La France est-elle une nation sportive ?
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Dans votre livre, interviennent de nombreuses personnalités, sportives, politiques, médicales ou médiatiques. Toutes s’accordent sur ce constat : la France est une terre de sports, mais pas une nation sportive. Où est la différence ?
Pierre Rondeau : En France, on aime le sport, on sait le célébrer et accueillir de grands événements : le succès populaire remporté par les Jeux Olympiques de Paris 2024 en témoigne. On le pratique aussi, dans une certaine mesure : 65 % des personnes de plus de 15 ans ont une pratique sportive régulière (au moins une séance par semaine), ce qui nous place au-dessus de la moyenne « planétaire ». (3)
Pour autant, nous ne sommes pas une nation sportive. Une telle nation se distingue par la « respectabilité culturelle », autrement dit la place essentielle qu’elle accorde au sport. Or, en France, le sport est le parent pauvre de la culture. Contrairement aux pays anglo-saxons, qui prônent le principe d’un esprit sain dans un corps sain, nos élites culturelles ont très tôt opposé et privilégié les matières intellectuelles. Résultat, aujourd’hui encore, nos politiques publiques ne valorisent pas assez la pratique du sport, que ce soit dans le système éducatif, en entreprise et dans la société en général.
La place du sport à l’école et en entreprise
À quoi voit-on que le sport occupe une place secondaire en France ?
P.R. : A l’école, au collège et au lycée, les matières phares restent le français ou les mathématiques. Les cours d’EPS, bien qu’obligatoires, sont relégués au dernier rang des préoccupations. Dans l’enseignement supérieur, rien n’est mis en place pour valoriser la pratique sportive des étudiants. Par exemple, le jeudi après-midi, qui est le moment des championnats universitaires, devrait être banalisé pour que les étudiants puissent y participer. Or, ce n’est pas le cas.
On observe le même phénomène en entreprise. Moins d’une entreprise sur cinq propose du sport à ses salariés. La pratique sportive y est considérée comme un hobby. Dans un CV, elle est accessoire. C’est tout le contraire dans les véritables nations sportives comme les États-Unis ou l’Australie. Dans ces pays, pour les employeurs et les recruteurs, la pratique d’un sport joue souvent un rôle clé, car elle est associée à la réussite, au développement de nombreuses compétences, au leadership, etc.
Enfin, en France, sur le plan politique, le sport est tout simplement absent du débat public. Le budget consacré au sport représente moins de 0,4 % du budget total de l’État ! Or, comme le souligne l’ex-ministre des Sports Marie-George Buffet, qui fait partie des personnalités interviewées dans notre livre, « un pays qui veut être une nation sportive se doit de consacrer a minima 1 % de son budget d’État aux sports ».
L’activité physique seule ne suffit pas
« J’ai beau connaître le domaine du sport, j’ai appris des choses en rédigeant ce livre, raconte Pierre Rondeau. J’ai pris conscience qu’on pouvait être à la fois actif et sédentaire. C’est mon cas ! Je pratique du sport plusieurs fois par semaine. Mais, chaque jour, au travail, en salle de classe, dans les transports en commun, je peux rester 10 heures assis. »
Avec son équipe, Audrey Bergouignan, directrice du groupement de recherche « Sports et activités physiques » au CNRS, a conduit des expériences, décrites dans le livre. Celles-ci ont montré que l’exercice physique seul ne suffisait pas à prévenir tous les risques liés à l’inactivité physique. « Il faut intégrer du mouvement dans notre quotidien, au travail, à l’école », recommande la chercheuse.
Comment mettre ce principe en œuvre ? « Quand j’assure des cours de 3 heures, j’ordonne des pauses actives tous les trois quarts d’heure, raconte Pierre Rondeau. Avec pour obligation de bouger et d’emprunter les escaliers. Mon rêve ? Aboutir à l’installation de barres de traction dans chaque salle de classe ! »
Les conséquences de l'inactivité physique sur la santé
Quel état des lieux dressez-vous concernant la pratique du sport en France ?
P.R. : Je citais au début de notre entretien les deux tiers de Français de 15 ans et plus qui exercent une activité physique et sportive régulière. Ce chiffre masque une grande hétérogénéité. Environ 70 % des personnes issues d’une classe défavorisée ne pratiquent jamais de sport, contre seulement 8 % des personnes issues des catégories supérieures. Autrement dit, le sport est un véritable marqueur social.
Un sondage publié peu avant les JO montrait qu’un Français sur trois avait renoncé à exercer un sport faute de moyens financiers (4). On constate aussi une différence entre les sexes : 71 % des hommes pratiquent, contre 60 % des femmes. Enfin, la moitié des personnes en situation de handicap ne fait jamais d’activité physique et sportive.
Dans les pays où le sport est mis en avant dès l’école, où des moyens économiques ont été investis dans les infrastructures et dans l’accessibilité du sport pour tous, ces différences, sociales en particulier, sont bien moindres. C’est le cas en Finlande, qui fait figure de pays champion du sport santé (5) ou encore en Australie.
Quelles sont les conséquences, en matière de santé, de ce manque de pratique sportive en France ?
P.R. : Les spécialistes cités dans notre livre tirent la sonnette d’alarme sur le danger lié au manque d’activité physique et à la sédentarité, concernant la jeunesse en particulier. En France, en 2017, 20 % des enfants de 6 à 17 ans étaient en surpoids. De nombreux adolescents présentent aujourd’hui du diabète de type 2 ou des maladies mentales, alerte le médecin Michel Cymes. Il est donc urgent d’agir, de faire changer les mentalités.
Le fait de ne pas accorder au sport une place essentielle est d’autant plus incompréhensible que tous ses bienfaits sont connus et évalués, que ce soit en matière de santé publique, de bien-être ou de productivité au travail. De plus, à l’heure où l’on parle de restrictions budgétaires, le jeu en vaut la chandelle sur le plan économique.
Selon un rapport de 2022 du ministère des Sports sur les impacts socio-économiques du sport-santé en France, si plus d’un million de Français physiquement inactifs atteignaient les recommandations de l’OMS, plus de 250 millions d’euros de dépenses de santé seraient économisés chaque année.
Des solutions pour devenir une nation sportive
Les Jeux Olympiques de 2024 ont-ils marqué un changement concernant la valorisation du sport ?
P.R. : Dans l’élan de la préparation des JO, un plan a été voté en 2022, qui prévoit la construction entre 2024 et 2026 de 5 000 nouveaux équipements sportifs. Mais compte tenu des besoins, cela ne semble pas suffisant. Et aujourd’hui, au-delà de la région parisienne et des quelques sites olympiques décentralisés (Marseille, Tahiti, Châteauroux), l’héritage matériel des JO reste limité.
Par ailleurs, les pouvoirs publics auraient pu « surfer » sur la vague olympique et décider de généraliser au collège le dispositif « Deux heures d'activité physique et sportive en plus ». Or, cette généralisation vient d’être abandonnée.
Autre exemple de mesure produisant peu ou pas d’effets : le gouvernement a mis en place le pass Sport, une aide de 50 euros pour l’adhésion à des clubs de sport, mais la moitié des jeunes qui pourraient y prétendre ne l’ont pas utilisée.
Donnez-nous des raisons d’espérer ! Quelles sont les solutions pour que la France devienne une vraie nation sportive ?
P.R. : La France accueillera en 2030 les Jeux Olympiques et Paralympiques d'Hiver, ce qui générera peut-être un nouvel élan. La passivité des pouvoirs publics en matière de sport est peut-être liée à la mauvaise conjoncture. Il serait incompréhensible qu’elle perdure, compte tenu de l’urgence de la situation en matière de santé publique.
Doit-on pour autant tout attendre de l’État ? Vaste question ! Les entreprises peuvent agir pour favoriser la pratique du sport par leurs salariés. Une majorité d’entre nous est consciente des bénéfices du sport. Au niveau individuel, par le vote par exemple, nous pouvons agir pour que le sport prenne plus de place dans le débat public. Mais cela prendra du temps !
Les solutions sont pourtant à portée de main. Pour ne citer que quelques idées : si demain l’on imposait 4 heures d’EPS obligatoire au collège, si l’on appliquait un coefficient 7 au sport au baccalauréat, si l’on octroyait des exonérations fiscales aux chefs d’entreprise pour inciter les employés à faire du sport sur le temps de travail, si l’on élargissait les ordonnances d’activité physique adaptée, le sport rentrerait dans les mœurs. C’est chaque année que l’activité physique devrait être déclarée grande cause nationale !
Sport et prévention : créer le déclic !
Tout en sonnant l’alarme sur l’état de santé des Français, le livre de Pierre Rondeau et Louise Le Borgne se veut positif et encourageant. Il rappelle par exemple qu’il suffit de trente minutes d’activité physique par jour pour réduire de façon significative les risques d’accidents cardio-vasculaires.
Sportifs, chercheurs, chefs d’entreprise et autres personnalités identifient de nombreuses solutions pour mettre le plus grand nombre de Français en mouvement. Catherine Touvrey, directrice générale d’Harmonie Mutuelle, rappelle ainsi qu’en 2024 Harmonie Mutuelle a contribué à mobiliser près d’un demi-million de personnes, via des partenariats avec des événements sportifs. « Un changement d’échelle en prévention est possible : mobilisons-nous ! », souligne-t-elle, en invitant les adhérents de la mutuelle à devenir acteurs de l’éco-santé.
Un appel relayé par l’ancien athlète Stéphane Diagana, ambassadeur sport santé d’Harmonie Mutuelle auprès des entreprises. « Cela commence par des choses simples, indique-t-il. Faire marcher les collaborateurs ensemble et proposer des rendez-vous sportifs réguliers pour impulser un mouvement et créer le déclic. »
(1) Pierre Rondeau est professeur d'économie à la Sports Management School, spécialiste de l'économie du sport et de l'économie du football, et co-directeur de l'Observatoire Sport à la Fondation Jean Jaurès.
(2) « Les Français et le sport – Bâtir une nation sportive, le défi français », par Louise Le Borgne et Pierre Rondeau, Dessins Arnaud Nebbache, Editions du cherche-midi, 2024.
(3) Près de 30 % des adultes et 80 % des adolescents ne pratiquent pas une activité physique suffisante à l’échelle planétaire, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
(4) OpinionWay pour Sofinco - Les Francais et le budget sport - Avril 2024
(5) Voici quelques données extraites du livre qui fait l’objet de cette interview. « En Finlande, parmi la population adulte, 90 % des individus font de l’exercice deux fois par semaine (…). Les journées d’école sont très courtes, ce qui permet aux enfants de pratiquer en club l’après-midi au sein de l’établissement. (…) Le pays compterait [trente mille équipements sportifs locaux], ce qui, ramené au nombre d’habitants, serait la plus grande concentration au monde. »
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