Bipolarité : comprendre la maladie pour mieux vivre avec
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Au printemps 2025, le journaliste Nicolas Demorand, coanimateur de la matinale de France Inter, révèle sa bipolarité dans son ouvrage Intérieur nuit1. En France, environ deux millions de personnes sont concernées par les troubles bipolaires. Il s’agit de la sixième cause mondiale de handicap selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Si la guérison totale n’est pas possible, bien vivre avec la bipolarité l’est, en apprenant à reconnaître les symptômes, en en parlant pour aider les proches à mieux comprendre et en luttant contre la stigmatisation. Car en matière de santé mentale, les préjugés ont la vie dure.
Poser un diagnostic : un parcours du combattant
Lorsqu’elle est diagnostiquée en 2024, Léa Vigier, 32 ans, se projette aussitôt dans un imaginaire sombre. « Je m’imagine un fou dans un asile dont tout le monde a peur. Je me dis que ma vie est finie et que personne ne va m’aimer », confie-t-elle.
Elle craint alors qu’accepter la maladie signifie devoir renoncer à ses rêves. « Or, ce n’est pas le cas, insiste-t-elle. C’est le message que je veux faire passer. » Son parcours est au cœur du documentaire Je suis bipolaire, tu m’invites ?, qui retrace son tour de France pour sensibiliser à la bipolarité et interroger les regards portés sur la maladie mentale.
Après huit ans d’errance médicale, la jeune femme a appris à apprivoiser son trouble. « Il y a des moments où je vais super bien, où je déborde d’énergie, où j’ai des centaines de projets. Je peux travailler des heures sans manger ni aller aux toilettes. Et puis d’autres moments où je n’arrive pas à sortir du lit et y passe ma journée. » Ce que Léa Vigier décrit, ce sont des changements d’humeur et d’énergie caractéristiques de la bipolarité, qui vont bien au-delà des hauts et des bas ordinaires.
Lors d’un épisode dit maniaque, la personne se sent portée par une énergie débordante. Elle peut avoir l’impression d’être particulièrement créative, confiante, sociable, avec mille idées à la minute. Le sommeil devient secondaire, les projets s’enchaînent, parfois sans limite. Si cette période peut sembler agréable, elle peut aussi conduire à des prises de risques (découverts de comptes bancaires, abus d’alcool et de drogues…).
Il y a, ensuite, les phases d'hypomanie. Cela ressemble à la manie, mais en version atténuée. L’humeur est plus élevée que d’habitude, la personne se sent en forme, plus efficace, plus productive. Cette phase, moins visible, peut passer pour un simple regain d’énergie, alors qu’elle fait pourtant partie du trouble.
Enfin, à l’inverse, l’épisode dépressif majeur correspond à une période de grande souffrance psychique. Fatigue intense, tristesse profonde, perte d’élan, sentiment de vide ou d’inutilité : les gestes du quotidien peuvent devenir extrêmement difficiles.
En fonction de ces épisodes, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM)2 classe les troubles bipolaires en deux grandes catégories. Dans le trouble bipolaire de type I, le patient souffre d’épisodes maniaques et le plus souvent d’épisodes dépressifs. Le trouble bipolaire de type II, le plus courant, associe des épisodes dépressifs et des phases d’hypomanie, c’est-à-dire sans subir un fort épisode maniaque. Le premier type touche autant les femmes que les hommes, tandis que le type II est légèrement plus fréquent chez les femmes. Léa Vigier est bipolaire de type II.
Chez les personnes prédisposées, un trouble bipolaire peut débuter sous l’action d’éléments précipitants, comme un stress, quelles qu’en soient les causes (divorce, décès d’un proche, licenciement, déménagement, etc.), la consommation d’alcool, de tabac et/ou de drogues, un manque de sommeil ou la survenue d’une autre maladie.
Dans ses recommandations, la Haute Autorité de santé liste des signaux d’alerte permettant de repérer un trouble bipolaire3 :
- une dépression survenant avant 25 ans ;
- des épisodes dépressifs répétés ;
- des antécédents familiaux de bipolarité ;
- un épisode dépressif post-partum ;
- des formes atypiques de dépression (troubles du comportement alimentaire, besoin accru de sommeil) ;
- des troubles psychotiques : présence d'idées délirantes et d'hallucinations ;
- une réponse inhabituelle aux antidépresseurs ou un virage maniaque sous traitement.
D’autres signes peuvent également alerter : agitation, hyperréactivité émotionnelle, irritabilité, tendances suicidaires, passages à l’acte ou conduites à risque.
« Pour poser un diagnostic, il faut observer une récurrence de différents épisodes. Or, les premières manifestations sont souvent des dépressions sans les autres phases. C’est ce qui empêche de définir la maladie et explique l’errance diagnostique », souligne le Pr Frank Bellivier, responsable du Centre expert bipolaire et chef du service de psychiatrie d’adultes des hôpitaux de Paris. La littérature évoque ainsi un délai moyen de huit à dix ans avant le diagnostic. Selon une enquête de Bipolarité France4, pour 77 % des personnes concernées, celui-ci intervient après 25 ans.
Ce retard a des conséquences lourdes. 72 % évoquent un impact sur leurs relations personnelles, 69 % sur leur santé mentale, 61 % sur des pensées suicidaires. Le risque suicidaire est plus élevé pour les personnes concernées par ce trouble.
Traitements, psychoéducation et environnement : le trio vers la rémission
Une fois le diagnostic posé, le parcours de soins se poursuit avec la mise en place d’un traitement adapté, en lien étroit avec le psychiatre. Un processus qui peut, lui aussi, prendre du temps. Pourtant, Renaud Maigne, président de Bipolarité France, se veut porteur d’espoir. Ancien consultant en systèmes d’information, diagnostiqué à 35 ans après quinze ans d’errance, il insiste sur l’implication du patient. « Il faut être acteur de sa maladie. La comprendre permet d’identifier les déclencheurs, de prévenir les crises et de mieux vivre avec. Je crois au rétablissement grâce au traitement. »
« Le traitement a pour but d’agir sur la récurrence des crises, explique Frank Bellivier. Il se fait en deux temps : un traitement curatif (antidépresseurs, antimaniaques) lors des épisodes et un traitement préventif avec des médicaments régulateurs de l’humeur. » Le psychiatre nuance toutefois : « Le rétablissement ne repose pas uniquement sur les médicaments. Il inclut aussi la psychoéducation et la psychothérapie, pour gérer les symptômes résiduels, apaiser les relations familiales et consolider la prévention des rechutes. »
La psychoéducation vise à informer patients et proches, à développer des stratégies concrètes pour faire face à la maladie. C’est l’approche défendue par l’association HopeStage, dont Léa Vigier est ambassadrice. Elle propose un programme en ligne de six semaines pour intégrer des outils au quotidien : marche régulière, arrêt de l’alcool, méditation, diagramme de l’humeur, carnet de gratitudes ou visualisation.
Le troisième pilier qui aide à mieux vivre la maladie : les proches. « Même si cela peut représenter une charge très lourde, il est important d’apporter de la bienveillance et de l’écoute, de chercher à comprendre, pourquoi pas d’accompagner pendant les séances pour poser des questions aux professionnels », ajoute Renaud Maigne.
HopeStage, Argos 2001, Bipolarité France, la Maison perchée, les Clubhouse… Des associations de malades et de proches ainsi que des dispositifs comme Mon soutien psy existent. Ils peuvent être de vrais espaces d’écoute pour ne pas rester seul face à la maladie.
(1) Nicolas Demorand, Intérieur nuit, Paris, Les Arènes, 27 mars 2025, 112 pages.
(2) Merck & Co., Inc., « Troubles bipolaires », in Manuel MSD, édition professionnelle, section Troubles psychiatriques, Troubles de l’humeur, consulté en ligne.
(3) Haute Autorité de Santé, « Patient avec un trouble bipolaire : repérage et prise en charge initiale en premier recours », recommandation de bonne pratique, mis en ligne le 6 octobre 2015, Haute Autorité de Santé.
(4) « Rapport d’enquête diagnostic bipolaire », Bipolarité France, mars 2023.
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