La santé mentale, pilier du bien vieillir
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Le vieillissement est un processus loin d’être uniforme. Chacun ne vieillit pas de la même manière. « C’est aléatoire selon les organes et les fonctions qui vont être affectés ou altérés. On peut avoir une bonne santé mentale mais un système immunitaire affaibli, une fonte de la masse musculaire, des os ou un cœur fragiles », souligne Éric Bapteste, biologiste, directeur de recherche au CNRS (1).
La capacité de chacun à s’adapter au vieillissement, et aux contraintes éventuelles qui y sont associées, varie donc d’un individu à l’autre. « Les évènements psychologiques, tels que les traumatismes vécus, la personnalité, impacteront la santé globale et l’état psychique de la personne », indique le docteur Jean-Michel Dorey, psychiatre, spécialiste de la santé mentale des personnes âgées, qui officie aux Hospices civils de Lyon, au Centre hospitalier Le Vinatier.
L’isolement est le principal facteur de dégradation de la santé mentale des séniors
Le médecin explique que la santé mentale se situe entre deux extrêmes : d’un côté, un excellent état psychique, et de l’autre, un trouble psychiatrique avéré. « Entre les deux, on peut traverser une période de mauvaise santé mentale, sans que cela signifie forcément souffrir d’une maladie psychiatrique ».
De nombreux facteurs peuvent dégrader l’état psychique : tensions dans la famille, isolement, pathologies somatiques (2), problèmes financiers… Ces éléments vont être à l’origine d’un stress souvent caché. « Il faut les identifier. Avec le temps, une mauvaise santé mentale négligée ou banalisée peut conduire à une véritable pathologie psychiatrique », poursuit le psychiatre.
Le principal facteur qui altère la santé mentale des personnes âgées est l’isolement. La place du relationnel est en effet primordiale pour maintenir un bon équilibre psychologique. « La réponse à la bonne santé mentale n’est pas nécessairement que médicale ou psychiatrique. Elle est aussi sociale et relationnelle », éclaire le biologiste Éric Bapteste.
Repérer les signes de dépression chez la personne âgée
La dépression se manifeste la plupart du temps par de l’irritabilité, une perte d’intérêt pour les activités habituelles, un isolement progressif, une baisse de l’appétit ou un sommeil perturbé. Les plaintes physiques, notamment de douleurs somatiques, sont également fréquentes. « La dépression accentue la perception de la douleur en renforçant les circuits neuronaux qui la traitent. Il est donc essentiel de ne pas minimiser ces symptômes, mais de chercher à comprendre ce qu’ils révèlent », explique le docteur Jean-Michel Dorey.
La dépression se distingue de l’état de tristesse liée à un deuil, au déménagement de son lieu de vie chargé de souvenir pour un logement plus adapté, à la perte de repères… « C’est souvent une réaction normale, un mécanisme d’adaptation psychologique qui avec le temps s’atténue », observe le psychiatre.
Le taux de suicide chez les aînés plus important que chez les jeunes
Le docteur Jean-Michel Dorey est souvent confronté à des patients âgés qui souffrent de solitude. « Il n’est pas rare qu’ils consultent pour des idées suicidaires ou des menaces de passage à l’acte. » Le médecin rappelle une réalité souvent ignorée : le taux de suicide chez les séniors est plus important que chez les plus jeunes. « Sans compter qu’il y a des suicides masqués par un arrêt de traitements médicamenteux indispensables. »
La dernière enquête des Petits Frères des pauvres soulève qu’un certain nombre de personnes âgées ont très peu de contacts au quotidien avec leur famille ou d’autres individus. Quelque 750 000 séniors seraient en situation de « mort sociale ». En moins de dix ans, le nombre de personnes n’ayant aucun contact avec proches, amis, voisins ou associations a plus que doublé.
Chez les femmes, l’isolement est souvent consécutif au veuvage. Ces dernières sont plus fragilisées en raison de l’investissement qu’elles ont mis dans leur couple et leur famille, parfois au détriment de leur propre personne. « Être seul, veuf ou divorcé sont des situations qui augmentent le risque de développer la démence avec l’âge », constate Éric Bapteste.
La forte sensibilité au stress et aux émotions conduit à la dépression
Le névrosisme, c’est-à-dire la sensibilité au stress et la capacité à pouvoir réguler et canaliser ses émotions, joue un rôle important dans le vieillissement et la longévité de l’existence. Les personnes, qui ont un faible niveau de névrotisme, ont moins de pathologies somatiques avec l’âge et vivent plus longtemps. « Elles sont moins à risque de développer des maladies neuro-évolutives comme la maladie d’Alzheimer », observe le docteur Jean-Michel Dorey.
Le fait de mal voir et/ou de mal entendre agit également sur la santé mentale des séniors. « Dans ces cas, on a plus de mal à entrer en interaction avec autrui. Des études montrent que l’hypoacousie (3) augmente de 7 % le risque de développer une maladie d’Alzheimer », insiste le docteur Jean-Michel Dorey.
La prévention de l’hypoacousie doit commencer avant que l’on se rende compte que l’on entend mal. « Il faut alors recourir à l’appareillage car, sans ce dispositif, on est gêné en conversation. Cela demande énormément de concentration et d’attention. Ce peut être toxique au niveau neurologique. »
S’autoriser à rester jeune et actif pour combattre les effets de l’âge
Une bonne alimentation est aussi essentielle pour préserver la santé mentale des plus âgés. « Bien s’alimenter a un effet positif sur notre organisme, sur notre sommeil, sur le risque d’attraper une maladie », confie le psychiatre. Si les communautés microbiennes de l’organisme sont appauvries, ce dernier est facilement inflammable et en déséquilibre. « Les inflammations chroniques affectent l’état général de santé dont le mental », complète Éric Bapteste.
Le chercheur soutient qu’il faudrait accorder du temps et un budget aux aidants pour prévenir les risques de détérioration mentale des aînés. Selon lui, il est bon de s’autoriser à rester jeune et actif le plus longtemps possible, de refuser de se laisser réduire à sa date de naissance. « Il ne faut pas s’enfermer dans un "racisme anti-âge" qui prétend que les vieux sont inutiles, contre-productifs ». Le docteur Dorey préconise d’anticiper le vieillissement dès l’âge de la retraite et d’accepter d’être secondés le jour où cela sera nécessaire. « Cette étape n’est pas simple car narcissiquement, dire que l’on a besoin d’aide, c’est renoncer à sa liberté de faire comme on veut quand on veut, à être pleinement autonome ».
Le psychiatre estime que notre définition de la personne âgée n’est pas bonne. « On dit les 65 ans et plus. Cela n’a pas de sens. Dans nos pratiques médicales, on considère que l’on est âgé aux alentours de 75 à 80 ans. La moyenne d’âge des patients hospitalisés en gériatrie est plutôt de 85 ans. » Cela revient à construire une société soucieuse des personnes âgées et à poursuivre une médecine qui leur est dédiée et accessible. « C’est une question de dignité collective, un défi et un devoir », conclut Éric Bapteste.
Une Agora sur la santé mentale des séniors
La question de la prévention des risques de détérioration de la santé mentale des séniors et de leur accompagnement sera discutée lors de l’Agora mutualiste du jeudi 16 octobre 2025, organisée par Harmonie Mutuelle et Harmonie Santé. Le rendez-vous se tiendra au Studio, 33 Quai Arloing, dans le 9e arrondissement de Lyon, et en visioconférence, de 18 heures à 20 heures.
Trois intervenants seront présents pour débattre et répondre aux questions :
- le docteur Jean-Michel Dorey, psychiatre, spécialiste de la santé mentale des personnes âgées (Hospices civils de Lyon / Institut du vieillissement Le Vinatier / Psychiatrie Universitaire Lyon-Métropole)
- Chantal Janin, vice-présidente du GRIM, experte en logement inclusif ;
- le docteur Nicolas Juenet, psychiatre et médecin du sommeil, directeur médical adjoint du groupe Éméis.
Inscription gratuite mais obligatoire en raison du nombre de places limité.
(1) Le biologiste Éric Bapteste est l’auteur des livres : « Vie élastique : révolutions dans le vieillissement » aux éditions Belin éducation et « Qui vit le plus longtemps ? », Les petits Darwin.
(2) De cause physique, organique.
(3) Diminution de l’ouïe.
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