Harcèlement au travail : malgré la sensibilisation, la parole se libère encore difficilement
Publié le
Temps de lecture estimé 6 minute(s)
L’essentiel
- En quatre ans, le sentiment d’être bien informé sur la législation est passé de 35 % à 50 %.
- Cependant, l’exposition au harcèlement reste réelle, notamment chez les salariés à temps partiel, les jeunes et les femmes.
- Un salarié sur deux affirme redouter qu’un signalement nuise à sa carrière.
- Les attentes des salariés envers leur employeur sont très fortes sur ce sujet.
- Le cabinet Qualisocial plaide pour davantage de dispositifs visibles et incarnés pour le bien-être de tous.
C’est une des bonnes nouvelles de cette étude : de plus en plus de salariés savent que le harcèlement est puni par la loi. Selon le dernier Baromètre national Qualisocial sur le harcèlement au travail (1), le sentiment d’être bien informé sur la législation progresse nettement, de 35 % à 50 %, soit plus 15 points supplémentaires en quatre ans. Néanmoins, malgré une sensibilisation importante, la parole se libère encore difficilement sur le terrain.
Révélée le 1er octobre 2026, la deuxième édition de cette enquête nationale mesure le chemin parcouru, et tous les progrès encore possibles. « Effectivement, on constate que le niveau d’information et de sensibilisation est plus important aujourd'hui qu’avant », confirme Magda Toma, experte en risques psychosociaux auprès du cabinet. Cependant, 74 % des salariés considèrent encore les situations de harcèlement comme répandues et 33 % déclarent avoir été victimes de harcèlement au cours de leur vie professionnelle. »
Les plus vulnérables touchés dans et en dehors du bureau
Parmi les points de vigilance soulevés par l’étude figurent des risques d’exposition nouveaux. Parmi les sondés, 53 % des 18-24 ans déclarent ainsi avoir été confrontés à des formes de harcèlement ou de violence en ligne par email, SMS, messagerie instantanée, sur les réseaux sociaux ou en visioconférence. « Il n’y a pas que le télétravail qui est en cause, analyse Gaëlle Noury, psychologue du travail auprès de Qualisocial. Cela s’explique aussi par notre hyperconnexion générale. Bien sûr, il y a moins de frontières entre la vie privée et la vie professionnelle quand on est en télétravail, mais beaucoup d’échanges passent aussi par le téléphone que l’on ramène le soir, avec lequel on part déjeuner… »
Sans surprise, l’exposition au harcèlement semble plus forte chez les salariés à temps partiel (47 %), en CDD, intérim ou apprentissage (44 %), chez les moins de 25 ans (42 %) et chez les femmes (38 %, contre 28 % des hommes). « On ne peut pas vraiment prouver le lien de causalité entre certaines populations et le risque de harcèlement, nuance Magda Toma. Les moins de 25 ans sont aussi plus formés sur ces sujets. Ils se déclarent peut-être aussi plus victimes parce qu’ils ont justement plus de connaissances pour dénoncer certaines situations. »
En même temps, cette experte en risques psychosociaux analyse aisément les risques encourus par cette tranche d’âge. « Les jeunes ont plus souvent les contrats les plus précaires ou sont en stage. Et donc, effectivement, dans des situations où il y a un lien de subordination plus fort et moins de liberté pour se défendre. » Son propos vaut aussi pour les femmes, davantage visées que les hommes par différentes formes de harcèlement. « Les contrats précaires sont souvent occupés soit par des jeunes, soit des femmes. » D’où un vécu similaire.
Dénoncer le harcèlement reste difficile
Les chiffres montrent que la parole se libère encore difficilement sur le sujet. Une majorité des répondants (56 %) estiment que la parole est réellement libre dans leur organisation. Mais en même temps, un salarié sur deux affirme redouter qu’un signalement nuise à sa carrière, avec là encore, une inquiétude plus forte formulée chez les moins de 25 ans et chez les femmes. « Les salariés connaissent mieux les dispositifs mais ils parlent moins, résume Magda Toma. Il y a la peur de subir des représailles. Il y a aussi la peur de mal qualifier ce que l’on subit et d’« exagérer ». Et puis il y a aussi la crainte de se positionner en « victime » aux yeux des autres, d’où une certaine autocensure. »
Selon l’enquête de Qualisocial, beaucoup de dispositifs restent encore mal identifiés au sein de l’entreprise. « 43 % des salariés seulement connaissent l’action d’un référent, note Gaëlle Noury. Et parmi les victimes présumées, 4 % seulement se sont tournées vers ce référent harcèlement. Cela signifie qu’il peut y avoir un problème de visibilité mais aussi de confiance en interne. »
Les attentes très fortes des salariés sur le sujet
Parmi les victimes dont la situation a été portée à la connaissance de l’employeur, 45 % considèrent que tout est mis en œuvre pour prévenir le harcèlement. Selon le baromètre, les attentes des salariés restent pourtant très fortes : 45 % des sondés attribuent à l’employeur la responsabilité principale de la lutte contre le harcèlement, loin devant les ressources humaines (19 %), les managers (12 %) et les pouvoirs publics (8 %).
« Il y a un autre chiffre qui reste positif, et en tout cas qui est important, ajoute Magda Toma. 81 % des salariés sont favorables à une enquête interne. Cela signifie que les salariés attendent que leur employeur, dès qu’une situation lui est signalée, prenne des mesures, à la fois pour comprendre, mais aussi bien sûr pour la corriger. On peut y voir quand même un signe de confiance des salariés vis-à-vis de leur employeur et vis-à-vis de la législation existante. » Et lorsqu’une enquête a été conduite, 62 % de ceux qui en ont eu connaissance la jugent utile.
Sensibiliser les employeurs pour le mieux-être de tous
À l’heure actuelle, malgré une nouvelle proposition de loi à l’étude, rien n’oblige encore un employeur privé à appliquer l’article 40 du Code de procédure pénale qui impose à toute autorité constituée d’aviser la justice dès qu’elle a connaissance d’un crime ou d’un délit. Cependant, le cabinet Qualisocial appelle les entreprises à ne pas attendre l’évolution du cadre législatif pour réagir. « Trois pistes sont à explorer davantage, conclut la psychologue du travail Gaëlle Noury. Il faut d’abord former des référents capables de reconnaître et qualifier les situations, ensuite il faut sécuriser la parole et structurer l’enquête interne, et enfin rendre ces dispositifs visibles et incarnés pour donner envie aux victimes d’alerter et de faire confiance à leur employeur pour agir. »
Pour ce cabinet, expert en santé mentale et en bien-être au travail, il en va de l’intérêt de tous : de la santé des salariés comme de l’entreprise. « Il y a un écart énorme entre la capacité de s’engager et de se projeter dans le travail selon que l’on se déclare en bonne ou en mauvaise santé, rappelle Magda Toma. C’est donc dans l’intérêt de tout dirigeant d’encourager un environnement de travail suffisamment sain pour que chacun et chacune s’épanouisse dans son travail et puisse porter l’entreprise plus haut. »
(1) Le deuxième Baromètre national sur le harcèlement au travail du cabinet Qualisocial, réalisé avec Ipsos bva en partenariat avec AvoSial, a été publié en 2026, quatre ans après la première édition.
A lire aussi
-
Travail et déconnexion : quels sont les droits des salariés et les obligations de l’employeur ?
Prévention des risques
Dirigeants
-
Dirigeants : 5 conseils pour rompre l’isolement et prévenir l’épuisement
Prévention des risques
Dirigeants
Commentaires