Ces médecins qui luttent contre les fausses informations en santé
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Début 2024, un collectif de médecins, de chercheurs et de sociétés savantes signait une tribune dans L’Express pour dire stop aux fake news en santé. Intitulée « Mettons fin à la propagation impunie de fausses informations médicales ! », cette tribune dénonçait le partage et la diffusion de celles-ci sur les réseaux sociaux et dans certains médias à grande audience.
Avec notamment de véritables campagnes de désinformation contre les vaccins anti-Covid qui sont régulièrement accusés d’être inefficaces et de causer d’autres maladies graves. Des affirmations assenées sans aucune preuve scientifique par des individus et des médias qui, selon les signataires, « profitent de la crédulité d’une partie de la population » et sèment « la confusion et la peur dans le grand public ». Et contribuent ainsi à « mettre leur santé en danger ».
Si les fake news en santé ont connu un pic au moment de la crise sanitaire liée à la pandémie de Covid, elles continuent à faire recette. Et les professionnels de santé doivent y faire face au quotidien lors des consultations avec leurs patients. Certains médecins entendent bien réagir pour contrer cette désinformation médicale qu’ils jugent dangereuse, voire « criminelle ». Ils sont généraliste, gynécologue ou oncologue et nous racontent de quelle manière ils luttent contre les fausses informations en santé.
Redonner les bonnes sources d’information aux patients
Oncologue et membre du conseil scientifique de la Société française du cancer, le Dr Jérôme Barrière était l’un des signataires de cette tribune dans L’Express dénonçant les fausses informations sur la santé. Très actif sur les réseaux sociaux, il considère qu’en tant que médecin, il faut « occuper le terrain », pour ne pas laisser toute la place à ceux qui font de la désinformation.
Dans ses posts, l’oncologue s’emploie ainsi à redonner les données scientifiques sur des sujets de santé qui font l’objet de controverses. Et il répond souvent à ceux qui diffusent des fake news médicales. Ce qui lui vaut d’être quotidiennement insulté, voire menacé sur les réseaux sociaux par ceux qui ont un intérêt commercial ou idéologique à les propager.
Avec ses patients également, le Dr Jérôme Barrière essaie de rétablir un certain nombre de vérités en s’appuyant sur les faits scientifiques. « Quand on les informe, on les soigne aussi. Et lorsqu’on se rend compte qu’ils sont allés voir tel ou tel site internet pas très sérieux, il est important de prendre le temps d’en parler. » La plupart de ses patients se rendent d’ailleurs sur internet ou sur les réseaux sociaux avant même de le consulter. Une façon sans doute pour eux d’anticiper ce que le médecin va leur annoncer, et ainsi de se rassurer.
Réexpliquer en quoi cela peut être risqué (en particulier dans le cas des traitements contre les cancers) et redonner les bonnes sources, celles qui sont fiables, est alors essentiel, selon l’oncologue. Il essaie pour cela de faire preuve de pédagogie :
« Je dis souvent à mes patients de se méfier des sites inconnus, notamment ceux avec de nombreuses publicités ou qui vendent des produits. Car il y a un vrai business du désespoir. »
L’influence des réseaux sociaux sur les choix en matière de santé
La Dr Brigitte Letombe aussi est très inquiète de l’impact des fausses informations sur la santé publique. Toutefois, elle a choisi une autre voie pour lutter contre la désinformation. Gynécologue et ancienne présidente de la Fédération nationale des collèges de gynécologie médicale (FNCGM), elle a publié un livre pour alerter. Un véritable manifeste au titre évocateur : « Femmes, réveillez-vous ! » (1). Elle y redonne des clés pour mieux s’informer et y dénonce les fake news sur la santé des femmes, le « gynéco bashing » et les diktats des réseaux sociaux.
Elle a vu passer la révolution féministe d’après 68 et a combattu pour la contraception et l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Mais aujourd’hui, Brigitte Letombe se désole de voir des femmes « rejeter des traitements obtenus de haute lutte, quand ce ne sont pas les médecins eux-mêmes qu’elles accusent de connivence avec ce qu’elles considèrent comme “l’ennemi”, en l’occurrence l’industrie pharmaceutique ». Les réseaux sociaux ont pris, selon elle, une place trop importante dans la manière de s’informer sur la santé, en particulier chez les jeunes femmes. Elle regrette :
« Parfois, elles préfèrent croire des influenceuses plutôt que leur gynécologue, même lorsque celles-ci n’ont aucune compétence médicale et agissent avant tout pour mettre en avant, par appât du gain, des alternatives à l’efficacité non scientifiquement prouvée. »
Depuis quelques années, comme ses confrères et consœurs gynécologues, la Dr Brigitte Letombe est de plus en plus confrontée à des idées reçues sur la pilule, les vaccins, le dépistage du cancer du sein (mammographie), le traitement hormonal de la ménopause… Elle constate aussi un retour vers un certain “naturel” (pour la contraception, pour l’accouchement…). Autant d’éléments qui s’ajoutent à la dénonciation récente de certaines violences obstétricales, et qui entraînent « une perte de confiance, une perte de repères, voire une défiance », souligne-t-elle.
« Auparavant, les patientes avaient confiance dans leur gynécologue. Aujourd’hui, nombre d’entre elles ne consultent même plus, en particulier les jeunes. Elles échappent donc à nos messages de prévention », déplore Brigitte Letombe.
Informer sur les risques des pratiques non validées par la science
Médecin généraliste, le Dr Pierre de Bremond d’Ars voit malgré tout un point positif derrière cette tendance à s’informer sur réseaux sociaux. « Les gens portent de plus en plus d’intérêt à leur santé, ils ont envie d’en être acteurs, et c’est plutôt une bonne chose. Le problème, c’est que des personnes malintentionnées essaient de tirer profit de cet élan pour leur vendre des pseudos remèdes. »
Pierre de Bremond d’Ars est aussi le président de NoFakeMed, un collectif composé principalement de professionnels de santé qui s’est donné pour mission d’alerter contre les fausses médecines (les « fake meds »). C’est-à-dire les pratiques de soins qui ne reposent pas sur des preuves scientifiques. Son engagement, il le tire de son expérience personnelle. « Au cours de mes études, j’ai vu des personnes se mettre véritablement en danger, par exemple en arrêtant leur traitement médical au profit de l’homéopathie. J’ai pu constater également des retards de diagnostic sur des cancers et quand, enfin, la prise en charge a pu débuter, c’était déjà trop tard », confie-t-il.
Depuis qu’il exerce en tant que médecin généraliste, il n’a heureusement pas eu à déplorer ce type de situations. En revanche, il lui arrive régulièrement de se rendre compte que ses patients prennent d’autres produits, en plus du traitement qu’il leur a prescrit, ou recourent à d’autres pratiques non validées par la science. « Ils n’ont pas non plus toujours conscience que les compléments alimentaires peuvent entraîner des effets indésirables (comme des allergies) ou avoir des interactions avec certains médicaments. Il faut donc les informer. »
Ne pas juger les patients et accepter leurs croyances
Face aux informations mensongères sur la santé et à l’impact sur le comportement et les choix de leurs patients, toute la difficulté des médecins est de maintenir le dialogue avec eux. S’il est rompu, il devient alors difficile de les convaincre et de les ramener vers la médecine traditionnelle. « Mon rôle n’est pas de les juger, mais de les réorienter », estime Pierre de Bremond d’Ars. Il ajoute :
« Il faut accepter que les patients tentent des choses et qu’ils puissent avoir des croyances. Mais il est essentiel qu’ils nous en parlent, pour que l’on puisse les soigner en connaissance de cause. »
Dans sa pratique, le Dr Jérôme Barrière aussi se montre compréhensif avec celles et ceux qui auraient recours à des pratiques qu’il ne recommande pas. Ainsi, l’oncologue applique une « méthode » pour pouvoir réagir face aux choix des personnes atteintes de cancer qu’il voit en consultation. « En gros, il peut m’arriver de les "laisser faire" s’ils en ressentent le besoin mais que cela n’a pas d’incidence négative sur leur santé. En revanche, je mets un point d’honneur à les alerter lorsqu’il peut y avoir des interactions, voire de potentiels dangers. »
Ainsi, si l’un de ses patients lui confie prendre de l’homéopathie contre les nausées provoquées par ses traitements, il ne va pas l’en dissuader. « Cela peut peut-être l’aider à aller mieux, grâce à l’effet placebo. » Toutefois, si ce même patient veut se tourner vers des compléments alimentaires à base de plantes, le médecin se montre plus insistant. « Car en plus d’être inefficaces, certains peuvent entraîner de potentielles hépatites médicamenteuses. »
Pour un durcissement de la loi contre les fausses informations en santé
Aujourd’hui, la plupart des médecins se disent affectés par les fake news médicales, parce qu’elles présentent des risques pour la santé de leurs patients et parce qu’elles rendent l’exercice de leur métier plus compliqué. En remettant en doute la parole de la science, elles ont de fait un impact sur la crédibilité des professionnels de santé.
Des médecins militent donc pour sanctionner davantage les personnes malintentionnées qui propagent ces fausses nouvelles sur les réseaux sociaux comme dans certains médias. À l’image des signataires de la tribune « Mettons fin à la propagation impunie de fausses informations médicales ! », parue dans l’Express, qui appellent à « une régulation plus stricte des réseaux d’information pour protéger les citoyens ».
(1) « Femmes, réveillez-vous ! », publié aux éditions First, en 2022.
Un code de conduite pour les médecins influenceurs
Pour contrer les fake news en santé, certains médecins choisissent de devenir de véritables créateurs de contenu sur les réseaux sociaux. Or, il arrive que les professionnels de santé véhiculent eux-mêmes de fausses informations. On l’a vu notamment pendant la crise du Covid.
Alors pour encadrer cette pratique et éviter les dérives potentielles, l’Ordre des médecins a adopté, début 2025, une « charte du médecin créateur de contenu responsable ». Elle vise à favoriser « une information médicale à la fois rigoureuse et accessible, pour lutter contre la désinformation en matière médicale et protéger la santé collective ». Cette charte rappelle également les règles déontologiques auxquelles sont soumises les médecins, parmi lesquelles l’interdiction de faire la promotion de sa propre activité ou de produits de santé, médicaments ou dispositifs médicaux.
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