Présentéisme : quand rester au travail nuit à la performance
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Quitter son poste tard le soir, arriver avant tout le monde le matin, venir travailler en étant malade… autant de situations qui illustrent le concept de présentéisme. La notion est apparue au début des années 2000 et commence progressivement à être prise en compte.
Présentéisme : de quoi parle-t-on ?
Derrière ce terme, comprenez : « être au travail, physiquement ou derrière son écran en télétravail, alors que les contraintes opérationnelles ne le justifient pas », explique Jean-Étienne Joullié, enseignant-chercheur en management à la Copenhagen Business School.
Il existe plusieurs types de présentéisme et les causes qui y mènent varient.
Le cas le plus classique est celui d’un salarié ou d’un agent qui vient travailler en étant malade (grippe, rhume…). On parle alors de surprésentéisme. Joseph Lanfranchi, économiste, précise : « Le salarié se dit qu’il doit venir coûte que coûte, même s’il est malade, pour assurer une charge de travail trop élevée et que s’il ne vient pas, celle-ci va s’accroître. C’est moins le cas dans un cadre de travail où il y a de la coopération. » Autrement dit, lorsque l’organisation génère stress et surcharge, les salariés tendent paradoxalement à rester coûte que coûte, quitte à aggraver leur état.
« Ce n'est pas marginal : plus de 40 % des salariés, en 2013, disaient aller travailler en étant malades, estime Sylvie Hamon-Cholet, ingénieure au Conservatoire des arts et métiers (Cnam). En 2016, selon l’enquête Conditions de travail de la Direction de l'Animation de la recherche, des Études et des Statistiques (DARES), c'est 43,4 %.
Le phénomène est de plus en plus courant puisqu'en 2019, 28 % d’arrêts maladie n’ont pas été pris, ou seulement partiellement. Ce chiffre bondit de 5 points par rapport à 2018, et de 9 points par rapport à 2016. « On a donc une tendance à la hausse et ce n'est pas anecdotique ni négligeable. Depuis le Covid, avec l'installation et la généralisation du télétravail, on peut se demander si cela ne va pas augmenter. » Le travail à distance rend en effet le présentéisme plus discret : on peut se connecter malgré la fièvre, répondre à ses mails depuis son canapé, sans que personne ne perçoive la dégradation de l’état de santé.
Partir tôt peut encore être mal perçu
Mais le surprésentéisme n’est qu’une facette. Denis Monneuse, directeur du cabinet de conseil Poil à Gratter, distingue deux autres formes. « Il y a le présentéisme contemplatif (être présent au travail sans faire grand-chose ou faire autre chose que la tâche qui nous incombe) et le présentéisme stratégique (arriver tôt le matin ou rester tard le soir). » Dans ce dernier cas, l’objectif n’est pas tant de produire davantage que de donner à voir son engagement.
« Le présentéisme peut être vu comme un don du travail (mission de service public ou domaine du soin…) où les individus font plus de présentéisme car ils sont surmotivés par la dimension pro-sociale de leur emploi, évoque aussi Joseph Lanfranchi. Cette motivation ne passe pas par l’aspect financier mais par l'intérêt du travail pour la société. » La vocation, le sens du service ou la solidarité avec les collègues peuvent pousser à dépasser ses limites.
Ce n’est pas la seule explication. Outre un travail néfaste pour la santé, entrent en jeu des raisons financières, d’image, ou la crainte de laisser ses collègues en difficulté. La peur d’être jugé peu engagé, voire de fragiliser sa carrière, alimente aussi ces comportements. Dans certaines cultures d’entreprise, partir tôt peut encore être mal perçu, même si la charge de travail est normale ou le travail terminé.
Épuisement mental et coûts économiques
Les conséquences sont loin d’être anodines. L’Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles (INRS) décrit le phénomène comme « une nouvelle forme d’épuisement au travail ». Les répercussions sur la santé physique et mentale sont importantes : troubles musculo-squelettiques, fatigue chronique, troubles du sommeil, burn-out… En venant travailler malade, on retarde la guérison, on s’expose à des complications.
Sur le plan économique, plusieurs travaux montrent que le présentéisme pourrait s’avérer plus coûteux encore que l’absentéisme. Les pertes sont multiples : baisse de productivité individuelle, désorganisation des équipes, risques de contagion en cas de maladie et augmentation probable des arrêts ultérieurs.
Dans ses recherches sur ces « coûts cachés », Laurent Cappelletti, docteur en sciences de gestion, considère qu’un salarié présent alors qu’il devrait être en arrêt n’est, par définition, pas pleinement performant. Ses estimations avancent une perte de productivité moyenne comprise entre 10 et 20 %, pouvant atteindre 60 % dans les situations les plus dégradées. Rapportées à la valeur ajoutée horaire moyenne d’un salarié en France (environ 60 euros), ces baisses représenteraient entre 6 et 36 euros perdus par heure travaillée.
Et les conséquences ne s'arrêtent pas là. À cette sous-productivité s'ajoute le coût des absences futures des employés présentéistes, souvent inévitables. Selon les calculs de Laurent Cappelletti, le coût annuel de l'absentéisme en France dépasse les 100 milliards d'euros. Sur ce total, 10 à 20 % seraient en réalité dus à un présentéisme mal géré.
Optimiser le mode de management
Comme le souligne également la chercheuse au Cnam, Sylvie Hamon-Cholet, si l’on veut faire baisser de l’absentéisme, il est nécessaire de traiter son corollaire : le présentéisme. « Les deux problématiques sont liées et s’alimentent mutuellement. Un salarié qui ne s’autorise jamais à s’arrêter risque, à terme, une absence longue. »
Le phénomène touche particulièrement certains profils, à commencer par les cadres et, dans une certaine mesure, les femmes. Chez les cadres, la pression est souvent implicite : culture du résultat, forte autonomie et idée persistante qu’un “bon cadre” ne compte pas ses heures. Résultat, ils ont davantage tendance à prolonger leurs journées ou à rester connectés même lorsque cela n’est pas nécessaire.
Les femmes, quant à elles, peuvent ressentir un besoin accru de prouver leur engagement, notamment dans des environnements où leur implication est plus scrutée. Par ailleurs, les femmes sont plus présentes dans des secteurs comme le soin ou le social, où le sens du service et l’attention aux autres incitent à venir travailler même malade.
Enfin, les salariés en CDI, souvent installés dans leur poste et en milieu de carrière, sont eux aussi plus enclins à adopter ces comportements. Le présentéisme peut alors devenir une manière de sécuriser sa position ou de montrer sa fiabilité, quitte à se faire au détriment de sa santé.
Travailler sur le sens donné au travail
Philippe Rodet, médecin et fondateur de l’organisme de formation « Bien-être en entreprise », estime que « pour le prévenir, il convient d’optimiser le mode de management et de travailler sur le sens donné au travail. Prendre le temps d’expliquer pourquoi faire quelque chose, ce n’est pas perdre du temps. Remettre du sens apaise et aide à se réaliser. »
Le chercheur Jean-Étienne Joullié complète : « Une bonne pratique est d'avoir une discussion honnête avec la personne sans la mettre en cause car elle essaie de bien faire et est de bonne volonté. Son comportement est une sorte d'assurance symbolique, pour qu'on ne lui reproche pas un manque d’engagement. On peut par exemple lui dire que c'est acceptable de partir tôt tant que le travail est fait, que ce n'est pas parce ce qu'elle part à 17 heures qu'il a pris son après-midi. L'entretien annuel est l'occasion idéale de parler de cet aspect des choses. »
Ainsi, le présentéisme interroge le rapport au travail et à la productivité. Selon les experts, c'est un enjeu majeur si l’on veut inverser la tendance. Les organisations qui limitent le présentéisme obtiennent de meilleures performances que celles qui valorisent la simple présence. Gare, donc, à ne pas confondre quantité et qualité.
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