Santé mentale au travail : et si on parlait ?

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Didier Le Gorrec

Temps de lecture estimé 6 minute(s)

Santé mentale au travail : et si on parlait ?
© Cercle de Giverny

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À l’heure où les troubles psychologiques gagnent du terrain en entreprise, un nouveau regard s’impose sur le bien-être au travail et les leviers d’action possibles. Quelles solutions s’offrent aux employeurs et aux salariés pour faire face à cet enjeu grandissant ?

Burn-out, absentéisme, perte de confiance en soi, baisse d’efficacité… Nombreuses sont les manifestations des troubles liés à la santé mentale en milieu professionnel. En cinq ans, l’absentéisme dans le secteur privé a augmenté de 41 %, selon une étude (1). Ce sont surtout les arrêts maladie de longue durée qui augmentent (+ 7,5 % en 2023 par rapport à 2024). Et les troubles psychologiques sont la première cause de ces arrêts longue durée.

Ce phénomène préoccupant alerte aujourd’hui les entreprises et les responsables des politiques publiques de santé. Si la pandémie de Covid-19 a fait surgir ce sujet avec intensité, elle n’a sans doute été que le révélateur d’un mal plus profond, longtemps ignoré.

C’est dans ce contexte que s’est tenue la table ronde sur la santé mentale au travail lors du forum « Giverny de la santé » (2). Un événement au cours duquel dirigeants d’entreprise, responsables des ressources humaines, élus et professionnels de santé ont croisé leurs regards pour imaginer des solutions concrètes.

La santé mentale, composante essentielle de la santé globale

Avant tout, il faut rappeler que la santé est un concept global. « Il n’y a pas de santé sans santé mentale », rappelle Delphine Maisonneuve, directrice générale du Groupe VYV. Pourtant cette dernière marque le pas.

« Près d’une personne sur cinq est concernée chaque année par un trouble psychiatrique en France (3) », rappelle Angèle Malâtre-Lansac, déléguée générale de l’Alliance pour la santé mentale. Parallèlement aux pathologies psychiatriques, la dépression et l’anxiété se sont ancrées dans la population. Selon Santé publique France, 16 % des Français sont affectés par un état dépressif et 23 % par un trouble anxieux.

Ce n’est donc pas sans raison que la santé mentale a été déclarée Grande Cause Nationale (4) en 2025. L’idée à l’origine de cette initiative était double : sensibiliser le plus large public possible à cette question et aider les personnes concernées à oser parler de leurs troubles mentaux. Des enjeux qui se perpétuent bien sûr au-delà de l’année 2025.

Toutes les générations sont touchées par ces pathologies mais plus particulièrement les jeunes adultes, très affectés par l’isolement et la perte de repères.

De nombreux facteurs ont un impact sur la santé mentale : surcharge de travail, conflits interpersonnels, solitude, précarité financière, ou encore difficulté à concilier vie personnelle et professionnelle. « Un tiers des troubles sont d’origine professionnelle, un tiers d’origine personnelle, et un tiers sont mixtes », observe pour sa part Laurence Breton-Kueny, DRH de l’AFNOR et vice-présidente de l’Association nationale des directeurs de ressources humaines (ANDRH).

Quelles en sont les causes tout spécifiquement dans le monde du travail ? « Pour les collaborateurs d’entreprise, la charge de travail est généralement le principal critère à l’origine de troubles psychologiques et mentaux, mais la qualité des rapports sociaux est également un facteur important, précise Laurence Breton-Kueny. Enfin, le non-alignement de ses valeurs personnelles avec celles de l’entreprise constitue une troisième cause. »

Une nouvelle culture managériale s’impose

Prendre conscience de l’existence de ces problèmes ne suffit pas. Pour transformer l’entreprise en lieu de bien-être mental, il faut sensibiliser, former et déstigmatiser. Cela commence par une parole libérée, comme celle du journaliste de France Inter Nicolas Demorand, qui a révélé souffrir de bipolarité. « Ces témoignages permettent de briser les tabous », souligne Delphine Maisonneuve.

En entreprise, le rôle des managers est fondamental. Ils doivent être formés à repérer les signaux faiblesisolement, changement de comportement, repli – et orienter les salariés vers les bons interlocuteurs. Pour les directions des ressources humaines, la mise en place de telles formations constitue aujourd’hui de vrais défis à relever.

Les entreprises doivent également multiplier les points de contact : médecin ou infirmier du travail, ligne d’écoute, assistant social, psychologue, collègues. « Il n’y a pas un interlocuteur unique, mais une constellation de personnes pouvant alerter et accompagner », insiste Delphine Maisonneuve.

Cela implique une culture managériale nouvelle, plus attentive et humaine, qui aille au-delà des responsabilités légales déjà existantes. Pour l’employeur, il s’agit d’ailleurs d’une approche gagnant-gagnant : la bonne santé des collaborateurs va de pair avec leur productivité. Aussi, proposer à ses salariés un cadre sécurisant sur le plan psychologique contribue à rendre l’entreprise plus performante.

Changer de regard sur la santé mentale

Au-delà des murs de l’entreprise, l’accès aux soins reste une condition indispensable. Les inégalités territoriales d’accès aux professionnels de santé, notamment les psychiatres et pédopsychiatres, sont criantes.

Les dispositifs comme « Mon soutien psy », avec un remboursement de consultations psychologiques (12 séances d’accompagnement psychologique par an, remboursées à 60 % par l’Assurance maladie et à 40 % par les complémentaires santé), constituent autant d’avancées à renforcer. Il faut aussi miser sur la prévention, notamment en entreprise, en valorisant les approches pluridisciplinaires et les actions collectives : sport, lien social, hygiène de vie, lutte contre les addictions.

Selon certains experts, la situation de la santé mentale en France nécessite un changement radical. Jean-Carles Grelier, député et président du groupe d’études sur la santé mentale à l’Assemblée nationale, parle sans détour d’un « scandale sanitaire silencieux ». Il plaide pour une vision politique de long terme, avec un pilotage interministériel et des indicateurs d’évaluation, à l’image du plan cancer. Pour cet avocat de formation, spécialiste du droit hospitalier, une politique de santé mentale ambitieuse, lisible et suivie dans le temps est désormais une urgence nationale.

Comme le rappelle Angèle Malâtre-Lansac, « la santé mentale, c’est aussi un capital qu’on peut entretenir tout au long de la vie ». C’est ce changement de regard qu’il faut désormais ancrer dans la société comme dans l’entreprise : considérer la santé mentale non comme une fragilité honteuse, mais comme un enjeu commun, un facteur de performance durable, humaine et collective.

(1)    Étude Datascope 2025 réalisée par Axa France.
(2)    Table ronde tenue le 26 mars 2025 à Paris.
(3)    Source : Ministère du Travail, de la santé, des solidarités et des familles.
(4)    Label officiel accordé chaque année par le Premier ministre permettant notamment de diffuser gratuitement des messages sur les sociétés publiques de télévision et de radio.

Rédigé par

  • Didier Le Gorrec

    Journaliste spécialisé dans les sujets mutualistes et ESS ainsi que dans les problématiques liées à la prévoyance.

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