Dénutrition des personnes âgées : comprendre, repérer, agir tôt

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Peggy Cardin-Changizi

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Isolement, perte d’appétit, difficultés à mâcher… La dénutrition progresse souvent sans bruit chez les personnes âgées. Pourtant, elle peut être repérée tôt et corrigée, à condition d’en identifier les premiers signes.

Avec l’âge, l’appétit change et l’organisation des repas devient plus difficile. On se fatigue plus vite, on cuisine moins volontiers, on se contente parfois de « faire simple ». Pour autant, maigrir en vieillissant ne devrait jamais être considéré comme normal. Comme le rappelle le Professeur Thierry Facon, chef du service d’hématologie au CHU Lille, président de la Société française d’Hématologie (SFH), membre de l’Académie nationale de médecine, « il n’est pas normal de perdre du poids juste parce qu’on prend de l’âge ».

La dénutrition ne s’installe pas brutalement. Elle est souvent liée à plusieurs facteurs qui se renforcent. L’isolement est l’un d’eux : lorsque l’on mange seul, l’envie de préparer un vrai repas diminue. Le veuvage, la perte d’amis, un quotidien moins rythmé peuvent faire glisser vers des habitudes alimentaires plus pauvres. À cela s’ajoutent souvent des maladies chroniques ou des troubles de mémoire. « Toute situation d’isolement est déjà une situation à risque », insiste le Pr Facon.

À la maison, la dénutrition touche déjà une partie des personnes âgées fragiles. À l’hôpital et en institution, elle devient encore plus fréquente. La moindre baisse d’énergie se répercute sur la cuisine, puis sur l’assiette. On mange moins, moins varié, et souvent moins de protéines. « On voit des personnes âgées qui compensent un vrai repas par du sucré ou du grignotage, faute d’énergie ou d’envie », note le Pr Facon. Quelques kilos perdus peuvent paraître anodins. Ils ne le sont pas. « Car derrière, c’est la masse musculaire qui diminue, et avec elle la force nécessaire pour marcher, se lever, porter un sac ou se protéger d’une chute ».

Ce glissement est souvent visible avant l’entrée en institution. « Dans cette période pré-institution, les gens se dégradent : frigo vide, peu de cuisine, pas de passage chez le dentiste. Quand ils arrivent, il faut rattraper tout cela », observe le Pr Facon. C’est justement à ce moment que les proches, les soignants ou le médecin traitant peuvent repérer des déficits alimentaires et intervenir avant que la situation ne se complique. Un simple échange en consultation, une question sur le poids ou sur les repas du soir peuvent déjà ouvrir la porte à une prise en charge.

Quand la bouche devient un frein

La santé bucco-dentaire est un élément clé, mais encore trop négligé. « La capacité à mastiquer a un impact direct sur l’alimentation », rappelle le Dr Christophe Lequart, chirurgien-dentiste, vice-président de l’UFSBD (Union Française pour la Santé Bucco-Dentaire). Une dent douloureuse, un appareil qui blesse, une carie ou une dent manquante suffisent à faire disparaître certains aliments de l’assiette : viande, crudités, pain, fruits… « J’entends souvent : “Je ne mange plus de viande parce que ça me fatigue”, mais la raison est presque toujours dentaire », souligne le Dr Lequart.

Mastiquer permet pourtant de sentir les saveurs, mais aussi de préparer la digestion. Quand on mâche mal, les repas deviennent moins agréables et parfois difficiles à digérer. La bouche sèche, fréquente chez les personnes âgées et liée à certains traitements, ajoute un inconfort important. « Ces sensations sont très invalidantes », souligne le Dr Lequart.

S’ajoute la perte de force musculaire. Le muscle de la mâchoire perd lui aussi du tonus avec l’âge. « La fonte musculaire concerne tout le corps, y compris la mâchoire. Si elle est moins puissante, on mastique moins bien », explique-t-il. On évite alors les aliments plus fermes et on se tourne vers des textures molles, souvent sucrées et pauvres en protéines. Or ces protéines sont justement indispensables pour entretenir les muscles, la force et l’équilibre.

Les visites dentaires diminuent fortement après 60 ans, faute de mobilité, d’habitude ou parfois de moyens. Pourtant, un simple ajustement de prothèse, un traitement de la bouche sèche ou le soin d’une carie peut changer le rapport à l’alimentation. En établissement, des bilans dentaires existent, mais doivent être réellement mis en œuvre pour être utiles.

Les signes qui doivent alerter

Le premier indicateur reste la balance. « Il est plus utile de se peser à 80 ans qu’à 20 ans », rappelle le Pr Facon. Une perte de poids, même légère, surtout si elle se répète d’un mois sur l’autre, doit faire réagir. Elle peut être le signe d’une alimentation insuffisante, d’un problème dentaire ou d’une maladie qui s’aggrave.

D’autres signaux existent : des vêtements devenus trop larges, un proche qui laisse systématiquement une partie de son assiette, des aliments fermes qu’il ne touche plus ou un grignotage qui remplace les repas. Le changement de comportement est tout aussi révélateur : quelqu’un qui cuisinait souvent et qui ne cuisine plus, qui n’a plus envie de faire les courses, ou qui mange sans plaisir. Parfois, la personne rassure son entourage en expliquant qu’« elle n’a plus très faim » ou qu’« elle a toujours été mince ». « Ces petites phrases sont des signaux faibles qu’il faut prendre au sérieux », insiste-t-il.

Les aidants jouent un rôle essentiel : aides à domicile, infirmiers, famille, voisinage. Ils sont souvent les premiers à voir que « quelque chose ne va pas ». Le pharmacien peut aussi repérer des médicaments responsables de bouche sèche, tandis que le médecin traitant peut coordonner un suivi nutritionnel ou dentaire.

Retrouver l’envie de manger

Pour lutter contre la dénutrition, il ne s’agit pas de tout changer. Au contraire, les solutions les plus efficaces sont souvent les plus simples : proposer des repas plus petits mais plus fréquents, enrichir une purée ou une soupe, adapter une texture, faciliter l’accès à des aliments appréciés, ou encore traiter une douleur dentaire.

Réorganiser les courses, prévoir quelques plats prêts à réchauffer, ou proposer un repas partagé une fois par semaine peuvent aussi faire la différence. « Le repas est un repère social autant qu’un apport nutritionnel », souligne le Pr Facon.

Le plaisir joue un rôle central. Cuisiner, même un plat très simple, aide à garder un rythme, stimule la mémoire, donne un cadre à la journée. Cela renforce aussi le lien social, car le repas reste un moment de partage. C’est d’ailleurs l’idée au cœur d’un livre réalisé avec des chefs et des spécialistes (1). « Remettre un peu de plaisir dans l’assiette change parfois plus de choses qu’on ne l’imagine », estime-t-il.

Au fond, prévenir la dénutrition revient à être attentif à ce qui change : un kilo en moins, une portion laissée, une baisse d’entrain. Observer, accompagner, adapter… ce sont ces gestes du quotidien qui permettent de maintenir l’autonomie et la qualité de vie.

Le rôle du plaisir dans l’alimentation des seniors

Une étude menée dans le service de réadaptation gériatrique du CHU de Dijon Bourgogne a comparé deux compléments alimentaires : un complément classique et une crème dessert enrichie en protéines. L’objectif était de voir ce que les patients consommaient réellement.

Les résultats sont clairs : les patients terminaient beaucoup plus souvent la crème dessert que le complément habituel. L’observance était nettement supérieure, les refus beaucoup moins nombreux, et l’apport en protéines légèrement plus élevé.

Ces données rappellent une évidence : un aliment simple à manger, agréable et familier est mieux accepté. Dans un contexte où l’appétit baisse et où chaque repas compte, cette meilleure adhésion peut vraiment aider à maintenir un apport suffisant et à prévenir la dénutrition.

(1) Le Goût de l’âge, publié par l’Académie de Médecine.

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