Échographie « plaisir » pendant la grossesse : une pratique à éviter

Publié le

Natacha Czerwinski

Temps de lecture estimé 8 minute(s)

Échographie « plaisir » pendant la grossesse : une pratique à éviter
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Depuis quelques années, des sociétés privées proposent aux futurs parents de réaliser des échographies fœtales « non médicales ». Celles-ci sont destinées à obtenir des images de l’enfant à naître, voire à déterminer son sexe dès les premières semaines de grossesse. Mais cette activité est à la fois illégale et risquée.

Sur leurs sites web aux tons pastels, ces entreprises promettent aux parents de « découvrir leur futur bébé comme jamais auparavant » et de vivre « un grand moment d’émotion ». Autant dire que l’offre est alléchante. Le principe ? Moyennant plusieurs dizaines d’euros (entre 60 et 100 euros en fonction des structures et des prestations), des sociétés privées proposent de réaliser des échographies « non médicales » destinées à obtenir des images ou des vidéos de l’enfant in utero, voire à révéler son sexe dès 14 ou 15 semaines de grossesse (1).

Ces séances, présentées comme complémentaires aux trois échographies prévues par l'Assurance maladie, font souvent la part belle à la mise en scène (des jeux de lumière bleu/rose accompagnent notamment le dévoilement du sexe). Les proches sont même les bienvenus pour assister à ce « spectacle » qui, d’après ses promoteurs, permet déjà de « chercher les premières ressemblances » parents/enfant.

Ces centres d’échographie (dite « plaisir », « de confort » ou « affective ») ont essaimé un peu partout en France ces dernières années, portés par les évolutions de la société (place grandissante de l’image, célébrations organisées autour de la grossesse…). « L’échographie affective serait attrayante pour les femmes enceintes de la génération Y (2), toujours à la recherche des nouvelles technologies, observait dès 2016 la sage-femme Juliette Costenoble dans un mémoire sur le sujet. (…) L’échographie affective est comme une superproduction où le rôle principal est tenu par le fœtus, évoluant devant un public conquis d’avance (…). »

L’activité séduit d’autant plus que, dans un monde impatient « qui ne permet plus l’attente », la détermination du sexe « doit être la plus précoce possible », relevait l’autrice.

Pourquoi cette pratique est illégale

Sauf que cette pratique à vocation lucrative, qui s’est développée sans aucun encadrement, est illicite. En juin 2025, le tribunal de Dunkerque a d’ailleurs reconnu coupable d’exercice illégal de la profession de sage-femme une entrepreneuse, manipulatrice en radiologie de formation, qui pratiquait ce type d’imageries. Elle a été condamnée à une amende de 3 500 euros avec sursis simple (3).

« Un appareil échographique ne peut être utilisé que dans un but médical et non commercial, rappelle Isabelle Derrendinger, présidente du Conseil national de l’Ordre des sages-femmes (Cnosf), qui se bat pour faire fermer ces structures. Ce ne sont donc pas des professionnels de santé compétents et reconnus – autrement dit un médecin ou une sage-femme – qui réalisent ces actes. Les centres d’échographie plaisir sont créés par des gens dont ce n’est absolument pas le métier. Ils achètent un appareil au marché noir, en toute illégalité là aussi (seuls les professionnels de santé peuvent acquérir des échographes) et sans savoir comment le paramétrer. »

La responsable du Cnosf déplore également que le contexte de la maternité soit utilisé « pour duper les gens et faire de l’argent ». « C’est un business qui se fait sur le dos des femmes, de surcroît quand elles sont enceintes. À ma connaissance, on n'a pas vu l'émergence d'échographie plaisir de la prostate ou de la vésicule biliaire », ironise-t-elle.

« Principe de précaution »

Au-delà de la dimension réglementaire se pose aussi la question des risques liés à cette pratique. Dès 2004, l’Académie nationale de médecine avait émis «  les plus extrêmes réserves » sur le sujet. Contacté, le ministère de la Santé indique lui aussi que « les échographies ludiques sont à éviter ». Car, contrairement à ce qu’affirment ces sociétés, cette activité est loin d’être sans danger. « Certains d’entre elles disent que ce n’est rien de plus qu’une photographie, rapporte Isabelle Derrendinger. Mais c’est faux ! Une échographie expose à des ultrasons qui font vibrer les cellules. Or, cette vibration n’a rien d’anecdotique car elle produit de la chaleur. Ce n’est pas par hasard que les sociétés savantes recommandent de limiter l'usage de l'échographie à trois au cours de la grossesse. »

« L’échographie est un acte médical qui répond à un cahier des charges et qui est effectué à des moments-clés, avec un objectif précis et sur des durées maîtrisées, renchérit Hélène Bigi Wolff, sage-femme échographiste et représentante du Collège Français d’Echographie Fœtale (CFEF). Aucun effet délétère n’a été rapporté en lien avec l’utilisation habituelle et encadrée de l’échographie. Néanmoins, il est inutile de surexposer un fœtus aux ultrasons dans un but autre que médical. Il s’agit là d’un principe de précaution. » Sans compter que l’échographie plaisir se focalise, par nature, sur certaines zones du fœtus (tête et organes génitaux). Elle envoie donc davantage d’ondes sur ces parties du corps, ce qui n’est pas recommandé.

Un mélange des genres problématique

L’enjeu est également celui de l’accompagnement des parents lors de ces premières rencontres avec leur bébé. « Toutes les paroles qu’on prononce dans ces moments-là sont très importantes, explique Hélène Bigi Wolff. Rien que dire "il a une grande tête", par exemple, peut être une source de stress. En cas de découverte d’une malformation, il faut aussi être capable de trouver les mots. Or, les professionnels de santé sont formés pour cela. » 

Qui plus est, l’interprétation de l’imagerie est aussi une compétence à part entière. « Lors d’une échographie, nous savons que nous pouvons être confrontés à ce qui s’appelle des artéfacts, c’est-à-dire des fausses images liées à la technique elle-même, poursuit l’experte. Ainsi, si le bébé a les mains devant le visage au moment où il apparaît sur l’écran, cela peut créer une zone d’ombre susceptible d’inquiéter les parents. C’est notre rôle d’expliquer cela et de nous assurer que tout semble d'aspect habituel. »

Attention aussi au mélange des genres, qui peut avoir de lourdes conséquences. Certes, les opérateurs derrière ces imageries-souvenir précisent bien qu’ils ne sont pas là pour émettre un diagnostic. Mais, dans les faits, la frontière s’avère souvent floue. « Il est évident, pour qui a fait des échographies, que la réalisation d’un film ou de photographies ne peut être séparée d’une interrogation des parents sur la normalité de l’enfant, analysait ainsi l’Académie de médecine dans son avis. On a du mal à imaginer qu’aucune réponse ne soit donnée à leurs inéluctables questions (…). Il peut en résulter pour les parents un faux sentiment de sécurité. Ils peuvent interpréter une image satisfaisante du fœtus comme la preuve de sa santé et de son intégrité. »

De quoi, potentiellement, détourner les femmes des véritables examens, d’autant plus que ces séances se targuent de proposer une approche « plus chaleureuse » et « plus détendue ». « Une échographie est relativement anxiogène, reconnaît la présidente du Conseil national de l’Ordre des sages-femmes. C’est un acte qui se déroule souvent dans un environnement hospitalier, avec des professionnels dont on sait que le temps est compté. Mais notre mission est celle du dépistage. »

Une recherche de visualisation poussée à l’extrême

« Ce que j’observe, c’est que, lors d’une échographie, les couples veulent surtout savoir si tout va bien du côté de leur futur enfant, relève Hélène Bigi Wolff. Or, les imageries plaisir ne peuvent pas répondre à cette question, car elles sont uniquement à la recherche d’une visualisation du bébé. »

Celle-ci prend d’ailleurs, avec l’essor de l’intelligence artificielle, des proportions encore plus démesurées. Dans certains centres, les parents ont en effet la possibilité d’obtenir une échographie « améliorée ». L’objectif ? Voir les traits du bébé « comme s’il était déjà dans vos bras », écrit l’une de ces entreprises sur son site. « C’est très grave parce qu’on crée une discordance entre l’enfant tel qu’il est imaginé et l’enfant réel qui va naître, déplore Isabelle Derrendinger. Rien de pire pour mettre à mal la santé mentale des femmes qui viennent d’accoucher. »

La présidente du Conseil national de l’Ordre des sages-femmes met fermement en garde les futures mamans. « Avoir recours à l'échographie plaisir, c'est comme être le passager d'une voiture dont le chauffeur n'a pas le permis et qui n'a pas assuré son véhicule, compare-t-elle. Cela ne signifie pas forcément qu'il va y avoir un accident, mais cela veut dire que le risque accidentel est majoré et que, si quelque chose de grave se produit, c’est une catastrophe pour tout le monde. »


(1) C’est au cours de l’échographie du deuxième trimestre (soit entre la 20e et la 24e semaine d'aménorrhée) que le professionnel de santé peut indiquer aux parents qui le souhaitent le sexe de leur bébé.
(2) La génération Y correspond aux personnes nées entre 1980 et le milieu des années 1990.
(3) Le sursis simple est une mesure judiciaire qui permet à une personne condamnée de ne pas exécuter immédiatement sa peine, sous réserve de ne pas commettre de nouvelle infraction pendant une période déterminée (à savoir 5 ans pour les crimes et délits et 2 ans pour les contraventions).

Rédigé par

  • Natacha Czerwinski

    Journaliste spécialisée dans les sujets de société (éducation, famille, environnement, initiatives positives...)

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