Santé mentale des dirigeants : un enjeu stratégique mis en lumière
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L’essentiel
- Plus de 7 dirigeants sur 10 qualifient leur état physique et/ou mental de « mauvais ».
- Beaucoup risquent le burn-out dès lors qu’ils conjuguent trois « I » : isolement, irritabilité et instabilité.
- On peut se remettre d’un burn-out avec une aide médicale, mais l’idéal est de l’éviter en repérant certains signes.
- Pour rompre leur isolement, de plus en plus de dirigeants plébiscitent les échanges avec leurs pairs.
- L’enjeu n’est pas mince : protéger sa santé mais aussi celle de son entreprise.
Quelles études récentes alertent sur la santé mentale des chefs d’entreprise ?
« C’est un signe de vulnérabilité, mais c’est surtout un signe de courage. » Psychologue du travail et fondateur du cabinet Sens & Cohérence, Adrien Chignard a lui aussi lu ces chiffres édifiants. Selon une récente étude de l’Institut Choiseul (1) sur la santé mentale des chefs d’entreprise, 75 % des dirigeants ressentent des symptômes de stress au moins une fois par semaine (et 36 % quotidiennement). En 2024, un « Panorama de la santé mentale des entrepreneur.se.s » (2) dressait déjà le tableau inquiétant de dirigeants au bord du burn-out : 72 % des fondateurs d'entreprise y qualifiaient leur état physique et/ou mental de « mauvais ».
La parole se libère enfin, y compris dans les plus hautes sphères. « Je n’imaginais pas parler de ma santé mentale avant de me lancer », confie Alice Caubriere, co-fondatrice de Bloomr, une agence de financements pour entreprises à impact. Mon père était entrepreneur avant moi, et je découvre, en en parlant, que c’est un sujet pour lui aussi. Trop longtemps, on a entretenu, à tort, l’image de dirigeants un peu invincibles qui ne devaient pas montrer leurs failles parce qu'il fallait continuer de tenir la barre envers et contre tout. »
Quels sont les signaux du burn-out chez les dirigeants ?
Pour l’avoir vécu et raconté dans un livre (3), Anne Everard sait de quoi elle parle. « Pour décrire un burn-out, je compare chacun d’entre nous à un barrage, explique cette ancienne cadre, devenue conférencière et formatrice sur le thème du burn-out et du bien-être au travail. Quand nous sommes sous pression, le niveau monte. Mais si on ne fait pas suffisamment attention à cette pression, un jour, on peut être submergé et le barrage cède. »
Interrogé sur les signaux à surveiller, le psychologue du travail Adrien Chignard convoque les trois « I » : isolement, irritabilité et instabilité. « L’isolement, pour un dirigeant, s’apparente à un désinvestissement physique mais surtout psychique. L'irritabilité se manifeste par une plus grande facilité à s'énerver et l’instabilité, par un manque de constance dans les humeurs et les performances. » Mais à cela, s’ajoutent aussi des problèmes de sommeil et d’autres troubles musculosquelettiques à guetter avant que l’intéressé ne soit emporté par le burn-out.
Alice Caubriere a justement ressenti ces symptômes récemment. « C’était en avril 2025. Je dormais mal et je pensais que c’était parce que je venais de devenir maman. Mais j’avais aussi des douleurs, des sciatiques, des maux de tête, des épaules hyper tendues. J’étais complètement angoissée, en boucle sur des sujets liés au travail. J’ai commencé une thérapie où je parlais à 80 % de mon boulot. J’ai compris que j’étais dans un état de stress chronique et que je devais faire quelque chose. »
À qui faire appel avant pour l’éviter et après pour s’en sortir ?
Anne Everard a été submergée par une vague un matin, en 2013. Ce jour-là, soudain incapable de se lever, elle a alerté son médecin. « Je n’avais pas écouté les signes précurseurs. » Avec le temps, la fatigue et l’anxiété peuvent provoquer des douleurs au dos, de l’hypertension artérielle, des troubles digestifs ou de l’eczéma. « Indépendamment ou sur de courtes périodes, ces symptômes ne sont pas forcément graves. Mais s’ils perdurent plusieurs semaines, il faut absolument consulter un médecin et prendre des mesures… »
Une fois que le burn-out est installé, Adrien Chignard invite à consulter un psychologue ou un psychiatre selon la gravité de la situation. « L’idéal est de réagir à temps. Car avant le burn-out, il existe scientifiquement ce qu'on appelle le « burn-in », c'est-à-dire l'état zéro, une forme de détresse psychologique. » Pour éviter de sombrer, cet expert invite les dirigeants à s’orienter vers un médecin généraliste ou vers le service de santé au travail dont leur entreprise dépend.
Quand elle s’est sentie faiblir, Alice Caubriere a pu se ressourcer grâce au programme Oasis, conçu par le Parcours Entrepreneur de Ticket for Change (4). « C’est un programme sur 6 mois, qui a commencé avec un séminaire de 4 jours, et qui permet à des dirigeants d’échanger avec des coachs et entre eux sur des problématiques communes. Cela m’a permis de lever la tête du guidon et de prendre de bonnes habitudes comme apprendre à dire non ou prendre du temps pour moi, réussir à déconnecter. »
Des dirigeants peuvent aussi se tourner vers le réseau APESA (Aide psychologique aux entrepreneurs en souffrance aiguë) : ce dispositif offre un soutien psychologique gratuit dont profitent plus de 2000 entrepreneurs chaque année. Le CIP national (Centre d’information sur la prévention des difficultés des entreprises) est une autre plate-forme d'accueil et d'écoute précieuse déployée sur l'ensemble du territoire national avec plus de 60 CIP Territoriaux.
Comment rompre l’isolement lié au rôle de dirigeant ?
« L’important est d’en parler », insiste Anne Everard. Pour libérer la parole, des dirigeants pourront se reposer sur des cercles d’entrepreneurs, réunions des Chambres de commerce et autres réseaux. « Parler à des pairs, cela marche très bien à la condition qu'on y trouve un climat de confiance. Si on ne se sent pas prêt, on peut aussi se faire recommander un coach pour parler en toute confidentialité. Un coach est un professionnel qui va vous donner des outils concrets pour réduire la pression et éviter que le barrage ne lâche. »
Parallèlement, de plus en plus de dirigeants s’emparent de ces questions et s’organisent. Signe des temps : une table ronde consacrée à la santé mentale était organisée l’été dernier lors de la 7ᵉ édition de la Rencontre des Entrepreneurs de France (REF). Parmi les intervenants, Caroline Poissonnier, directrice générale du groupe Baudelet, a partagé l’expérience de son burn-out et présenté son mouvement, #Leaderkiff, pour aider ses pairs à retrouver la joie d’entreprendre.
35 % des dirigeants sondés (2) affirment en premier lieu trouver des informations et conseils sur la santé mentale auprès d'autres entrepreneurs (autant que dans des livres). « De plus en plus d’acteurs plébiscitent des clubs de dirigeants d’entreprise, abonde Adrien Chignard. Ce ne sont pas des clubs dédiés à la santé mentale proprement dite, mais ce sont des lieux intéressants pour rompre sa solitude, où on discute et on partage. Car c’est le soutien social qui reste le premier rempart contre la détresse psychologique. Moi-même, en tant que dirigeant d’un cabinet, il m'arrive d'appeler d'autres collègues dirigeants d'entreprise. J'ai des copains qui sont des concurrents, mais à force, on se connaît bien. »
Quels impacts financiers et stratégiques quand s’empare de cette question ?
Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), la santé mentale est un « état de bien-être dans lequel une personne réalise son propre potentiel, peut faire face aux tensions normales de la vie, peut travailler de manière productive et fructueuse, et est en mesure d'apporter une contribution à sa communauté ». Sans surprise, neuf dirigeants sur dix sondés par l’Institut Choiseul reconnaissent que leur santé mentale a un impact direct sur la performance de leur entreprise.
Quand elle accompagne des dirigeants, Anne Everard les invite à faire un pas de côté. « Il faut prendre un temps de hauteur et de réflexion, pour son bien, mais aussi celui de son entreprise. » Déjà bien avancée dans sa réflexion, Alice Caubriere en mesure certains impacts. « J'ai décidé que je ne travaillais plus le vendredi par exemple. C’est un moment pour moi, pour faire du yoga et de la méditation notamment, mais qui finalement profite à l’entreprise. » Plus apaisée, cette dirigeante estime prendre de meilleures décisions. « C’est aussi un exemple à donner. Cela ouvre la parole sur la santé mentale auprès des collaborateurs. Sur un sujet qui peut nous coûter cher à tous. »
(1) « Santé mentale des dirigeants : sortir du tabou, bâtir une culture de résilience », juillet 2025
(2) « Panorama de la santé mentale des entrepreneur.se.s » (réalisé en partenariat avec Harmonie Mutuelle), septembre 2024.
(3) Guide du burn-out (ed. Livre de Poche) d’Anne Everard
(4) « Baromètre de la santé mentale des dirigeants à impact : Ticket for change tire la sonnette d’alarme », mars 2025
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