Troubles musculosquelettiques : comprendre ses douleurs pour mieux agir

Publié le

Céline Chaudeau

Temps de lecture estimé 9 minute(s)

Troubles musculosquelettiques : comprendre ses douleurs pour mieux agir
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Sommaire

Un dos tendu, la nuque raide, un poignet endolori… Cela vous parle ? Les troubles musculosquelettiques (TMS) se nichent partout. Partout dans le corps mais surtout dans tous les secteurs dans le monde du travail. Or ces douleurs méritent notre attention.

Elle le déplore mais le confirme. Quand Sandra Guillot reçoit en consultation, cette infirmière du travail mesure à quel point les salariés s’accommodent de certaines douleurs. « On ne vient plus nous voir pour un "simple" mal de dos par exemple depuis que l’on a décrété que c’était le "mal du siècle". » Si cette soignante reconnaît que ces douleurs sont de plus en plus répandues, elle refuse de les banaliser. « À la longue, les maux de dos au travail se transforment en lombalgies. Mal traités, ces troubles musculosquelettiques (TMS) deviennent de vraies maladies professionnelles handicapantes. » Sensibilisée à ce sujet, elle a récemment suivi la formation « TMS pros », un accompagnement destiné à aider les entreprises à réduire l’impact des TMS et du mal de dos. « Car il faut agir et il n’est pas trop tard pour réduire ce fléau. »

Les parties du corps les plus touchées

Les parties du corps les plus touchées
© Léna Piroux

Chiffres-clés

88 % des maladies professionnelles reconnues sont des troubles musculosquelettiques et 15 % des accidents du travail sont liés au mal de dos.
48 % des TMS entraînent une incapacité permanente.
Plus de 20 millions de journées de travail sont perdues à cause des TMS et des lombalgies.
Les TMS et les lombalgies représentent 20 % des indemnités journalières et 2,4 milliards d’euros de cotisations versées chaque année, sans compter l’impact indirect sur l’entreprise (absentéisme, désorganisation, perte de productivité…).

Source : Assurance Maladie - Risques professionnels (chiffres 2024)

Réagir avant que la douleur s’installe

Les troubles musculosquelettiques désignent un ensemble de pathologies susceptibles d’altérer la mobilité. Ces douleurs touchent les articulations, les muscles, les tendons et les nerfs, dans toutes les parties du corps. Les épaules sont les membres les plus touchés, mais aussi les mains et les poignets, les coudes et bien sûr le dos. « Le problème est, qu’au bureau comme à l’usine, on apprend à faire avec, confirme Corentin Chasles, un ancien formateur spécialisé dans les TMS. Or c’est exactement là que ça commence. » Aujourd’hui responsable santé et sécurité au travail au sein d’une entreprise d’agroalimentaire, il suit tous types de profils. « Notre entreprise compte des métiers physiques et des profils plus sédentaires. Tous sont exposés à des TMS. De façon différente, mais exposés quand même. » Également auteur du guide Vaincre les TMS : prévenir et traiter les troubles musculosquelettiques (1), ce spécialiste invite tout le monde à prendre certaines douleurs au sérieux.

Selon les derniers chiffres de l’Assurance maladie, ces troubles représentent 88 % des maladies professionnelles reconnues. Pour autant, le nombre de personnes touchées reste sous-évalué : selon les dernières données publiées par Santé Publique France, le taux de sous-déclaration des TMS oscillerait, selon les parties du corps concernées, entre 50 et 75 %.

« Chacun, à son niveau, doit saisir l’ampleur du problème, insiste Sandra Guillot. Également autrice d’un Guide pratique de l’infirmier en santé au travail (2), cette professionnelle pointe le manque de temps des infirmiers et médecins du travail pour sensibiliser et suivre l’ensemble des salariés sur ces questions. Pour être à la hauteur de l’enjeu, elle incite surtout chacun d’entre nous à devenir acteur de sa santé. « Trop de salariés banalisent ces questions. Lors de mes visites en entreprise, je vois beaucoup de jeunes, notamment, très mal installés face à leur ordinateur. Ils écoutent distraitement les conseils que je leur donne. Pourtant, il existe des gestes simples pour protéger ses cervicales, ses épaules, son dos ou encore ses poignets. »

À qui en parler ?

Son manager. Si on veut prévenir certaines douleurs, on peut commencer par demander certains aménagements simples à son entreprise comme un nouveau fauteuil ou un repose-pieds. En usine, on peut demander certains outils ou alterner certaines tâches.

Le CSE de son entreprise. Le rôle du Comité social et économique est justement de veiller à la santé, la sécurité et les conditions de travail et d’assurer la protection physique et mentale des salariés.

Le médecin traitant ou un généraliste. C'est souvent le premier interlocuteur qui va orienter le patient vers un kinésithérapeute, un rhumatologue ou un orthopédiste pour soulager la douleur.

La médecine du travail. Si l’on soupçonne une cause professionnelle, les services de prévention et de santé au travail (SPST) peuvent faire une visite d’entreprise et émettre des préconisations.

Toute douleur mérite d’être prise au sérieux

Idéalement, chacun devrait agir avant l’apparition de la douleur. Corentin Chasles se veut lui aussi pédagogue et encourage cette prévention primaire. « Notre corps est composé essentiellement de muscles. S’il ne bouge pas assez, mal ou toujours avec le même mouvement, il accumule les tensions, que l’on travaille debout ou assis. Il faut que nos muscles puissent se détendre. » En formation, cet expert compare volontiers le corps à une Cocotte-minute. « Les TMS apparaissent quand la pression est trop forte. »

Place alors à la prévention secondaire, pour que cette situation ne se reproduise pas. Mais là encore, ce responsable santé et sécurité au travail insiste pour consulter dès les premiers symptômes. « Toute douleur mérite d’être prise au sérieux. On peut déjà aller voir son médecin généraliste ou un kinésithérapeute (3). Ces professionnels peuvent recommander certains sports ou mouvements. Mais le médecin du travail reste l’interlocuteur de référence pour des conseils adaptés à son travail et pour demander des aménagements de poste si besoin. »

L’enjeu est de limiter la prévention tertiaire des TMS, qui intervient une fois qu’une pathologie ou une incapacité est vraiment installée. Sandra Guillot en profite pour rappeler que la question dépasse le monde du travail. « Je sensibilise beaucoup de salariés proches de l’âge de la retraite. S’ils ont un peu mal à l’épaule, je leur recommande vivement de se surveiller pour pouvoir prendre leurs petits-enfants dans leur bras sans douleur. S’ils ont mal au dos ou aux jambes, je les encourage à se soigner pour espérer faire des randonnées par exemple. C’est souvent à travers ces exemples concrets que je parviens à les sensibiliser. » Il y a aussi une vie après le travail…

Témoignage

Maryline, 51 ans : « J’ai subi deux opérations du canal carpien »

« Je fais partie des statistiques de sous-déclaration des TMS car je n’ai pas fait le lien tout de suite entre mes douleurs et mon travail. J’ai occupé pendant deux ans, de 2019 à 2021, un poste sur ligne de production automatisée en pâtisserie dans une usine agroalimentaire. Personne à la médecine du travail ne m’avait mise en garde ! J’avais mal à l’épaule. J’ai fini par consulter après avoir quitté l’entreprise, sans deviner le rapport. J’ai vu mon généraliste et des examens ont révélé un syndrome du canal carpien aux deux mains. C’est mon médecin traitant qui m’a expliqué que j’avais développé des troubles musculosquelettiques à l’usine. Je n’avais jamais entendu parler de cette pathologie avant… J’ai subi deux opérations du canal carpien, ainsi que du nerf ulnaire, un nerf qui contrôle de nombreux muscles de la main. Aujourd’hui, je vais mieux mais je fais plus attention. Je travaille toujours à l’usine mais je connais mieux mon corps. Je fais attention aux mouvements à répétition et je demande systématiquement à tourner sur différents postes. »

Ce que vous pouvez demander à votre employeur

S’il n’existe pas de réglementation spécifique aux troubles musculosquelettiques, la prévention des TMS s’inscrit dans un cadre légal plus large. Selon le Code du travail, l’employeur doit prendre « les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs ». La loi l’oblige aussi désormais à établir un DUERP (Document unique d'évaluation des risques professionnels), dès l’embauche du premier salarié. Concrètement l’employeur doit ainsi envisager tous les risques pour la santé de ses salariés, y compris les TMS. Ce diagnostic approfondi doit l’aider à savoir où agir en priorité.

Il y a ce que l’employeur doit faire et ce que le salarié peut demander.
Tout salarié souffrant de TMS ou souhaitant les prévenir peut demander un aménagement de poste ou l’intervention d’un ergonome IPRP (Intervenant en Prévention des Risques Professionnels) pour obtenir un équipement adapté comme un siège ergonomique ou une souris verticale. Selon le Code du travail, un repose-pieds, par exemple, doit être « mis à la disposition des travailleurs qui en font la demande ».

Pour aller plus loin, un salarié peut demander une adaptation de ses tâches en s’appuyant sur des leviers de prévention reconnus comme des aides à la manutention ou l’usage d’exosquelettes pas forcément onéreux. Ce coût de ces dispositifs mécaniques pour assister certains mouvements, dépend de la technologie utilisée, de la zone ciblée (dos, épaules, membres supérieurs) et du besoin d’accompagnement ergonomique. Il peut également demander une meilleure rotation à son poste ainsi que des changements de cadences ou dans les temps de récupération.

Si le manager ne tient pas compte de ces demandes, le salarié peut solliciter une visite spontanée auprès de la Médecine du travail, via son Service de Prévention et de Santé au Travail (SPST). Les Ressources Humaines ont ensuite l’obligation légale de mettre en œuvre les préconisations du médecin du travail.

Enfin, quelle que soit sa situation, un salarié peut consulter le DUERP pour vérifier que ses risques professionnels sont bien identifiés. Ce document est collaboratif et évolutif : à tout moment, un salarié peut alerter l’entreprise pour signaler des risques de TMS et demander des solutions.

(1) Editions In Press, 2024.
(2) Editions Elsevier Masson, 2026.
(3) L’accès direct à un kinésithérapeute est aussi possible pour certaines pathologies (lombalgie aiguë, entorse…).

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