Santé mentale : faut-il s’inquiéter pour nos ados ?
Publié le
Temps de lecture estimé 9 minute(s)
Santé mentale des jeunes : quel état des lieux ?
La moitié seulement des 11-24 ans déclarent se sentir bien mentalement, soulignait mi-octobre l’étude Mentalo, une enquête menée par l’Inserm sur 17 000 jeunes. Plus d’un tiers des répondants présenteraient « des signes de détresse psychologique, de type anxio-dépressif modéré à sévère », souligne l’étude.
Un quart des 15-29 ans souffriraient de dépression, affirmait, peu de temps avant, une autre enquête conduite par l’Institut Montaigne, la Mutualité française et l’Institut Terram. Cette étude met en évidence plusieurs lignes de fractures géographiques (avec une situation « alarmante » en outre-mer), sociales (les jeunes en situation de précarité apparaissent plus vulnérables) et de genre (les filles montrent plus de signes visibles de mal-être que les garçons).
Le fait n’est pas totalement nouveau, en particulier pour les adolescents. Sur la période 2018-2022, « les collégiens et les lycéens ont connu une dégradation de leur santé mentale, plus marquée chez les filles », indiquait ainsi l’étude EnCLASS 2022 qui fait partie des enquêtes de référence sur le sujet (1).
Quelles conclusions tirer de ces données ? « Ces études révèlent un ressenti émotionnel que je qualifie de "coloration dépressive", estime Bruno Falissard, psychiatre et directeur du Centre de recherche en épidémiologie et en santé des populations (CESP). Il faut faire la distinction entre ce ressenti, basée sur du déclaratif, et les données psychiatriques, qui se fondent sur des examens cliniques. Ces jeunes ne sont pas forcément malades. »
Mais certaines évolutions récentes, basées sur des données officielles, sont très préoccupantes. « Concernant les 15-19 ans, si le nombre de suicides chez les garçons reste stable, il augmente depuis 2017 et surtout depuis 2021 chez les filles », indique Bruno Falissard. Selon Santé publique France, les hospitalisations pour gestes auto-infligés (tentatives de suicide, scarifications, brûlures…) ont encore progressé en 2024 chez les femmes de 11 à 24 ans. (2)
Pourquoi les filles semblent-elles plus touchées ?
Comment peut s’expliquer la dégradation plus marquée de la santé mentale des filles ? « Certains troubles psychiques les touchent plus que les garçons, indique la Dr Héloïse Young, pédopsychiatre au CHU de Rouen. Elles sont particulièrement concernées par les "Non Suicidal Self Injuries" (gestes auto-agressifs qui n’ont pas une visée suicidaire) connus sous le terme de « scarifications » dans le langage courant, ainsi que par les tentatives de suicide, les troubles du comportement alimentaire et les symptômes dépressifs. Par conséquent, elles ont davantage recours aux services de soins et sont plus représentées dans les données épidémiologiques (3). »
Les garçons, eux, expriment plus souvent leur mal-être sous forme de « troubles du comportement » (agressions, destructions de biens matériels, fugues, consommations de substances, etc.). Des difficultés qui les conduisent éventuellement devant la police et la justice, plus qu’à l’hôpital. « Les filles ont davantage tendance à internaliser leur souffrance, et les garçons à l’externaliser, souligne la Dr Héloïse Young. Cependant, il ne faut pas schématiser. Cela ne veut pas dire que les garçons vont mieux que les filles, mais qu’ils ont souvent une manière différente de l’exprimer. »
Quelles sont les causes de cette dégradation ?
Bien sûr, l’adolescence est souvent une période de vulnérabilité pour les filles et les garçons, ne serait-ce qu’en raison de la puberté. Celle-ci se manifeste sur le plan physique et physiologique (changements hormonaux, apparition des caractères sexuels secondaires tels que la poussée des seins chez les filles ou la mue de la voix chez les garçons), et au niveau social (évolution des relations avec l’entourage). Mais la dégradation actuelle de leur santé mentale ne peut s’expliquer par ce seul facteur.
L’étude EnCLASS 2022 met en avant de multiples facteurs de risques externes : la pandémie de Covid-19 (la dégradation avait toutefois débuté avant, souligne l’étude), les conflits armés, les attentats, la crise climatique, la pression scolaire, les risques liés à Internet et à l’utilisation des médias sociaux. L’enquête met également en avant le fait que « les nouvelles générations expriment plus facilement leur souffrance et sont plus ouvertes au dialogue ».
De son côté, l’étude Mentalo s’est interrogée sur cette donnée : les jeunes qui déclarent se sentir seuls (soit un jeune sur deux) vont beaucoup moins bien que les autres. « Ce résultat nous a surpris, mais il s’explique en regardant plus loin, indique la Dr Karin Chevreul, médecin en santé publique qui a porté l’étude Mentalo. Un quart d’entre eux passe plus de cinq heures sur les écrans en dehors des études ou du travail, même s’il faut nuancer en fonction de ce qu’ils y font. Et neuf sur dix se disent préoccupés principalement par les études, l’orientation et leur avenir scolaire ou professionnel. Viennent ensuite la famille, la politique et l’état du monde ». (4)
Pour la pédopsychiatre Héloïse Young, il n’y a pas de réponse unique ou standardisée.
« Penser cela nous conduirait à mal accompagner ces jeunes et leurs familles, souligne-t-elle. D’un côté, il faut reconnaître que les adolescents sont le reflet de notre société et que celle-ci va plutôt mal. De l’autre, cela signifie qu’on ne peut pas tout mettre sur le dos d’une seule cause : les réseaux sociaux ou l’usage du téléphone portable, par exemple. En réalité, chaque adolescent qui va mal nécessite qu’on se penche de manière individualisée sur son état afin de l’accompagner au mieux et d’identifier, si elles existent, les raisons de son mal-être. » Cependant, la pédopsychiatre ne peut s’empêcher d’évoquer ce qu’elle observe de façon récurrente dans son service au CHU de Rouen. « Dans plus d’un cas sur deux, les adolescents qui traversent des crises suicidaires finissent par révéler avoir subi des agressions sexuelles. »
Comment agir en tant que parent pour aider son enfant ?
Face à un ado en souffrance ou en rébellion, les parents se sentent bien souvent démunis. Comment savoir si le comportement de son enfant relève d’une crise d’adolescence « salée » ou des prémices d’un trouble psychique ?
« La différence entre les deux est parfois ténue, reconnaît le Dr Noël Pommepuy, pédopsychiatre et chef de l’un des trois pôles enfants-adolescents de l’établissement public de santé de Ville-Evrard. Je recommande par conséquent aux parents de s’informer sur la santé mentale et sur ce que sont les troubles psychiques, en consultant des livres ou des ressources sur Internet. »
S’il est effectivement mieux d’être informé sur le sujet, il s’agit avant tout d’être attentif à son adolescent. « Dès lors qu’il montre des signes de souffrance et commence à avoir du mal à fonctionner en famille, à l’école ou avec ses amis, cela justifie une consultation et un suivi, souligne le pédopsychiatre. Plus les problèmes sont pris tôt, plus il y a de chances de les régler rapidement ».
A l’inverse, plus on attend, plus les risques d’aggravation augmentent. « Le fait de se faire du mal régulièrement est un facteur qui augmente les risques de passage à l’acte suicidaire, indique Dr Héloïse Young, pédopsychiatre au CHU de Rouen. Quand son adolescent ne va pas bien, il ne faut pas essayer de régler le problème tout seul. »
Mais vers qui se tourner, alors qu’on manque de pédopsychiatres en France et que le secteur est en pleine crise ? Tout dépend du territoire où l’on se trouve, mais des solutions existent. On peut se rendre dans un premier temps :
- chez son médecin généraliste
- chez un psychologue
- dans une Maison des adolescents (il en existe plus de 120 en France)
- dans un centre médico-social
- dans une association (liée souvent au centre médico-social) proposant des temps d’écoute pour les parents et pour les jeunes.
« Les familles avec un adolescent en souffrance culpabilisent souvent de façon excessive, indique le Dr Noël Pommepuy. Il faut qu’elles déculpabilisent et réalisent qu’elles sont de véritables ressources pour que leur enfant aille mieux ! » Même si, bien sûr, elles ne peuvent pas tout faire et que la résolution des difficultés de l’adolescent passe la plupart du temps par différents acteurs ou dispositifs : le système de soins, l’entourage, l’école, etc.
Mais surtout, soulignent les deux pédopsychiatres, il est important de faire passer ce message auprès des parents désemparés : lorsqu’ils sont bien pris en charge, les adolescents disposent d’une capacité extraordinaire de résilience. « Quand ils font confiance au praticien et se mettent au travail, ils peuvent aller mieux à une vitesse phénoménale ! », assure la Dr Héloïse Young.
Contact utile
Le 31 14 : le numéro national de prévention du suicide et de la souffrance psychique
(1) Etude publiée par Santé publique France, et conduite sous la responsabilité scientifique de l’OFDT (Office français des drogues et tendances addictives) et de l’EHESP (Ecole des Hautes études en santé publique).
(2) Source : Conduites suicidaires en France 2024, bulletin de Santé publique France.
(3) L’épidémiologie cherche à la fois à quantifier la fréquence d’un événement de santé dans une population, et à déterminer ses causes biologiques et médicales, environnementales, socio-économiques, etc. Source de cette définition : Inserm
(4) Les propos de Karin Chevreul sont tirés de cette actualité de l’Inserm (janvier 2025). L’article complet sur l’étude Mentalo est à lire dans le magazine de l’Inserm n° 63.
Cet article fait partie du dossier
-
Santé mentale : tous concernés ?
Articles du dossier
A lire aussi
-
5 idées reçues sur la santé mentale
Psychologie
-
La santé mentale, pilier du bien vieillir
Psychologie
Commentaires