Scorbut : de quoi s'agit-il et comment s'en protéger ?

Publié le

Sandrine Letellier

Temps de lecture estimé 7 minute(s)

Scorbut : de quoi s'agit-il et comment s'en protéger ?
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Le scorbut fait son retour en France depuis la pandémie de Covid-19, notamment chez les enfants. Les spécialistes pointent la précarité économique et les effets de l'inflation, mais pas seulement. Le point sur la maladie et les moyens de s'en prémunir.

Appelée aussi « maladie du marin », le scorbut décimait autrefois les équipages effectuant de longues traversées sans accès à des aliments frais. Il avait pratiquement disparu d'Europe à la fin du XXe siècle. Mais une étude publiée en décembre 2024 dans la revue The Lancet Regional Health-Europe annonçait le retour de la maladie. Avec une hausse des cas assez inquiétante : 888 cas entre 2015 et 2023 en France. En cause ? Les possibles conséquences de l’augmentation croissante de la précarité socio-économique sur l’alimentation des enfants en France.

« Certes, une grande précarité peut favoriser l'apparition de la maladie, observe le Dr Pierre Frances, médecin généraliste à Banyuls-sur-Mer. Mais bien avant la crise sanitaire, d'autres études avaient également pointé ce retour d'une maladie indépendamment de toute forme de précarité. »

Qu'est-ce que le scorbut ?

« Le scorbut est une carence importante et prolongée en vitamine C (ou acide ascorbique), vitamine que l'organisme ne peut ni produire ni stocker, explique le Dr Catherine Salinier, pédiatre membre de l'Association française de pédiatrie ambulatoire (AFPA). Un à trois mois sans apport en vitamine C suffisent à déclencher la maladie. » Les causes principales du scorbut sont liées à une alimentation pauvre en fruits et légumes frais, principales sources de vitamine C.

« Cette maladie peut avoir des conséquences potentiellement graves mais elle reste extrêmement rare, insiste le Dr Frances. D'autant plus qu'une fois les carences comblées par une supplémentation en vitamine C, le scorbut disparaît rapidement. »

Une maladie aux symptômes pas toujours spécifiques

« Le scorbut se manifeste par un syndrome hémorragique (purpura (1), écchymoses (2), hématomes, saignements des gencives…), une grande fatigue, des douleurs articulaires, des manifestations cutanées (poils en tire-bouchon, perte de cheveux...), indique le Dr Catherine Salinier, pédiatre. Pour autant, certains de ces symptômes peuvent aussi être les signes de nombreuses autres pathologies, comme par exemple, une leucémie. » 

Le Dr Pierre Frances, a constaté des cas dans sa patientèle plutôt âgée. Selon lui, « le signe hémorragique de la sphère buccale, avec des gencives très souvent gonflées et violettes, reste essentiel dans le diagnostic clinique de la maladie ».

En cas de suspicion, une prise de sang doit être effectuée pour doser l’acide ascorbique. Un taux de vitamine C inférieur à 2,5g/ml signale un scorbut. « De nombreuses personnes peuvent être concernées par des carences en vitamine C, prévient le Dr Pierre Frances. On pensera notamment à accroître les apports en vitamine C pour les femmes enceintes, allaitantes ou souffrant de problèmes thyroïdiens (la vitamine C jouant, à l'instar d'autres vitamines, un rôle essentiel dans les différentes étapes de production des hormones thyroïdiennes). »

Une maladie pas toujours liée à la précarité

Les fruits et légumes frais, principales sources de vitamine C, ont un coût élevé souvent difficile à assumer pour les familles en situation de précarité. « Mais certaines habitudes alimentaires peuvent aussi conduire à une carence sévère en vitamine C, pointe le Dr Pierre Frances. Il y a, bien sûr, les enfants, mais aussi des personnes suivant des régimes alimentaires déséquilibrés, des personnes âgées vivant seules ou en institution, des personnes sans domicile fixe ou souffrant de troubles psychiatriques affectant l'alimentation. »

Il rappelle les conclusions d’une étude réalisée en 1998 aux États-Unis. « Des adolescents qui fréquentaient de manière très assidue des fast-foods étaient porteurs d'un déficit en vitamine C. ».

« Chez les enfants, l'éducation alimentaire est parfois difficile à mettre en place, observe quant à elle le Dr Catherine Salinier. Certains parents finissent par renoncer face à leur refus de manger des fruits et légumes frais. D'autres sont confrontés à des enfants souffrant d'un trouble du comportement alimentaire (TCA) lié à un trouble du neurodéveloppement (TND), comme l'autisme ou encore une déficience intellectuelle, qui rend délicate une alimentation correcte et diversifiée. »

Une alimentation riche en fruits et légumes pour prévenir la maladie

« Les parents n'ont pas forcément le temps d'aller régulièrement acheter des fruits et légumes frais, constate le Dr Catherine Salinier. Mais ils ont toujours la possibilité de congeler ces produits qui garderont alors toutes leurs qualités nutritionnelles, notamment en vitamines (A et C essentiellement), minéraux et antioxydants. »

En cas de difficultés économiques, il existe aussi des astuces qui peuvent aider à ne pas faire l'impasse sur les fruits et les légumes. Ainsi, on pourra faire les fins de marchés qui proposent des produits de qualité à prix réduits ou recourir encore aux paniers solidaires proposés par les AMAP (3) sur tout le territoire.

Un apport de 110 mg d'acide ascorbique (vitamine C) par jour est nécessaire pour un adulte âgé de 20 à 60 ans, de 120 mg pour les personnes âgées. Pour les enfants, les besoins varient selon la tranche d'âge : 50 mg/jour pour les nourrissons, 60 mg/jour de 1 à 3 ans, 75 mg/jour de 4 à 6 ans, 90 mg/jour de 7 à 9 ans, 100 mg/jour de 10 à 12 ans.

« Une orange contient déjà près de 55 mg de vitamine C, donc on peut facilement couvrir tous ses besoins en vitamine C sans être contraint d'acheter de grandes quantités », soutient le Dr Catherine Salinier. On peut privilégier aussi les aliments les plus riches en vitamine C : les agrumes (oranges, citrons, pamplemousses), les fruits rouges (cassis, fraises, framboises, myrtilles), les kiwis, les poivrons, les brocolis, les choux de Bruxelles, les épinards et autres légumes à feuilles...

Comment soigner le scorbut ?

« En général, on préconise l'administration de 1 g de vitamine C par jour, réparti en 3 à 4 prises,  complète le Dr Pierre Frances. Cela peut se faire par voie orale, mais dans les situations graves ou en cas de troubles de l'absorption, une administration intraveineuse peut être nécessaire. » 

La réponse au traitement est efficace, les premiers signes d'amélioration pouvant être observés parfois en 24 à 48 heures seulement. Les problèmes de gencives peuvent durer parfois plus longtemps et nécessiter aussi une prise en charge adaptée au niveau buccal chez un spécialiste. Il est conseillé de suivre parallèlement à ce traitement un régime alimentaire qui apporte une à deux fois les apports journaliers recommandés en vitamine C. À cet égard, il peut être utile de consulter la Table de composition nutritionnelle des aliments Ciqual pour connaître les différentes teneurs en vitamine C.

(1)    Le purpura est une lésion hémorragique de la peau ou des muqueuses. Il se manifeste par l'apparition de taches rouges ou violettes.
(2)    L'ecchymose, appelé couramment « bleu » est un épanchement de sang sous la peau plus superficiel qu'un hématome.
(3)    Une AMAP, Association pour le Maintien d'une Agriculture Paysanne, est un partenariat entre un groupe de consommateurs et un paysan ou une ferme.

Le Programme Malin : pour que les enfants ne manquent de rien

Testé depuis 2012, le Programme Malin, initié entre autres par l'AFPA (1), la SFP (2), la Croix-Rouge Française avec des marques agroalimentaires, est désormais soutenu par les CAF. Il prend la forme d’un coup de pouce budgétaire, réservé aux parents ayant un coefficient CAF inférieur à 850. Le programme est aussi accessible dans toute la France.

« Il vise à aider les familles en situation de fragilité socio-économique à bien nourrir leurs jeunes enfants, explique le Dr Catherine Salinier, présidente du Programme Malin et pédiatre. De nombreuses études ont démontré l'importance des 1000 premiers jours de la vie d'un enfant, de sa conception à ses 2 ans au moins. Plus précisément, la prévalence des maladies chroniques non transmissibles de l'adulte est moindre si l'enfant a bénéficié pendant cette période d'un environnement nutritionnel adapté à ses besoins. »

(1)    L'AFPA est l'Association Française de Pédiatrie Ambulatoire.
(2)    La SFP est la Société Française de Pédiatrie.

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