports de prévention courts et participatifs. Pour Romain Morelle, infirmier dans un service de prévention et de santé au travail d’une grande entreprise, « les mises en situation ludiques créent de l’intérêt chez les participants. Cela facilite le dialogue et l'apprentissage parce qu'on va mémoriser plus facilement les informations », explique-t-il.

Pourquoi recourir à des patients experts en entreprise ?

Romain Morelle apprécie lorsque ces séances de sensibilisation sont animées par des patients experts (ou pairs aidants). Ils se sont formés à la prévention après avoir eux-mêmes vécu les effets d’une addiction. « Je ne dis pas qu’il faut avoir consommé des drogues pour pouvoir en parler. Mais les patients experts apportent une vision concrète avec des mots qui auront un impact très fort sur les participants. »

Jérôme B., ancien consommateur de cocaïne, est l’un de ces patients experts. Lorsqu’il intervient en entreprise, il se sert parfois d’un jeu intitulé « Le pot de départ ».  Le principe de cet escape game produit par GAE Conseil est simple : à l’occasion d’un pot, qui est un moment festif, les joueurs analysent différentes situations et profils de collègues, dont certains s’exposent ou ont une conduite addictive. 

« Nous avons tous, à des degrés différents, une ou des conduites addictives », explique Jérôme B. Il aime rappeler cette généralité avant d’expliquer pourquoi et quand l’addiction devient une maladie : niveau de dépendance, impact négatif sur sa vie, comportement compulsif… Plusieurs critères sont à étudier et, pour chacun d’eux, il faut regarder si le curseur atteint un niveau de risque important.

Au terme de ce jeu, Jérôme espère avoir convaincu que l’addiction se déclenche souvent comme « une mauvaise réponse à un vrai problème ». Stress, isolement, problèmes de santé, séparation ou surcharge de travail peuvent fragiliser durablement certains salariés. L’animation est réussie lorsque les participants savent, un peu mieux :

  • Identifier des signaux d’alerte ;
  • Visualiser les risques ;
  • Encourager la vigilance collective ;
  • Faire connaître les ressources d’aide existantes.

Quel temps consacrer à la prévention des addictions ?

Le manque de temps reste l’un des premiers freins à l’organisation d’actions de prévention utiles, notamment dans les PME. Mais Alexis Peschard assure qu’il est possible d’organiser des « ateliers d’une heure pour une vingtaine de participants, et les répéter dans une journée pour multiplier les participants sans stopper l’activité ».

Mais, au-delà du format, les spécialistes rappellent qu’une action ponctuelle ne suffit pas. « La prévention gagne en efficacité lorsqu’elle s’inscrit dans une démarche plus large : information régulière, repérage précoce  et intervention brève, accès aux ressources d’aide et climat de confiance autour du sujet. », rappelle-t-il.

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