Une fresque pour faire tomber le tabou de la santé mentale au travail
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Les questions de santé mentale ne s'arrêtent pas aux portes des entreprises. 47% des salariés ont déjà été amenés à travailler moins, ou moins efficacement, en raison de leur état de santé mentale. Et 9 Français sur 10 considèrent la santé mentale comme un enjeu de société et attendent des mesures de protection de la part de leur employeur.
Santé mentale : encore un tabou en entreprise
« C’est le risque professionnel numéro un à tous les échelons, commente Estelle Becuwe, co-créatrice de l’atelier de la Santé mentale pour tous. Ça modifie les relations et l’organisation de travail, cela génère un turnover important ». Pourtant, en entreprise, le sujet est encore souvent tabou. « Si les mots ne sont pas posés, peu est fait en prévention ou en accompagnement », poursuit-elle.
Pour pallier cette lacune, elle imagine avec son associée Laure Gomez-Montoya, une fresque de sensibilisation à la santé mentale, inspirée de la Fresque du climat, « qui a réussi à démocratiser un sujet complexe, explique la thérapeute de formation. Nous avons travaillé avec les concepteurs de la Fresque de la diversité, et en partenariat avec la fédération Santé mentale France ».
Détecter des difficultés de santé mentale
Lancés en janvier 2024, ces ateliers de sensibilisation à la santé mentale sont exclusivement organisés en entreprise, privée ou publique, et animés par des professionnels. Ces « fresqueurs » et « fresqueuses » sont spécialement formés à l'animation de cet atelier. « Pour pouvoir se former, ils doivent répondre à des pré-requis liés à leur activité (spécialiste RH, consultants RPS, coachs, thérapeutes, etc.) et avoir une expérience d'animation de groupes », précise Estelle Becuwe. Le principe de l’atelier ? Pendant trois heures, les participants élaborent une fresque collective à partir de cartes informatives. Ces cartes expliquent quels sont les facteurs déterminants de la santé mentale : les facteurs biologiques, psychologiques, génétiques mais aussi le contexte sociétal.
Elles abordent les co-responsabilités que sont la vie sociale et la vie professionnelle. Ou encore les conséquences d’une mauvaise santé mentale. « On aborde les leviers pour se rétablir, les ressources mobilisables (professionnels de santé, psychologue, outils et ressources propres à l’entreprise quand il y a en a), ajoute Estelle Becuwe. On fait aussi des zooms sur les idées reçues, les signaux d’alerte, les choses à mettre en place si on détecte qu’un collègue ne va pas bien. »
Contrairement à la fresque du climat, il ne s’agit pas tant de mettre à jour une chaîne de causes à effet. « Il n’y a pas de bonne façon de disposer les cartes, toutes sont liées entre elles », explique la cofondatrice. L’objectif est ailleurs. Il s'agit avant tout de permettre l’échange et le dialogue entre collègues sur le sujet, de « délier les langues », avec l’aide des animateurs, qui sont davantage des « facilitateurs de l’échange que des formateurs », précise-t-elle.
Une fresque ludique et interactive
La question de la santé mentale n’est pas nouvelle pour l’entreprise Phenix, qui accompagne distributeurs et industriels dans la lutte contre le gaspillage alimentaire. Des actions ont déjà été menées. « Sans avoir de problème d’absentéisme au sein de l’entreprise, nous avons déjà été confrontés à un burn-out et à des moments délicats pour certains professionnels, explique Emmanuelle Pierre, responsable RH de l’entreprise. Le sujet est important. Nous avons rendu obligatoire la participation à la fresque à tous les managers opérationnels. Ce sont eux qui peuvent détecter les difficultés du quotidien ».
De son côté, Cerfrance Finistère, une entreprise d’expertise comptable de 500 salariés, a commencé à s'intéresser aux sujets de la santé mentale après la pandémie de Covid. Les membres du comité de direction, les élus de la CSSCT (commission santé, sécurité et conditions de travail) et le référent handicap ont été formés aux premiers secours en santé mentale (PSSM). Puis, s’est posée la question de former, à leur tour, les salariés. L’entreprise opte alors pour la fresque. « C’est plus ludique, plus “light”, une demi-journée au lieu de deux jours pour la formation PSSM, justifie Anne-Sophie Le Lay, DRH de l’entreprise. Les salariés sont debout, pas assis à écouter quelqu’un parler, c’est interactif ». 50 managers ont ainsi été sensibilisés à l’aide de cet atelier.
Mieux comprendre le sujet
Morgan Pichon, responsable de service chez Cerfrance Finistère, était l’un d’entre eux. Même s’il avait déjà entendu parler de santé mentale, il ne savait pas trop ce que cela recouvrait exactement. « Cela m’a permis de mieux comprendre, témoigne-t-il. Nous avons appris à repérer les signaux d’alerte, les plus visibles et ceux qui le sont moins. Que ce soit chez nos collaborateurs ou pour nous-même. Ont aussi été abordées les actions qu’on peut mettre en place au niveau de notre service ou en “one-to-one” avec un collaborateur ».
Dans cet atelier, il a particulièrement apprécié le fait d’échanger avec des collègues. « Ça aurait été complètement différent avec des responsables d’autres entreprises. Être entre collègues permet d’échanger sur des méthodes que nous connaissons ou des situations de stress que nous rencontrons à certaines périodes de l’année ». Il se sent désormais plus attentif aux signaux de difficultés.
Actions concrètes à mettre en place
« C’est un très bon outil pour démarrer la sensibilisation et sa politique en matière de santé mentale, analyse Emmanuelle Pierre de l’entreprise Phenix. Cela permet également d’outiller les salariés et de déployer des actions. Comme instaurer des points réguliers avec ses collaborateurs pour les interroger sur leur niveau de bien-être, adapter la charge de travail ou encore donner les clés pour aborder le sujet avec un collègue présentant des difficultés ». Et d’ajouter : « Cette fresque contribue à la création d’une culture commune autour de la santé mentale ». D’ailleurs, l’entreprise compte étendre cette sensibilisation aux salariés non managers à partir de 2026.
Bien entendu, un tel atelier à lui seul ne suffit pas à définir une politique de prévention de la santé mentale des salariés. Aussi, Phénix mène des formations sur les risques psychosociaux et accompagne les managers et les collaborateurs en cas de difficulté repérée. Cerfrance Finistère aborde également des thématiques connexes, telles que le sommeil, « qui n’était pas considéré comme un sujet d’entreprise auparavant », souligne Anne-Sophie Le Lay. Ainsi, « petit à petit, se met en place une logique qui va dans le sens de prendre soin les uns des autres. Ça favorise aussi la fidélisation des collaborateurs et la productivité ».
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