Ménopause au travail : un handicap invisible

Publié le

Natacha Czerwinski

Temps de lecture estimé 11 minute(s)

Ménopause au travail : un handicap invisible
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Sommaire

Environ 17 millions de femmes en France sont concernées par la ménopause. Dans le cadre professionnel, ses effets peuvent être particulièrement difficiles à vivre. Si le sujet reste encore tabou, il sort néanmoins doucement de l’ombre.

  • Bouffées de chaleurs, insomnies, fatigue, anxiété, troubles de l’humeur ou encore brouillard cérébral : la ménopause s’exprime par une multiplicité de symptômes, qui peuvent constituer une importante gêne au travail.
  • En entreprise, le sujet est très souvent passé sous silence. D’après une récente étude, la grande majorité des femmes ne l’abordent ni avec leur manageur, ni avec le médecin du travail.
  • Les pouvoirs publics commencent à s’emparer de la question. Il est désormais prévu que la ménopause soit intégrée dans les visites médicales de mi-carrière.

Quand elle a commencé à ressentir les premiers symptômes de la ménopause, Karine Da Silva est « tombée de l’armoire ». « Je me suis pris mon dérèglement hormonal en pleine poire, confie-t-elle. Cela a transformé ce que je vis, ce que je ressens. Mes capacités professionnelles en ont également été affectées – qui plus est à un stade de ma vie où je suis censée être en confiance. Et personne n’en parle… » Depuis l’arrêt de ses règles, il y a un an, cette cheffe d’entreprise de 50 ans fait en effet face à des situations pour le moins désagréables.

« Déjà, il y a les bouffées de chaleur. Quand il fait 10 degrés dehors et que vous avez envie d'ouvrir toutes les fenêtres parce que pour vous, il fait 50, c'est un inconfort extrême, raconte Karine Da Silva. Je me souviens être devenue écarlate face à un client et avoir vu dans son regard qu’il pensait que c’était lui qui me faisait rougir, c’était ubuesque ! Moi qui n’avais jamais eu de problèmes de sommeil jusqu’à maintenant, je dors aussi beaucoup moins bien. Cela génère une fatigue accrue, des difficultés de concentration, des pertes d’énergie. C’est extrêmement handicapant car mon rythme, lui, n’a pas changé. Et puis il y a ce brouillard cérébral. Avant, j’étais un ordinateur central : on me demandait un nom, une date, l’information sortait tout de suite. Aujourd’hui, je cherche mes idées et je vois que mes collaborateurs se demandent parfois si je déraille… »

La ménopause : une étape physiologique méconnue

Karine est loin d’être la seule à subir ce genre de désagréments silencieux mais insidieux. Environ 17 millions de Françaises de 45 ans et plus sont concernées par la ménopause et, pour 20 à 25 % d’entre elles, des troubles sévères y sont associés. Chaque année, près de 500 000 femmes franchissent ce cap naturel, à un moment où elles sont encore souvent en activité. Mais cette étape physiologique reste largement invisible – quand elle n'est pas tout simplement méconnue.

« Je pensais que la ménopause, c’était juste l’arrêt des règles et quelques bouffées de chaleur, reconnaît Alexandra Coste, 51 ans. Mais c’est beaucoup plus que cela… Chez moi, cela a démarré il y a 4 ou 5 ans par des angoisses, comme une dépression. Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait, parce que tout allait bien dans ma vie à ce moment-là. J’ai aussi ressenti une très grande fatigue et des douleurs musculaires et articulaires, je croyais que j’avais une fibromyalgie. »

Au travail, Alexandra devient « très irritable ». « J’avais des sautes d’humeur, je me mettais dans des états pas possibles. Je pouvais aussi oublier le nom d’un collègue, écrire un mot pour un autre dans un mail… Cela peut faire très peur car on ne maîtrise plus rien. Mon errance a duré un an et demi. C’est lors d’un contrôle chez ma gynécologue qu’elle a enfin posé un diagnostic. »

Un impact important sur la vie professionnelle

« La ménopause n’est pas une maladie, mais elle s’accompagne de bouleversements hormonaux majeurs dus à la chute brutale des œstrogènes. Et les femmes n’y sont pas préparées, souligne le Dr Véronique Laveix-Echallier, gynécologue aux Hospices civils de Lyon. Certaines passent cette période sans aucun symptôme mais pour d'autres, cela peut être catastrophique. Prise de poids, bouffées de chaleur, troubles de l’humeur, anxiété, pertes de mémoire, sueurs nocturnes, insomnies, fatigue chronique : toutes ces manifestations – qui peuvent durer entre un et cinq ans, parfois plus longtemps – sont particulièrement invalidantes dans un monde professionnel où il faut rester belle et performante. »

D’après une récente étude (1), réalisée auprès d’un millier de femmes ménopausées, 87 % des sondées déclarent avoir éprouvé une gêne au travail, 35 % jugeant cette gêne « vraiment importante ». Parmi les salariées les plus touchées, 9 % ont dû poser un arrêt maladie, 5 % ont été freinées dans leur progression (refus de promotion) et 4 % ont quitté leur emploi.

« D’une manière générale, les femmes font souvent en sorte de s’adapter pour empêcher leur vie personnelle (gestion des enfants, soucis de santé…) d’avoir un impact sur leur travail, confirme Florence Chappert, responsable de la mission Égalité intégrée à l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact). Certaines renoncent à leurs ambitions, d’autres passent à temps partiel – et donc voient leurs revenus diminuer, ce qui pèse aussi sur leur retraite – voire arrêtent de travailler. C’est une pénalisation énorme liée à la nature mais aussi à la non-reconnaissance de leurs problématiques. »

« Un environnement de travail sexiste et âgiste »

L’enquête révèle aussi le poids des non-dits et de la stigmatisation. Une salariée sur quatre admet dissimuler ses symptômes par peur d’être discriminée. 40 % des répondantes estiment que la ménopause reste un sujet tabou en entreprise et 25 % craignent qu’en parler nuise à leur carrière. Rares sont celles qui osent mettre des mots sur ce qu’elles vivent : 93 % n’ont jamais abordé la question avec leur manageur et 77 % ne l’évoquent même pas avec le médecin du travail. Il faut dire que nombre d’entre elles ont déjà entendu des « blagues » ou remarques désobligeantes sur le sujet…

« Nous avons affaire en France à une culture et un environnement de travail à la fois sexistes et âgistes, analyse Florence Chappert. La dernière enquête du Défenseur des droits a d’ailleurs montré que les femmes seniors sont plus victimes de discriminations que les hommes seniors. Ce qui prime aussi dans notre pays, c’est le mythe de l'égalitarisme : les conditions de travail doivent être les mêmes pour toutes et tous. Or, on voit bien que cela ne marche pas. »

Une mobilisation récente des pouvoirs publics

La spécialiste rappelle qu’en fin de carrière, « les femmes doivent composer avec deux paramètres. D’un côté, la réalité de leur travail : elles occupent souvent des postes exposés à la pénibilité (le soin, le nettoyage, la vente et l’accueil/secrétariat) où leur marge de manœuvre est réduite, c’est-à-dire qu’elles sont soumises à des contraintes (rester longtemps assises ou debout, travailler selon des cadences imposées…). Et, de l’autre, leurs spécificités biologiques. En matière de santé au travail et d’évaluation des risques professionnels, il est donc essentiel de prendre en compte les dimensions de sexe et de genre. Mais ce sujet est encore très nouveau pour les entreprises. »

Les pouvoirs publics, eux, commencent doucement à s’en emparer. En avril 2025, la députée Stéphanie Rist – qui avait été missionnée par le Premier ministre – a remis un rapport détaillé sur la question. Avec 25 propositions « pour enfin trouver le chemin de l’action ». Dans la foulée, le gouvernement a annoncé quatre priorités pour améliorer la prévention, parmi lesquelles figure la question des conditions de travail.

Les deux mesures phare ? L’intégration de la ménopause dans les visites médicales de mi-carrière (à 45 ans) et la commande d’une étude économique pour mesurer les impacts de la ménopause sur l’activité professionnelle des femmes. Au Canada, un rapport a évalué que les symptômes « non maîtrisés » de la ménopause au travail coûtent, par an, 3,5 milliards de dollars canadiens (soit environ 2,23 milliards d’euros), dont 3,3 milliards en pertes de revenus pour les salariées.

Adapter les conditions de travail

« Pour aider les femmes à passer ce cap, des solutions existent (prise en charge thérapeutique, mesures hygiéno-diététiques, méditation pour gérer son stress…). Mais il y a aussi quelque chose à réfléchir au niveau du travail, relève le Dr Laveix-Echallier. Par exemple, proposer des lieux de repos frais ou encore offrir une certaine souplesse dans les horaires, ce qui se fait d’ailleurs à l’étranger (voir encadré). Beaucoup de femmes me disent en effet en consultation qu’elles se réveillent vers 3-4 heures du matin, qu’elles mettent beaucoup de temps à se rendormir mais que c’est justement au moment où le réveil sonne qu’elles dormaient bien. »

« Certaines collectivités ont mis en place des jours de congé supplémentaires, mais les femmes ne les prennent pas, car elles ne souhaitent pas de discrimination positive – ni de rupture du secret médical, ajoute l’experte de l’Anact. Mieux vaut sensibiliser et former les manageurs afin que les conditions répondent aux besoins, telles que créer des dispositifs de remplacement au pied levé ou proposer des tenues professionnelles avec des textiles respirants. Il ne faut pas oublier que les aménagements qui permettent de rendre le travail plus confortable bénéficient, au final, à toutes et tous. »

Au travail, libérer la parole sur la ménopause

C’est aussi en évitant de mettre le sujet sous le tapis que les lignes peuvent bouger. « Dans mon entreprise – qui compte 180 salariés – j’ai très vite libéré la parole sur la question, indique Karine Da Silva. Je trouvais cela assez naturel et puis je me suis dit que cela permettrait de couper court aux jugements et de contribuer à changer les mentalités… Les perturbations que nous vivons, nous ne pouvons pas les laisser à la porte ! En entreprise, on a le droit d’être à l’écoute de son corps, de ses ressentis, d’avoir des jours avec et des jours sans. Récemment, j’ai recruté une femme de 50 ans qui passe justement par cette phase. Elle m’a dit que c’était la première fois qu’elle pouvait exprimer sa ménopause au travail sans être regardée de travers. »

« Nous ne sommes pas des pestiférées, nous n’avons pas à avoir honte ! Il faut arrêter de nous montrer du doigt et de nous oublier », s’exclame Alexandra Coste, qui a aussi pris les choses en main en créant un spectacle sur la ménopause. La Lyonnaise, qui se définit comme « fonctionnaire le jour et artiste la nuit », se produit un peu partout en France (dans des cafés-théâtres, des festivals…) avec son one-woman-show baptisé « Game ovaire ». Sa vocation ? « Instruire et faire rire. » « À la fin du spectacle, beaucoup de femmes viennent me voir pour me dire qu’elles se sentent moins seules, assure-t-elle. Et c’est exactement ce que je voulais. »

(1)    Cette enquête inédite a été réalisée par OpinionWay pour le laboratoire Astellas Pharma France.

Ménopause au travail : l’exemple britannique

Le Royaume-Uni est bien plus en avance que la France en matière de prise en compte de la ménopause dans le cadre professionnel. Dans son rapport, Stéphanie Rist détaille d’ailleurs ce qui se fait outre-Manche et invite à « s’inspirer » de l’exemple britannique. Plusieurs grandes entreprises ont ainsi mis en place des mesures pour soutenir leurs employées pendant cette période de bouleversements. La chaîne de télévision Channel 4 a été pionnière. Depuis 2019, elle propose aux femmes concernées de pouvoir bénéficier d’horaires de travail flexibles, de congés payés en cas de symptômes invalidants, de l’accès à un espace de repos ainsi que d’une évaluation de leur environnement de travail et de son impact sur les symptômes de la ménopause.

Le gouvernement britannique a par ailleurs lancé une initiative, baptisée « The Pledge ». En signant cette charte, les entreprises s’engagent notamment à « reconnaître que la ménopause peut être un problème sur le lieu de travail et que les femmes ont besoin de soutien », « parler ouvertement, positivement et respectueusement de la ménopause » et « soutenir activement et informer (leurs) employés touchés par la ménopause ». Plus de 2 600 entreprises se sont déjà engagées dans cette démarche.

« Cette mobilisation de nos voisins anglais a démarré à cause d’un certain contexte économique, explique Florence Chappert, experte à l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact). Avec le Brexit, de nombreux travailleurs étrangers ont quitté le pays et les entreprises ont commencé à manquer de main-d’œuvre. Elles ont compris qu’elles ne pouvaient plus se passer des femmes de plus de 50 ans… »

Rédigé par

  • Natacha Czerwinski

    Journaliste spécialisée dans les sujets de société (éducation, famille, environnement, initiatives positives...)

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